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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 19:49

 

Après l'orage

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Mon poème baisse la voix, comme à demi l'on tire les contrevents, lorsque dans la chambre se disent des choses intimes. Sans quoi l'amour n'aura pas lieu.

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Tout est si pur après l'orage dont les feuillages pleurent le départ avec celui de la danse que les nuages leur avaient enseignée. Quelques dernières grappes de pluie frappent l'image lumineuse du lavoir.

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La grâce d'aimer, sa source est dans les yeux de ton amour, le village, ses toits, la colline, sont enveloppés de ce bleu turquoise qui te donne l'envie de rayonner, comme si tu communiais à la joie du soleil.

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Sur le sentier du cimetière, arrache un brin de fenouil au talus, froisse-le dans tes paumes : ce que tu respires, ma belle, c'est l'ivresse de ta propre nature. L'insecte qui bourdonne ne sait pas qu'il te murmure un intraduisible secret.

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Si tu me donnes ta main, je te promets que tu traverseras la transparence qui mouille les pierres sans qu'elle te glace un seul orteil. Je ne puis empêcher cependant que le courant n'emporte telle seconde qui reflétait ta beauté blonde.

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Écoutant la forêt, tu me dis, amour, que tu ne pourrais vivre sans le continuel échange de chants et de branches dont s'amusent les oiseaux. Je te comprends, moi qui protège ton nid à ton insu depuis tant d'années...

 

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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 19:47

 

Une flûte thaï

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Chaque objet chez toi s'éclaire d'un halo de souvenirs. Certains venus de loin, tel cet œuf noir aux flancs troués qui est une ancienne flûte xun de Taïwan. Il voisine sur l'étagère avec un mini-vase de Corfou, deux naïs courbes de Roumanie, et des statues d'ébène – un cornac assis, un éléphant, un joueur de flûte - du Rajasthan. Dans un coin, un buste sculpté par ta fille, une petite aquarelle d'une mosquée du désert, dans une palmeraie du Draa. Cachée derrière les dossiers, une flûte thaï avec un ruban de roseau noué à l'embouchure, et des trous percés à la gouge dans un long tube d'une rectitude et d'une minceur parfaites...

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Si douce, sa sonorité, qu'elle n'effarouche pas le nuage de rêves qui se condense dans l'air autour du joueur. Elle conte de sa voix asiatique des mélopées qui évoquent des drames traditionnels, pleins d'amants qui ne laissent pas voir leur désespoir, de harnachements de dentelles dorées sur des tuniques de soie translucides, de méditations au crépuscule sur les marches des temples hantés de singes hurleurs et battues par le fleuve qui, déclinant ses écailles, se coule dans les derniers rayons du soleil ainsi qu'une gigantesque et paresseuse couleuvre. Les complaintes universelle de la vie aux cheveux noirs et regards en amande.

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On ne sait si véritablement la musique adoucit les mœurs.Certains tams-tams ont des résonances menaçantes et belliqueuses, et ne semblent pas induire aux affectueuses embrassades ni aux rencontres pacifiques. Il est des flûtes en revanche qui ont l'intonation même de l'intimité ; qui, de sonorité faible en apparence, portent loin, à en juger par les oiseaux à tire-d'aile approchant du fond de l'horizon. Pour l'étonnement du profane, c'est un message profondément amical qu'elles propagent, quelque chose comme, apte à museler toutes les férocités, une atmosphère pacifique d'Éden qu'on croyait à jamais disparue.

 

 

 

 

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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 19:44

 

Amalgames

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Une seule mince pensée, en filigrane de l'attente, me fixe avec ses yeux d'enfant qui marcherait à peine. Comment expliquer une telle chose ? Comme pris par l'heureuse passion de traduire, on s'acharne sur la formule, celle qui rendrait compte à un iota près.

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Le merle, au sommet du bouleau venu virtuoser le soir, le merle reprend ses variations et les reprend encore, cent fois sur le gosier il remet son ramage, tandis que le soleil, les joues toutes rouges, déplie et repasse son linceul de nuages. Et moi je rime.

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Demain, je rêve, nous nous rencontrerons demain, ou plus tard. Nous irons au jardin respirer les roses encore épanouies, le chat au pelage d'orage nous regardera de loin, allongé dans l'herbe et la tête aux aguets. L'odeur de l'herbe humide éclairera ton visage.

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Dissimule ce frisson, toi la joliment aimée, rejette d'un retrait fier de ton front cette chevelure qui ruisselle sur ta figure en un beau désordre, et retournée, le carmin de tes lèvres avancé, approche, approche avec anxiété, jusqu'au baiser de la fusion nocturne.

 

 

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 18:33

 

La baie à Roquebrune

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Rien n'y ferait sans doute, ni le soleil dans l'eau de mer

infusant ses feuilles de lumière pour que brille le sel,

ni la résistance amoncelée des rocs, jouets énormes

de la dernière tempête, ni le phare triste qui scrute

obstinément la ligne circulaire qu'autour de lui trace le ciel...

.

Paresseuses des mouettes planent scrutant la glaire des vagues ;

Leur plaisir est de se déplacer, peu leur importe vers où

pourvu que ce soit dans le sens inverse de celui qu'esquissent

les drapeaux. Non, rien n'y ferait, à la douce douleur sans

remède qui sur toute la baie pose sa brume laiteuse

.

tandis qu'au long du littoral des pères décoiffés par la brise

promènent leurs enfants, le plus jeune sur leur épaule

tel l'agneau blanc du bon pasteur des images bibliques,

et chacun se penche pour admirer un galet ou un autre, qui

n'ont rien de rare mais cela fait justement toute leur beauté.

 

 

 

 

 

 

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 16:45



 

Pétale blanc

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Pétale blanc de lune au ciel

Blanc pétale sur l'étang

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Des futaies sous la baguette du vent

répètent le psaume du renouveau

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La grenouille amoureuse entre les joncs

lorgne d'un œil d'or

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Bientôt comme un jour de manif'

la vase grouillera de noirs têtards têtus

.

Pétale blanc de lune au ciel

Blanc pétale sur l'étang

.

L'effraie cherche un grenier plein de rats

pour nicher avec son mâle aux yeux fixes

.

Sa tête étrange fait un tour sur elle-même

puis se revisse dans l'autre sens.

.

Je jette un caillou dans l'eau de la nuit

La lune un moment s'esquive

.

Pétale blanc de lune au ciel

Blanc pétale sur l'étang





 











L'heure verte

.

Cinq heures À peine l'aube verte neige sur les toits

qu'à la pointe du bouleau comme échappé d'une cage

le merle s'égosille On dirait qu'il veut à coups

de vocalises attraper au lasso les nuages

.

Petit bec de profil ouvert ainsi que des ciseaux

quels secrets dévides-tu en volutes sonores

dans ton royaume vide Imperceptible presque

au loin un cousin te répond Même faconde même

.

habit noir et pattes montées sur ressorts j'imagine

Discrète à l'abri du fourré de temps en temps s'agite

la merlette brune que tu t'es attaché à séduire

C'est elle qui te donnera de petits œufs nacrés

.

Voilà que la vie, cette chose insolite, étrange

et pourtant familière avec leur éclosion va en piaillant

se perpétuer selon la règle féroce injuste indéfinie

de ce qui disparaît et que l'on appela «Nature».

 

.

 







Hors de portée

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Sans cesse occupé à renaître

tel un enfant mélancolique du printemps

il était une sorte de moine avec le bol et le shakuhachi

perpétuellement en quête de ce qui n'a pas de prix

.

La sérénité, c'était un bruissement d'abeilles

explorant l'explosion lente de chaque fleur de cerisier

au cœur un peu de pollen d'espoir leur dore l'abdomen

Leurs ailes vibrent d'une pure transparence semblable au poème

.

Que d'énergie mobilisée

lorsqu'on en pince pour une étoile

mettons Al-Tarf dans la constellation du Cancer

Cela rayonne dans notre conscience animale

.

Depuis une distance qu'il faut avouer incommensurable

de même que l'origine de cette mélopée – notre langue maternelle

Cette ariette sans notes qui nous fait pleurer quand on entend

les sanglots longs des violons de l'automne





.











Rendez-vous de mai

.

Penche aux branches le vent caressant

.

Nous retrouverons-nous demain

au coin du petit bois de pins où tu venais jadis

Les nuages se cachaient derrière les corymbes noirs

.

Penche aux branches le vent caressant

.

On entendra flûter les mignons troglodytes

incessants et vifs d'une ramille à l'autre Arpèges roses

comme baisers au creux de ton oreille mélodieuse

.

Penche aux branches le vent caressant

.

Carmin d'une nuque où s'agitent quelques vrilles d'or

puis vers moi tourné ton visage subitement grave

toute distance effacée par ton regard transparent

.

Penche aux branches le vent caressant

.

Tandis que chemine la foudre avec nous

crissent sous nos pas les aiguilles des pins

accumulées en un tapis sépia comme l'éternité.

.

Penche aux branches le vent caressant











Aube de rencontres

.

Sous son capuchon noir elle lime

obstinément la clé des champs

Métal contre métal avec un cri aigu

mais on ne voit que la mésange

.

Dans ma tête éclatent l'une après l'une

sur les prés des fleurs couleur de lune

J'anticipe ce qui n'est pas encore arrivé

J'ai l'impatience des vieillards

.

La qualité de l'univers m'intéresse encore

L'air de la forêt porte une nuance de cerfeuil

Sans raisons les rayures des marcassins qui déboulent

derrière leur mère en soies sombres

soudain - comme talonnés par le diable -

.

ces rayures m'enchantent ainsi que les petits groins

entrevus le temps d'un éclair

Me troublent désormais partout les signes

innocents et heureux d'un appétit de vivre

qu'une ombre qui m'habite a perdu depuis très longtemps.











Banale journée d'avril

.

Entrecroisements subtils d'oiseaux aigus

au sein du vert multiplié

chaque feuille copiant l'autre avec minutie

dès l'indécis scintillements des rosées

.

C'est avril

Ne te découvre pas d'un fildisait ma mère

Giboulée contre la vitre puis radieux

les ongles d'or les longs ongles solaires

.

Avec les vocalises dans les hêtres

on se sent moins seul au bord du chemin de terre

On cueille et respire une primevère

qui sent bon comme les cheveux d'un bébé

.

Le soir tandis qu'éclate la fanfare cuivrée des anges

en silence au cœur des nuages

et qu'un frisson refroidit de son ombre tout le paysage

on a hâte de rentrer auprès d'un être aimé.







 









Aveu de faiblesse

.

Drôle de soleil de mars qui passe son nez scintillant

par-dessus le toit de l'immeuble voisin

Je l'imagine, l'Éblouissant – à regarder avec

un sourire narquois le poète assis face aux bouleaux blancs

aux bambous aux pins de notre jardin parisien

.

Que découvre-t-il ? Les corneilles les pies les merles les tourterelles

venues sonder les branches tour-à-tour

pour trouver le lieu stratégique d'un nid éventuel

à l'abri des chats vagabonds

ou pour picorer chenilles et baies et tendres bourgeons

.

Malgré moi Malgré la sèche latérite qui masque mon ancien

visage Malgré les membres las de mon âme

Leur rêve de liberté fait de schémas foudroyants aux dédales obscurs

de mon faible intérieur cette plaine déserte meublée d'escaliers

dignes de Piranèse et qui ne mènent nulle part

.

Malgré l'hiver glacial dont le réchauffement climatique

n'empêche pas le pôle au-dessus de moi d'agrandir

son empire d'immaculés et progressifs effacements

.

Un seul chant de pinson suffit à me faire à nouveau

le barde enchanté des vertes heures du printemps !





 











En écoutant Nobuyuki Tsujii...

 

.

Tellement irréel – le présent !

Aurions-nous un rêve diaphane et tremblant

comme chaleur à l'horizon des sables

qu'il nous semblerait plus sûr plus affermi plus certain !

.

Combien j'admire ces êtres qui se déplacent dans leur réalité

en suant leur certitude par tous les pores

en avançant avec cette démarche d'ourson que guide

une énergique et insatiable curiosité de vivre

.

Ce sont eux les vrais méritants

auxquels est destinée la verte lumière du printemps

Eux à qui les fleurs par grappes sur les arbres

lancent un pur message d'espoir

.

Pour moi triste hère promis depuis toujours

à une fin sinistre et poussiéreuse

je n'écris que pour conserver à moi encore un moment

fatalement liée – mon ombre

.

Mais je sais bien qu'elle n'a qu'une idée

rompre les amarres et fuir rejoindre la Ténèbre-Mère

et le silence essentiel

desquels mon cri l'a détachée à ma naissance...





.

 







Jeune vent

.

Bonsoir le jeune vent

Si j'étais comme toi directement

j'irais me jeter dans la vague

je la soulèverais jusqu'à la verdeur translucide

je la presserais pour en extraire l'écume

que je ferais mousser jusqu'à la changer en nuages

.

Par malheur je suis vieux

nullement aérien Peut-être éthéré

je le concède mais à peine

L'idée de me jeter à la mer

me semble, me concernant, tout à fait risible

Il faudrait que je sois cachalot pour me prendre au sérieux

.

Jeune vent lorsque pointe son nez

la lune au bord de la nuit

si j'étais mince comme toi

j'irais me jeter directement dans la fraîcheur

qui ressasse le noir en longeant les sablons

Il me semble qu'alors j'aurais

.

l'intense sentiment que j'existe enfin !







 





Fantasmai

.

Entre deux troncs un jeune daim au dos

semé de blanc comme amanite tue-mouches

m'observe sans cesser de ruminer

Tout ce vert qui paraît Ces narcisses qui s'ouvrent

.

Le moindre rai de soleil enchante les feuillages

fait cligner la rivière allongée dans les joncs

Azur descendant jusqu'au carrelage de la terrasse

La première abeille m'examine d'une oreille à l'autre

puis son bzzz s'éloigne et j'en conclus

que je ne suis pas une fleur

.

Comme j'aurais aimé que la Nature existât encore

On jouerait à Daphnis et Chloé sous les noisetiers

Le vent tiède ferait bourgeonner le verger

Partout d'invisibles violons en sérénadant réveilleraient

dans nos cœurs des élans qu'on avait oubliés

et tu danserais à nouveau

demi-nue sur le gazon de la clairière en proclamant

Je suis la plus belle des Bacchantes !





.













Réminiscences

.

Frémissements d'incessants retours

irisations d'une plume de paon sel et embruns

risées sur l'horizon limace blanche

nuage de soleil pressenti

.

Les violettes encore dans l'ombre

dissimulent leur parfum

Musaraigne nez pointu moustaches en l'air

douce peluche grise à caresser vivante

qui se défile vivement

que cherchais-tu sous les touffes bleues

du cresson près de l'eau sourcilleuse

.

Oh ! Cache-toi dans ce vieux tas de feuilles mortes

brouillons froissés de l'hiver passé

Entends le mur du jardin renvoie l'écho

des roux miaulement du chat qui veut son lait

.

Bientôt il y aura les pies Peut-être un garçonnet

dont le regard me touche et qui m'appellera tonton

sans que je trouve ça ridicule

Nous bricolerons ensemble à l'atelier un matin encore

à de menus trucs inutiles en discutant

Vite – avant qu'il ait vingt printemps !







 







Épidaure en souvenir

.

Ce mot et cet autre mot

tandis que du haut du théâtre

tu observes les gens minuscules

en bas

pourtant leurs voix sont proches

.

Alentour les collines tachetées d'oliviers

Assoupi léopard immense

ou lion mycénien

.

Ah l'Hellade des Hellènes

Saronique aux eaux azurées golfe ouvert

sur les îles Salamine Angistri Poros Egine

.

Quelles beautés se préparent

Le bleu des arbres de Judée sur l'or des ruines

La coulée rose d'un village au flanc d'un mont

Myrtho qui passe en balançant sur le sentier

.

Cette année le printemps continuera

sans toi ni moi...







 







26 Mars 2012

.

L'éclair d'un oiseau

au ras de ma fenêtre soleil de plumes

Où vole-t-il si vite

.

A-t-il un nouveau rameau de printemps

à pincer au jardin pour sa belle

songeant aux jolis petits œufs d'avril

.

Somnambuliquement je vais actionner

ce levier qui produit du café

Harmonie d'un rien d'amertume à boire

.

Ma belle à moi est sortie

La rue est si claire

Sait-on pourquoi soudain

.

on éprouve un élan de sympathie

pour d'anonymes passants pressés

Où vont-ils si vite ? Question à double sens.



 





Songerie symphonique

.

Aujourd'hui je me sens la mentalité en sol majeur, quelque chose comme la huitième de Dvořák : oisillons jetant deux notes aux nuages, et clarinettes et bassons des bois répondant par une levée de vent mélancolique dans les branches inapaisées.

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Dans les clairières d'invisibles sylphes dansent, alors que monte la plaine lune qui regarde par dessus les cimes et les aigrettes des pins maritimes. Ils laissent derrière leurs purs talons une flopée de petits champignons couleur crème, bien rangés en rond, bérets de guingois ainsi que des fêtards.

.

Qu'on ne me parle pas de ce qui me déchire le cœur, de la souffrance de celle que j'aime, des gens qui s'étripent aux quatre coins du monde ! La seule acceptation qui nous reste est de consentir à ce que les choses perdues, terriblement perdues, soient perdues gaiement et à jamais.





 









L'amandier commence à fleurir



.

Rhapsodie émeraude et doigts du soleil

Émerveillée au détour du bois en pente la cascade

Eau froide ma douleur

comme sur les lèvres désertes et les dents

.

Une harpe Qui en joue La Mort ?

Ou l'épeire qui gesticule pour se démêler

d'entre ses propres cordes

Giboulées et diamants

.

Par la fenêtre la silhouette de la sœur

avec l'ami qui regarde

L'amandier surchargé de duvets blancs

sans doute et l'oiseau jaune qui pépie

.

Le dernier printemps peut-être

ou l'avant-dernier Déjà règne au fond de moi

un impérieux et noir silence.



















Mouchoir blanc



.

Le lieu assassin

joie du vent l'embrun éteint la pierre

étrave giflée

.

Englués dans les algues

tels des ossements de noyés

longtemps délités par le ressac

mes fragments misérables

.

Le poème réduit à rien

La résille transparente d'une feuille

macérée dans l'hiver

.

Là où plus rien n'aime

ni n'est aimé.







 







Question de printemps



.

Chanvre du nid nouveau

boue et salive d'hirondelle

maçonnés de soleil précoce

soyez-moi exemple et salut

.

Le merle noir face au lierre

se prend pour un colibri face à

quelque pourpre et profond calice

.

Tout cela marqué des signes célestes

des cigognes des oies sauvages

Vers le nord quoi quoi vers le nord quoi

.

Pour le reste

le premier buisson fleuri fera l'affaire.





.









Fugace désastre

.

Est-il seulement certain que vous

présence mythique Muse faible

me parlerez encore

.

L'or du poème

poudre d'aile de papillon

me brûle deux doigts

.

L'aile devenue transparente

en cendres

.

Tant j'eusse voulu devenir

celui que je suis incapable d'être

.

Vignes aux poings tendus vers le ciel

Vin noir dans le vert

(Funérailles d'un ancien printemps.)









































Ironie du sort

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De retour Aussitôt perdu

.

le sens qui donnait l'impression

de soulever le voile de neige aux crêtes illuminées

.

Pianotement d'attente impatiente

ennuyée

la pluie aux cheveux de saule

.

Les acrobaties tant vocales

qu'ailées d'un oiseau de couleur indéfinissable

peut-être gris-temps

.

Aussitôt perdu

comme le présent aux minutes

coagulées indiscernables

.

Rieuses comme éclats cruels de clarinette

.























Nature disparue

.

La prairies vertes et bleues qui s'achevaient en plein ciel,

les nuages que peignaient à contre-jour les graminées,

entre les roches et les mousses le tapis de trèfle sur lequel

se culbutaient en sifflant les petits turbulents de la marmotte...

.

Tant de souvenirs sans quoi le monde ému d'où je suis venu

n'aurait aucun sens Ainsi sans le clocher doré qui s'allume

et jette en tintant l'illusion d'un piano tellement frêle et lointain

à travers la vallée quel prix accorder au couchant qui prend

.

avec elle tous mes pauvres souvenirs de garçonnet en enfilade...

Sur la pierre assaillie de jacinthes les cloches me font l'aumône

de quelques piécettes Peut-être quelque invisible obole à moi

destinée et qui a rebondi sur le granit de ma dalle prochaine ?

.

Où donc est à présent mon Pleyel qui ruisselait de clair de lune

en blanc et noir tandis que j'esquissais des cathédrales d'accords

toute la nuit et que sur les portées couraient les notes comme

des fourmis aux petits ventres noirs Ô délivrance du rouge

.

par les vitres du chien-assis Fuyez pâles fantômes de brume

Voici la gloire sur l'aile du vent souffler aux aigrettes des pissenlits

De petits parachutes s'en détachent, s'élèvent comme des poèmes

pressés d'aller semer dans l'outrazur la liberté - ici déjà perdue...



























Réminiscences

.

Nous discuterions volontiers de tout sous le tilleul mauve

ce serait un jour de murmure constant des abeilles

tandis qu'au loin dans les bois s'escrimeraient les cigales

et que les colombes sous les toits s'entraîneraient à rouler les R

.

Il y aurait grand'mère et son sourire de sage bienveillance

dans son fauteuil distraite par le balancement des bambous

entre les nuages Une main sur son livre ouvert entre ses genoux

elle semble sur le point de faire une confidence mais impossible

.

Comprends bien mon enfant Le monde que tu vois ce soir

n'existe plus Il n'y a plus la fenêtre à l'étage où bougeait parfois

la silhouette de ta mère occupée à ranger sa chambre à coucher

Il n'y a plus le fauteuil où ton père inclinait insensiblement la tête

.

jusqu'à s'endormir Il faut t'y résigner tout cela n'existe plus

Coupé depuis longtemps le vieux tilleul de la cour a disparu

avec le murmure des abeilles et les rires des petits enfants

que vous étiez Rassure-toi tu auras aussi bientôt disparu...





 

 







Lentes années

.

...Et ça fait si longtemps que le vent souffle

combinant arbres et feuillages en sorte qu'il n'y ait

jamais deux rafales identiques

et c'était si doux de s'envoler feuille de papier

jusqu'aux nuages rouges prémonitoires

de ce soir d'automne au crépuscule

.

La limace brune que tu observais en route

vers le rosier quand tu avais six ans

Regarde La voici Elle est arrivée au coeur

de la rose La vie l'a comme toi mise au parfum

En comptant les pétales comme des billets

gagnés après une longue ascension

elle se croit riche

.

Feuille de papier jusqu'aux nuages...

puis retombant au-milieu de l'hiver

s'effaçant ainsi que rivière gelée sous la neige

que le promeneur franchit sans la voir

tandis que la montagne là-haut reste éclairée.







 





Manie mentale

.

Il est au fond de moi une sorte d'emplumé

l'émule de ces oiseaux à gorges d'aurore amis des arbres

et souvent je m'efforce de lui donner ma voix

qui ressemble hélas davantage à celle - «CRAS, CRAS, CRAS...»-

du corbeau qui promet en latin les «crasses» d'un avenir

illusoire ! Et pourtant moi-aussi je revient de la lumière

.

moi migrateur qui de haut survolai les attentives prunelles

des étangs et des lagunes d'en-bas Ô miroirs des marais-salants

roseaux Camargue fuite éperdue et gratuite de chevaux blancs

Ô longs regards bleutés des sources qui sont de minuscules mers

Musiques des écumes enseignant le temps aux rochers du littoral

Musiques limant imperceptiblement leur conviction d'être éternels

.

Je sais le monde petit et mesquin Une boule d'horreurs pareille

à celle de crottin que pousse sans fin le scarabée aux élytres d'acier

parmi les luminaires gigantesques de l'incommensurable Univers

Je sais les galaxies les forces indéfinissables et irrésistibles

qui traversent la nuit de leurs envergures d'aigles en balayant

les planètes sur leur passage ainsi qu'un vol de moucherons

.

Je sais tout ce que l'homme n'est pas Tout ce que je ne serai

jamais Sentines de l'âme et purin qui n'a rien de pur

(Pourtant je ne puis m'empêcher, sitôt qu'un instant d'illucidité

me prend à l'occasion d'une éclaircie entre les nuées ténébreuse

qui ouvre sa frêle pervenche, de voir toute chose auréolée

de splendeur et de beauté comme si je n'allais jamais mourir.)





 







ελαιόλαδο

.

Aux rouages grinçants (tôt rouillés par l'eau de mer

trop proche sans doute) de ce qui depuis toujours

aura été mon existence, un jour j'ai pu offrir

l'huile de la poésie Non pas pour fuir dans un rêve

romanesque et vivre une vie de substitution

en m'enivrant de livres comme d'autres de vodka

Non ! Juste pour que le rêve des mots du présent

administré au présent ainsi qu'un signe de cendre

et de saint-chrême au front d'un gosse innocent

me fassent perdre le sentiment d'être partout

un étranger de sorte que je puisse enfin glisser

hors de ma mort dans l'impression d'être ici -

j'entends l'ici-bas terrestre surveillé par l'indolent

et tellement indifférent azur nomade - chez moi.











 





.







La vie effilochée

.

Qu'il est malaisé de vivre quand les choses

en sont réduites à leur ombre

.

Et que leur seul profil est celui qui ranime

avec la cruauté diaphane des radiographies

.

les sensations de l'ancien paradis

le délicieux cou frais de Lise

.

et le charmant coulis de fraises

associés dans la cuisine d'un chalet d'alpage

.

Par la fenêtre dans la vallée le bulbe doré de l'église

vers lequel toutes les pentes dévalaient

.

à l'heure sacrée où tintaient les cloches

en soulevant des essaims tourbillonnant d'oiseaux

.

L'univers plein de choses neuves nous défiait

telle en pleine nuit une bûche phosphorescente

.

comme nous en montrait parfois l'ami Noël en expliquant

que la lune y excitait des champignons microscopiques

.

Nous lui demandions ce qu'il y avait au-delà des monts

qui nous forçaient à lever constamment les yeux

.

stupéfaits d'apprendre que c'étaient d'autres montagnes

puis d'autres montagnes encore Abasourdis que nous étions

.

devant l'inimaginable logique d'une telle information

Lorsqu'on a moins d'années qu'aux mains

.

de doigts – combien l'on a de peine à concevoir

que ce que l'on croyait un coin de paradis à nous

.

réservé soit en vérité sans limites Que la Terre soit

cette bulle de savon bleu givrée d'irisés continents tournants

.

n'était qu'un savoir pour nous théorique auquel nos corps

ne croyaient pas du tout faute d'expérience

.

Tant qu'on vit au paradis on refuse, n'est-ce pas, de chercher

vers quelles lointaines contrées s'envolent les nuages...





















Du réel irréel

.

Tu crois toucher les meubles les murs ce bouton

de porte en cuivre usé par cent cinquante ans de paumes

dont la plupart sont retournées pour ainsi dire à la poussière

.

Tu crois tenir ce poireau nu empanaché d'un beau vert

tel un chef Jivaro ou encore la carotte des sables

que tu laves sous le giclement de la source

.

Tenir ! Ah tenir ! Quelle fiction enchanteresse

mais le réel n'est pas chien qu'on tient en laisse

Il vous échappe et sans doute en est-il lui-aussi

.

désespéré – car le réel aimerait bien qu'on le retienne

Lui voudrait une existence que seul l'esprit seule l'attention

seule la mémoire peuvent lui donner

.

Cependant malgré les haines les enfances les amours

malgré les rêveries dont les hommes tentent de le travestir

toujours il échappe et fuit désespéré



.





 





Impasse

.

Mais quel sens cela peut-il avoir

ton cœur toujours à la peine

(pour parler simplement)

Ne jamais rien croire comme si croire

n'amenait qu'escroquerie duperie trahison

.

Pourtant comment douter du flamboyant

soleil et des risées silencieuses sur l'étang

et des beautés de lys et de giroflées du jour

Tant de présence des choses pour composer un mirage

témoigne d'une diabolique habileté

.

Et toi, beauté au visage qui souris peut-être

ou peut être pas, beauté mon amour,

qui ponctues les bonheurs et les misères de ma vie

de ton agitation joyeuse, ou ton calme studieux,

quel merveilleux démon es-tu dont je ne puis me déprendre ?



 







Assainir

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Ce serait bien, à la fin, qu'on donne leur véritable nom aux choses. Pour le bien, on dirait « bien », et on montrerait où il est. Pour le mal, on dirait « mal » et on montrerait où il est.

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Pour les bons, on les appellerait « bons » et on les désignerait. On n'accepterait plus de ranger dans les bons les tricheurs et les hypocrites qui font semblant, alors que chacun sait très bien ce qu'il en est, eux-mêmes en premier.

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Ceux qui sont intelligents, on dirait qu'ils sont intelligents. Ceux qui sont stupides, on ne leur ferait pas croire qu'ils sont des Einstein ratés à cause du «milieu défavorisé» de leur jeunesse.

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Ni à ceux qui n'ont qu'un bras, qu'ils sont capables de ce que font ceux qui en ont deux. Car il les connaissent bien, eux, dans leur chair, les limites de ce qu'ils sont capable de réaliser.

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De même pour les récits de l'histoire. Il serait temps de cesser de donner aux mêmes toujours le beau rôle, et le mauvais à tous ceux qui ne sont pas du clan qui nous convient.

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On n'appellerait pas « genre » ce qui est « sexe ». On ne confondrait pas la procréation et l'adoption, ni l'amour avec les bébés éprouvettes et les mères porteuses.

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Rendre leur nom aux choses, ne pas vouloir appeler chien un chat, ni prétendre « naturel » ce qui est « artificiel ». ni prétendre que si une chose est comme une autre, elle sont la même.

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« La comparaison entretient l'incomparable... » a dit le Poète*. La confusion détruit l'incomparable et ramène tout au chaos indéfiniment plasmatique et indifférencié.













* (Michel Deguy)



 



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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 11:29







Vieil album retrouvé

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Dans le temps sépia des soirs de village où voltigent les vespertilions

au seuil des portes les grand'tantes assises en rond

murmurent des confidences qui depuis longtemps n'ont plus cours

tandis qu'un dernier rai du soleil éclaire leurs traits oubliés.

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Sous les tulipes en albâtre des lampes les maris moustachus

jouent au billard frottent de temps en temps la pointe de leur canne

avec un dé de craie bleue discutent lorsque s'est calmé

l'entrechoquement des boules puis enregistrent le point

.

Ce petit marin de deux ou trois ans avec sa pelle

sur la plage où circulent des personnes en tenues étranges

près des cabines en bois – ce serait ton père !

Comme est ancien déjà le siècle d'où nous venons...





 









Tourné en bourrique !

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Naguère, page entre pages, ainsi que fleurs je mettais chaque poème à sécher. Ou d'autres fois, directement des éclats de lune.

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Quel jolie époque c'était ! J'avais la barbe encore bien noire. Naïf comme un enfant de sept ans, j'écoutais la sagesse des plus âgés.

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J'ignorais alors qu'ils étaient eux-mêmes ignorants. Que les pensées accumulées dans mes cahiers noirs valaient bien leurs sentences.

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Demeuré plutôt bête - animal un peu grenouillet disons, - qu'aride et stérile, avec ce visage de latérite des vieillards qui ont oublié leur enfance !...

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Je sonne au vent le silence de mes clochettes pures, un parfum plus enchanteur que menthe ou lavandin monte vers la nue étonnée.

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Ne me cherchez pas, gnôme vert, où je ne suis déjà plus. Après quelques pirouettes, j'aurai parmi les mots jeté un éventail d'étincelles comme fer à cheval contre le pavé.

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C'est dans le clopin-clopant qui s'éloigne que ma présence repose, à moi qui ne suis rien que le fantasme d'une clé qui ouvrirait l'âme de votre âme.





















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Glissades célestes

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De l'autre rive les cloches acidulées

les psaumes d'un autre temps l'évanescence froide des nuées

Un hautbois pur vibre de l'anche avec des modulations de verdier

Serait-ce que mon regard est assez acéré pour distinctement

discerner les cyprès les dalles et les colonnes en ruines

avec inscriptions à peine lisibles

qui me feraient reconnaître si ma barque en était à peine plus proche

l'Île des Morts ?

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Mais il nous reste des attaches à cette rive-ci

les épissures et les torons qui passés dans l'anneau de l'amour

nouent encore l'esquif balancé sur le bavardage de l'écume

au mur de ce monde-ci battu

par les mirages d'orbleu d'aubes depuis longtemps périmées

.

Au-dessus de tes cheveux livrés au vent, mon aimée,

j'aime l'envol des tourterelles parties pour explorer

la géographie magique et changeante des nuages d'ici

familiers comme des rêves d'enfants quand sur leurs blancheurs

ils s'imaginent faire de la luge avec les anges...






















Brouillard

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Lorsque le regard erre dans la brume, à travers la vallée, comme les objets, murs, maisons, toits, sont simples. Taché haut d'une flaque pâle où serait le soleil, parsemé de silhouettes d'un gris irisé, l'espace nouveau ne retient nullement le chant délicat d'un oiseau mais empêche d'identifier la direction d'où il nous parvient.

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Entre les rangs des vignes qui rapidement se fondent au vaporeux infini, s'éloigne une sorte de centaure mécanique qui doit être, à en juger par le son, un bipède juché sur son tracteur. Une odeur de jardin, d'humus herbeux, monte au visage avec un pétillement d'humidité. En fermant les yeux, on pourrait croire au baiser d'une sylphide.

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Solitude si douce, tellement étrange, que surgissent brusquement des questions essentielles sur les raisons qu'il y aurait à se sentir ici, marchant, vivant, au cœur d'une trouble clarté ouatée à peine ordonnée par la proximité d'un régiment à têtes de géants – qu'un rayon de soleil, le voile brusquement déchiré, identifie comme verger d'oliviers !





 









Songerie polaire

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Un porte-avions blanc – non, mais dans le froid azuré, un iceberg qui veille sur les troupeaux échevelés de l'écume. Rare passe un oiseau de mer déployé sur son élan, profitant d'une faille du vent qu'il est seul à deviner, pour gagner d'autres cieux déroulant leurs volutes immaculées...

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Quels noms, pour convoquer ces forces prodigieuses de la matière en mouvement ? Ne serions nous, prétendument en « vie », qu'un avatar supplémentaire de cet universelle agitation, qui se croit réflexif et se guette au miroir de ses propres complexes cérébraux, dans l'écho de ses propres vocables ?

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Celui qui replonge dans la profondeur fictive des grands mythes, ceux du Nord comme ceux du Sud, n'y retrouve-t-il pas un sentiment d'effroi respectueux face aux êtres pittoresques qui servaient aux aèdes et aux bardes à figurer, pour nos âmes si banales, terre à terre, peu imaginatives, les Puissances ?

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Luonnotar, Odin, Zeus, Yahwé,tant d'autres, irrompant la nappe du réel à l'improviste pour un tsunami, un séïsme, un ouragan, qui plient tout sur leur passage et changent les constructions de l'homme en mikados d'allumettes, n'avaient-ils point davantage de sens que le Big-Bang, lequel n'a fait que se substituer, chez les scientifiques, au FIAT LVX ?

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Une cause première dépourvue d'intention, de projet, de désir, a-t-elle davantage de sens pour l'humanité, fût-elle un inexplicable, indiscutable et asséné constat constamment renforcé de preuves nouvelles, que le subterfuge par lequel la fiction espérante des poésies prête à des divinités inventées ces intentions, projets et désirs qui nous rapprochent des choses, leur donnant ainsi assez de signification pour en faire un monde habitable ?







 







Päivätär

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Vacarme que nul n'entend que moi : les trompes cuivrées du silence, annonçant l'aurore en sa gloire ! Ondulations de vaguelettes froissées par la brise turquoise. Les barques balancent, qu'envie le béton du quai immuable. Nous sommes seuls et pas seuls, mes voix ! J'appâte, de quelques vers nombreux, l'hameçon de ma ligne invisible, espérant y voir mordre une ou deux des étoiles tombées cette nuit dans la mer.

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Les octosyllabes sont souvent efficace pour les donzelles et les petites vives ; les alexandrins grassouillets attirent généralement de plus grosses prises, telles que le ton épique ou le ton prophétique, souvent accompagné d'uranoscopes. Les versets, je les réserve pour les prêtres !

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Foin de plaisanteries ! Tout cela est affaire plus sérieuse qu'il n'y paraît ! Une vie passée en inutile connivence et concurrence avec des fantômes ! Pour peu l'on se sentirait l'âme sombre et brûlante d'un Kullervo parmi les neiges, les torches vertes et les aurores boréales des forêts finlandaises.

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Que les vents me parlent de fleurs ouvertes et de pureté, de dangers et de nuées que leur lumière emporte en modelant au passage les mèches envolées des grands pins ! Si je ne suis pas enfant de Cimmérie, je connais pourtant l'œuf brisé du monde, et les lagunes aux ajoncs flamboyants..

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Vois : je tisse des fils noirs qui se changent en or impalpable et radieux, telle une épeire qui entrenoue les spires d'un pectoral pour les brillants de la rosée. Vois : j'éclaire aussi les falaises d'acier du terrible royaume, des filets duquel s'échappa le héros musicien déguisé en loutre...





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Le pouls de la rivière

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Une vie brûlée par le jour et par la nuit, « la chandelle par les deux bouts » eût dit ma mère ! Mais c'est la faute du vent, de ce souffle bizarre qui attise les paroles et ravive la verdeur des feuilles indéfiniment...

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Que l'automne ait passé, un encore, avec ses pourpres et ses roux, avec ses merles sur les houx, ses corneilles sur les labours, ses fumées rituelles qui montent comme d'anciens sacrifices...

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Puis l'hiver déclinant ses glaces, facette par facette, tel un enfant qui prépare son miroir aux alouettes, tandis que sur la terre d'un noir de corbillard chaque astre du ciel y va de son obole argentée...

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...Soit : que le temps insensiblement sous nos pas dérobe son tapis émaillé de secondes coupées ras, et d'heures bleues, grises ou roses, aux profils de colombes, n'importe plus à la durée des mots déjà entrés dans l'inerte qui m'est réservé.

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J'écoute, tant que je le puis encore, les violons de l'éternité à laquelle mon cœur accède par intermittence, je me délecte de leurs mélodies, bouleversantes grâce au kozbor de la nostalgie, à son mince parfum de soliste.

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Ô rivière secrète, gracieuse amour, donne-moi ton poignet, que je prenne le pouls de ta transparence, pour mesurer son battement. C'est ainsi que durant des lustres j'ai connu la durée de bonheur qu'il me restait à vivre.





 





 







Far-West au bout du pinceau.

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Se pourrait-il que tu te croies l'enfantin responsable d'un univers qui s'éloigne, tel un astre dans le couchant saignant d'une plaie irrémédiable ?

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C'est songerie de cow-boy quittant, à la fin du western, les vallées perdues pour des vallées encore plus perdues, suivi du long regard d'une fille nostalgique...

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Devant son cheval, des concrétions montagneuses contrefont Notre-Dame, la tour St Jacques, et toute une Atlantide en ruines cyclopéennes noyées dans l'altitude bleue.

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Au flanc d'une pente vert pomme où des pins foisonnent, pâlissent les restes roses d'un village : ses rues voient les spectres de nos souvenirs entre eux régler leurs comptes.

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Quelques V ouverts en plein ciel sont des vols supposés de vautours, à moins que l'on ait affaire en vérité à des lettres envolées de la casse d'un typographe de jadis.

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De toutes manières, ta façon de guetter du haut de la moindre taupinière, aussi raide et droit qu'un chien de prairie, signifie fort bien que rien n'arrivera, ta mort exceptée.







 



 

Détournement

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Emporter les reflets puisque, dans les détours qui calment le torrent, ils illustrent les vasques et les gouilles à l'instar d'un livre d'images, - quel bonheur c'eût été !

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Les branches feuillues que les chenilles velues arpentent, zèbres lents, s'alourdissent insensiblement et pendent sur leur image jusqu'à la toucher comme pour tâter et mesurer le degré de fraîcheur propre à l'illusion.

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Trempe la main toi-même, avec cet angle bizarre cassant ton poignet, glacé mais indolore dans la transparence dont le ciel brise et reprise constamment la surface : non moins fictive est ta douleur, lorsque dans le langage plonge ton esprit jusqu'à rompre sa trajectoire.

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Et voici que tu vas où tu ne voulais pas aller, voici que les mots disent ce que tu voulais garder secret, voici qu'une froidure flegmatique fige et scelle l'angle de ce que tu as pensé, alliant en toute étrangeté le réel et le mirage.

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Alors tu t'envoles en pleine beauté, tel un astronaute qui décolle vers la station spatiale qu'on lui a promise et déjà s'imagine là-haut, captif du tournoiement des heures dont tel hublot donne directement sur la joie du soleil comme, à l'avant de la voiture, le pare-brise sur la souriante blondeur de l'adorable passagère qui attend.

 



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Sommervieu

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La beauté figurant, au fond de ce qui est le plus secret en moi, des images, des musiques, des parfums d'une subtilité tellement étrange !

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Elle contamine même mes chagrins, s'y diffuse comme lait dans du thé, ranime les bonheurs désespérants de l'enfance, avec la douve brillante au fond du parc, et l'éclair humble des chevreuils.

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Sur le piano marqueté du salon de musique, l'étoffe pourpre aux glands dorés s'abat-elle toujours sur le couvercle du clavier fermé ? Le gros ventre de la contrebasse en travers du fauteuil-club est-il toujours verni par le jour qui tombe des hautes fenêtres ?

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C'était l'enfance, la salle à manger donnait à la fois vers le nord-ouest d'où venaient parfois les lourds nuages fomentés par l'océan, et vers le sud-est où, au-delà de la maison miniature à l'intérieur de laquelle tout était à taille enfantine, résonnait la clocher dont le vent nous apportait les heures par bouffées.

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Par le balcon de la chambre, en haut du grand escalier décoré de trophées, de blasons et d'armes dorées, on voyait les chauves-souris zigzaguer dans le soir, mais aussi le soleil du matin au-dessus du mur du potager qui, jusqu'au lit, éclaboussait le plancher au point de Hongrie d'une clarté couleur de champagne.





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À l'âge d'évidence

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Toute une vie, toute une vie pour comprendre pourquoi la chair et l'humus, sous les fougères aux petits doigts recroquevillés, ont la même odeur.

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Pourquoi l'écorce du pin embaume comme l'encens brûlé. Pourquoi les ossements deviennent luisants comme ces pierres perçant la terre au sommet d'une colline, que les promeneurs ont polies à force de s'y asseoir.

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Toute une vie pour ce canyon de solitude dans la montagne, que remplissent les échos des chocards criards, et tout en bas le toit rouille du poste de douane, alors que s'évade le bleu à travers le ciel en emportant avec lui les plus beaux nuages.

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Si le sens de ce constat vous échappait, ni je n'en serais étonné, ni déprimé. Je m'arrange très bien de ce que, malgré la limpidité du regard que je porte sur les choses, il n'en existe que très peu pour regarder à travers la lucarne que je leur tends comme un miroir.







 





Drôle de pistolet !

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Ils disaient que lui n'était pas fait pour la poésie moderne, vu qu'il ne désarticulait pas les phrases, ne les éparpillait pas au micro-bonheur sur la page, ainsi que branchette séchées jetées sur la neige par le vent d'hiver.

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Ils disaient qu'il avait tort, le misérable, de faire si peu confiance aux hommes et tellement à la parole qui vibre et qui réveille dans la lumière atmosphérique une lumière oubliée, que c'était stupide d'aller déclamant parmi des ruines grecques même si lui les voyait intactes.

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Ils disaient que la nature n'existe pas en tant qu'amie, que telle une rivière qui court sous les herbes, innocente ainsi que tous les serpents, il faut murer ses rives pour la canaliser, décider à la place des abeilles à quel moment les arbres doivent fleurir, être fécondés...

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Ils disaient qu'il n'était pas de leur clan, du clan des poètes brillants de ce monde, du clan de ceux que le peuple admire, de ceux sur lesquels on écrit des thèses et des articles savants dans des revues spécialisées, de ceux qui croulent sous les lauriers et les prix merveilleux.

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Et ils avaient raison. Lui n'aimait que l'aube pure qui crée, le midi brûlant qui juge, et le couchant frais qui meurt. Il portait sur ses épaules une nuit plus noire que la nuit, mais il aimait son fardeau glacé, que l'aidaient à coltiner les invisibles mains du vent.





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Refrain connu

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Ne me parle pas de tristesse et de solitude

vieille âme, avec ta minuscule floraison de myosotis

et tes nuits qu'argente une lune apitoyée

qui paraît surgie d'une élégie romantique un peu kitsch

ou d'une carte de Merry Christmas du genre de celles

que le père de ton père à foison recevait d'Angleterre

.

Ah le doux rêve idiot de la chaumière blottie

sous l'épaisse neige où les sapins sont à demi-engloutis

La lucarne orange qui suppose un feu de cheminée

devant lequel hypnotisées de reflets

quatre prunelles brillantes fixent la flamme qui se tord

Oh l'odeur sacrée des résines qui fondent et fument

.

Passé que tout cela ! Seul reste au bout du chemin

la cassure abrupte de la falaise que déjà d'ici

malgré l'avenir brumeux l'on devine à contre ciel

Mais aussi la certitude que malgré les guirlandes micacées

et les bouches d'angelots qu'arrondissent des choeurs ineffables

seul le silence désert du papier tiendra lieu d'années dernières !

 









Intenable

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De cette vie, un personnage comme toi

ne sait rien faire excepter ronger son frein

tel un navire à quai l'amarre qui le tient

.

Qu'elle se rompe cependant n'est que mirage

puisque, naufrageant au sein de la profusion

miroitante de ses rêves, aussitôt il suffoquerait !

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L'eau d'un noir d'encre Arpentant sa surface

vibrante les trajectoires erratiques des gerris

Et toi, qui ne sais communiquer que par l'absence.



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Pour personne

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Serpentant sous les joncs des rivières assoiffées te frôlaient

les mollets, mille menus fretins mordillant tes peaux mortes !

Les mandolines des anges égrènent le vif-argent des minutes

Pourvu que la lune du ciel arrive à sauver la lune des eaux !

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Qui es-tu, toi, qui es-tu ma vie, avec tes airs de fée Morgane

en train de se noyer dans un miroir !

Y plongeas-tu parce qu'y brillait le chaos déclinant ses écailles

improbable dragon chinois hantant l'occulte profondeur ?

.

Qui es-tu, toi qui te fossilises lentement dans ta glace blanche

cendres cunéiformes d'un Ötzi déjà réduit à l'os ?

Tel l'oiseau dans l'or d'un matin désert jonché des gemmes

de la rosée brisée, tu auras déroulé des vocalises pour personne...

.



 







Qui peut comprendre ?

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Faire semblant de mentir pour que le poème – quel enfantillage -

dissimule par amour la formule d'une étrange vérité !

Se désincarner ainsi que notre voix dans l'écho qui nous appelle

étrangère enveloppée d'un halo de songeries Ocarina en forêt

dont le coucou a serré deux notes dans son bec et disparu...

.

Sous l'immense prunelle azurée du silence la nostalgie

sculpte par la pensée des vallées de vapeurs à l'orient de perles

Pour le marcheur un épervier là-haut cueille des huit limpidesFrance

comme si l'on pouvait avec des ailes remplacer l'éternité

par l'infini et s'allier au vent pour susciter partout la respiration

.

sifflante des choses angles de murs, syrinx virtuelles des bambous

girouettes aux cris rouillés, cheminées hululant ainsi qu'arpones

de seize pieds... Étrange vérité que celle de ne rien saisir

et d'enrober d'un balbutiant babillage irisé le petit caillou cruel

qui fait depuis toujours tant souffrir au talon le vagabond des rêves.







 





Sonnet d'adieu

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Les nuages affichent la tristesse de navires en partance

leurs cales bourrelées d'adieux couleur de couchants éteints

Il y eut une vie goodbye les amis goodbye farewell Une vie

qui ne reviendra plus, déjà guenille d'impalpables souvenirs

.

Bye bye les gars que le ciel vous garde encore quelques temps

avant que votre présence aimée ne s'évapore comme brume

.

Que servait de s'aimer puisque sur terre rien ne dure

Puisque même la pierre jusqu'au cœur éclate en sables

Et qu'un très vieil olivier auquel je pense avec mélancolie

malgré ses muscles noueux ne résistera plus très longtemps

aux agressions de l'avenir Déjà les étourneaux se sont enfuis

.

Tu traverses ton village de naissance ainsi qu'un soldat

blessé à mort titube en traversant un champ de ruines

Un mistral glauque à ton oreille siffle ainsi qu'une vipère.





 







Bref mémorial

..

Ces chants à l'unisson de voix jeunes

paysannes en jupes tournoyantes de laine multicolore

violon chapaco harpe andine à gros ventre et quinas

en tierce huaynos populaires purs comme l'altitude

.

Ces chants remontent d'un fond séculaire presque oublié

mais le peu qu'ils sont encore capables de transmettre

llantos tinkus danzantes yarawis sicuris me poigne le cœur

ainsi qu'au premier jour ô gaieté triste des opprimés !

.

Tant d'endurante résignation face au destin toujours

broyé des humbles l'échine courbée à sarcler la terre

la cholita aux joues avivées de rouges - grâce fugace

d'une courte vie à boire l'incertain brouet de lumière noire !







Souvenir de pêcheur

.

Jadis au filet du poème tu espérais recueillir mille épaves

les retirer de l'abysse noir immobile et silencieux du chaos

pour les amener parmi les reflets mouvants et rythmés des mots

à la surface de l'océan de lumière que sillonnait ton esprit

alors non pas émoussé et ruiné comme aujourd'hui mais tranchant

à la manière d'une étrave qui sait partager en droite et gauche

le juste périple auquel tu croyais ta vie appelée sinon promise

.

L'intensité du matin sur la plage près des confidences de la vague

te semblait naturelle ainsi que le brushing du vent dans les pins

les scintillement des perles d'eau condensées sur les roses de la Vierge

et que buvait consciencieusement une mante diable sur échasses

Quelle splendeur les frissons d'argent du puzzle universel une fois

tiré dans la clarté de l'espace blanc jonché de spires de nacre infinies

On n'y lisait qu'affirmations heureuses certitudes cuirassées de joie

.

Le monde était comme une grande étoile aux écailles d'espérance

qu'on tire dans la barque tel un cœlacanthe extorqué à l'éternité

et dont la robe sombre se met à cligner sous les ongles du soleil

Ce que promettait l'azur était merveille à l'horizon plus dorée encore

Dans tes prunelles j'apercevais magnétique les verdeurs de l'amour

J'empruntais à ton corps les chevauchées d'Ixion dans les nuées

Lune montagnes mauves l'univers s'illimitait - puisque tu m'aimais !





 





Passéisme

.

Est-il possible de vivre à ce point parmi nos souvenirs !

Il y eut des moments si violemment heureux – ou dangereux...

En ce temps-là, fait de rivages, de montagnes où se rassemblaient

des tentes noires, odeurs fortes de chevaux, tapis et poil de chèvre,

en ce temps irréel nous couvait la beauté, d'un regard printanier.

.

L'air froid au sommet des strates illuminées cueillait les tours d'argile,

d'où l'on voyait la piste blanche sinuer dans le fond des vallées...

Le tranchant aiguisé d'un ciel pareil à quelque large éclat de verre brisé

luisait au-dessus de nos fronts où s'agitaient les feux de l'océan.

Oh le piaillement là-haut de l'aigle épris de trajectoires circulaires !

.

Le passé nous restitue les heures d'un bonheur où nul n'est jamais seul.



 





Le 12 mars à midi...

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À la radio, la publicité parle d'un « tourbillon de fraîcheur... »

Bientôt midi, le ciel de mars est clair et les oiseaux voient loin.

Se pourrait-il que leurs regards aigus percent à jour la vérité

dont l'illusion menteuse et hostile englue d'opacité les choses ?

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Flottez au vent d'une lointaine mer, drapeaux rouges, ensemble

alignés côte à côte aux mâts blancs du débarcadère où la barque

nous attend sans aucun soupçon que nous ne reviendrons plus !

Ô vie fugace qui, parmi les lys, ne connaît que les premières fois !

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Comme sur la fresque, au cœur du Labyrinthe, le Prince avance,

regard un peu las de fixer l'éternité, cheveux couronnés d'hysope !

Le bleu du ciel descend des toits et, venu par la fenêtre se poser

sur les meubles, y laisse un duvet fin comme un espoir de paradis.





 



Lumières et déclin

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Sur mon doigt vous poserez-vous, tourterelle d'ombre claire, en lancinant tout doux l'énoncé du présent qui m'échappe sans que je l'aie compris ?

.

Beauté qui m'êtes chère, votre printemps n'est pas le mien, ni vos vergers, ni vos lumières. Et l'univers pour moi fomente un tout autre dessein.

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La floraison d'un amandier qu'on voyait éclater là où commencent les arènes du désert, je la mets volontiers en parallèle avec votre sourire.

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Il est la puissance occulte que le vent tiède en neige, par rafales roses, dissémine afin qu'elle renaisse à travers l'espace aride où nous ne serons bientôt plus.

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La lune se dissout dans le mauve crépuscule ainsi que perle dans du vinaigre, minute heureuse d'un regard, d'une voix assaillie sous le mascaret des douleurs !

.





 





Haïku



Épeire d'avril

verrai-je aussi bien ta fille

tisser l'an prochain ?



 





Anticipation émeraude

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Certains ont un bœuf sur la langue. Moi c'est une étoile

au bout, comme un mot qu'on a peine à trouver...

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Sans cesse je lui substitue pour tromper ma faim

d'autres mots ronds blancs sucrés faciles comme des dragées

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Moments d'indéfinis baptêmes et de vagissements d'un monde

chaque fois innocent et frais avec des airs naïfs de nouveau-né

.

Morgane en vêtement d'aurore sur lui penche ses mirages

L'ensorcelle de ses regards verts et profonds d'étendue lacustre

.

S'enfuit le corbeau du soleil en laissant après lui des frissons

de volupté dont lentement les ondes s'éteignent dans l'atmosphère

.

Ces morts heureux sont des arbres qui fleurissent de reconnaissance

et pleurent des larmes ambrées en lisant dans le vol des oiseaux

.

l'avenir vert comme un printemps et comme l'espérance

qui prépare aux amoureuses des bouches rougies de baisers à venir.



 

 

Même les ormes de la rive...

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Danser à la façon d'une flamme qui se tord au vent

C'est là ce dont voudrait se souvenir ce qui n'est plus que cendre

.

Les poèmes songes brûlés ont l'odeur bleue des feuilles mortes

qui fument sur les herbes rases roussies par l'humide automne

.

Poussière en tourbillons aspirés par l'oubli

Humilité des vers consumés digérés par les vers de terre

.

Puis ce serait l'embarquement comme sur un canal dans la brume

Le regard s'enfonce à travers une sorte d'infini en lequel il s'efface

.

Même les ormes de la rive se font de plus en plus rares

Leurs formes d'un flou fantomatique glissent du géant au néant

.

Un silence sans échos nous enveloppe l'âme de ses ailes

La voix du souvenir s'assourdit, s'empêtre dans sa substance feutrée

.

On dirait, qui n'impriment pas dans une poudreuse invisible,

Nos pas de plus en plus lents, accablés, désorientés et pensifs.

























Au passage de la guêpe

.



Inaugurer la gaieté d'un printemps

quelle gageure pour le crabe qui vit dans les lagunes de l'automne

.

Il agiterait le ciel au bout de ses pinces

avec l'impuissance d'un arbre par sa proche fin forcé de fleurir

.

Fuyons vers le pays scintillant des rosées

où les fleurs des prairies, des vergers, nous comprennent

.

Là-bas l'amour nous tend les bras

seins jolis nez mutin taille de guêpe et longue tresse blonde

.

Le vent porte jusqu'à la mer les échos,

et senteurs alternées dont rivalisent voix des brises et parfums

.

Sèche ta peine sur tes joues, relève ton visage

et tes yeux vers l'azur : je m'y veux réfugier comme en un paysage

.

Que l'instant miroitant dans le creux de ta paume

soit verdeurs de printemps, chants d'oiseaux, et non plus une fin.



 



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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 09:55





Faux-monnayeurs

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Comme l'ombre d'un hêtre cache aux hôtes de l'étang

la menue monnaie de lumière neigeant des constellations

si bien qu'on entend crapauds et grenouilles qui réclament,

tel sur ma vie l'Obscur s'étend et mille voix en moi s'élèvent !

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En philosophe la parole, ah, j'aimerais la leur donner : hélas

à moi raisonnement, pensées, sont étrangers. Seul face à la

haute tour jaune et solitaire, une lance à pointe de fleur en main,

je veille en murmurant des phrases tombées des nuages...

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Une armure d'acier bleu m'emprisonne depuis des lustres.

Articulé comme un crabe, j'explore ma caverne d'ermite.

D'un œil pédonculé, je scrute les écrits suspicieux et nuls

des penseurs prétendument « modernes » et parfois j'en ris,

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du bonheur de constater à quel point certains sont doués

pour se payer de mots en faux billets qui éblouissent le vulgaire.









 





Brindille

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Kladi, en grec «brindille», en anglais twig qui signifie aussi comprendre, zweigchen en allemand, kviste  en danois, prysgwydd  en gallois, mlází en slovaque, sly  en suédois, en hongrois  gally –ô métamorphoses d'une idée !

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Ces mots-là, choisis parce qu'ils sont brefs, parce que leur sonorité me fait rêver, comme mladý  en slovène, à une lettre près, qui évoque jeunesse et printemps, m'emportent facilement vers des régions du nord avec hivers aux arbres transparents...

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Pourquoi les préféré-je à maleza en espagnol, à macchia en italien, à matagalen portugai, à broundiho en provençal, à branquilló en catalan, pourtant vocables des pays du sud, qui me sont mentalement proches, moi qui ai vu le jour à quelques coups d'ailes de la grande bleue ?

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On dirait que dans notre tête, pour de mystérieuses raisons, certains mots par leur signifiant présentent une meilleure adéquation à l'image secrète qui traîne dans un coin de l'inconscient, que d'autres. Et qu'il y a quelque relation avec des événements cachés dans certaines circonvolutions oubliées de nos jeunes années...

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Brindille, brindille, ô flexible minceur qui t'empares de l'espace et prépares la mêlée entre ciel et frondaisons, ramille propice à la prise des petites menottes des oiseaux, toi que fréquentent les nuages et qu'habillent en avril de verts foisonnements,

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toi que brisent et raboutent les reflets sur la nappe du ruisseau, toi qui ploies sous les moindres brises et t'agites constamment, qui dessines à mes yeux l'infinie ramification où, tel un écureuil dans les ronces, se prend le sens évasif des choses, - je te prononce : et que tes syllabes chantent !





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Gratitude

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Fugace beauté au regard surmonté des antennes d'un papillon de nuit, je sais que tiède tu saurais m'offrir, malgré l'ombre épaisse, fureurs et gloire, patience et tendresse, impitoyable intimité.

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J'aime l'idée que de mon corps mourant, tige et fleurs, la poussière soit terreau apte à nourrir tes pensées, ainsi qu'il t'arrive parfois de le prétendre aux instant d'aveux et de hontes délicieuses.

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Que ma cendre soit promise aux fleurs ainsi que ta lèvre aux baisers, telle est notre évidence. On devra m'excuser de ne pas revenir, n'étant jamais complètement parti.

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Que je veille grâce à toi sur les tours du silence, parmi les cercles des amples charognards ailés, tant que le soleil consume mes os jusqu'à l'âme : un sort intemporel que je chéris.

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Ô toi foudre et rafale, embrun aimant, qui me fuis et me poursuis, ombre et flamme de chair, à moi plus souvent donnée qu'à tous, cependant jamais possédée, qu'une poignée de mot convoque ou dissipe !



 

 





Érotique nature

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À force d’avoir fréquenté le souvenir de Zeus, je me suis mis en tête d’apprivoiser l’Éclair !

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Me rêvant en aigle de roche, d’un œil de cristal j’ai embrassé les plaines, frisées de forêts pubescentes.

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Irrésistible, l’amour de cette Terre ! Les timidités rougissantes des aurores, le jais embaumé de la chevelure des nuits, piquetée de gemmes, le sein des collines qui bombe sous le sweet-shirt moulant des prairies…

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Voici descendre d’entre les vignes, son bras frais au flanc du panier qu’elle tient sur l’épaule, la vendangeuse en robe légère. Croque la grappe qu’en passant elle t’offrira !

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C’est elle dont le corps flexcitant, dans l’ombre du mazet, ce soir concentrera pour toi tout le désir des voluptés de ce monde.









 

Bouts de papier remâchés

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Bavard comme la plus haute pierre, celle que la bise aurait élue, d'un éperon qui porte tout l'azur de l'été, il avait trouvé le moyen de confier ses paroles au silence...

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Graffitis en lettre hâtives, sur la chaux des murs nourris de soleil, aux recoins les plus reculés des jardins, ses sentences rimées survivront-elles à la saison des pluies ?

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Rendez-vous près du pin oblique et suicidaire que retient la falaise : à force de contempler avec lui l'immensité du pelage marin aux crinières effilochées nous deviendrons peut-être des copins ?

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Il avait toujours cru que les plantes pensaient à leur façon, plus lentement que les animaux certes, à fortiori que les humains, mais qu'elles le cachaient aux autres vivants comme le roseau cache sa voix jusqu'à ce qu'on en fasse une kéna !

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Jouissance infinie de changer en chansons ce qui jusqu'alors, eût dit Joe Bousquet, « n'avait droit qu'au silence » !La mélodie de la source est un babil enfantin à traduire, à réinventer constamment à l'instar – paraît-il – de l'amour.

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Sympathie infinie envers l'écureuil qui stocke ses trouvailles un peu partout, puis oublie vivement ses réserves et repart d'un cœur accéléré en accumuler d'autres, aussi croquantes, aussi enfermées, aussi succulentes.

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Un jour, un enfant eut la mémoire traumatisée par un parfum associé à un nom : giroflée. Un formidable sentiment de liberté avait gonflé ses poumons. Avec le nom de lavandin, cela suffisait à

ce qu'un couple d'invisibles fleurs-fées, n'importe quand, ressuscite infailliblement son pays natal.

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Écrire, non pour habiter le mythe, non pour quelque absurde prestige, mais pour que la lumière de ta langue compense la grisaille de l'hiver, en réveillant cette sorte de mélanine optimisante qui se répand avec l'encre.

 

 

 

 

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Six considérations énigmatiques

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L'art depuis toujours cherche à mordre dans quelque chose de réel. La science de même. Le langage, son essentialisation en mathématiques, la pensée en général, ripent sur l'insensé.

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La parole n'est capable de régner que sur ce qu'elle a déjà désigné et mis en ordre. Ce qu'elle a institué. Autrement dit ce qui n'a de sens qu'en conséquence de l'esprit humain.

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Ô lois, précieuses lois, sans cesse à la dérive, carènes vite avariées, progressivement envahies par le non-sens, vous finissez par sombrer dans l'abîme chaotique dont vous fûtes tirées à grand'peine.

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Les poèmes, comme gants enfilés successivement aux mille mains invisibles de l'univers, et qui ne sont jamais à la bonne taille ! Quelle maladresse à saisir quand l'outil voudrait donner forme à la main qui l'a forgé !

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Selon l'angle et la lumière, toute formulation d'une pensée peut apparaître grotesque et disproportionnée jusqu'au ridicule, ainsi que l'ombre d'une amphore distendue sur le mur de la terrasse par le soleil couchant .

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Si tu ne mets pas ton cœur, ton humeur, ta bienveillance dans les phrases, les vers, les images que je te propose, ne me lis pas. Aller croquer un sandwich te sera plus profitable.

 

 

 

 

 

 

 

 

Tandis que s'élève le croissant de lune...

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Tout se passe-t-il en silence près de cet arbre solitaire, sur le plateau herbu d'où l'on aperçoit au-dessus des contreforts bleus la neige dorée des hauts sommets, naufrageant dans les brumes roses et bleues de quelque crépuscule ?

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L'animal au doux museau qui broute l'esparcet constellé de fleurs, à quoi songe-t-il tête levée, en ruminant une minute, les yeux tournés vers la maison lointaine d'une autre colline, et sa façade encore éclairée alors que les bosquets s'éteignent un à un ?...

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Les flaques violettes des muscaris sauvages commencent à se répandre, complices de la fraîche nuit qui endiamante l'orient. Un daim en un éclair traverse le sentier, disparaît derrière un repli buissonneux, une laie noire et cinq marcassins suivent, le diable aux trousses.

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Sous peu, nous reprendrons la descente tracée par les sabots à travers le pacage, quitterons le col pour laisser à notre place venir brouter de grandes bêtes de brouillard, rejoindrons l'étable éclairée d'un lumignon jaunâtre à la façon d'un choeur d'église.

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Ce sera l'heure de la traite, le vacarme des bidons, les cris des garçons de ferme en train d'ajuster la trayeuse, le ronron de chat des moteurs électriques. Enfin, fourrage dans les râteliers, litières neuves, lumière éteinte en partant. Mutisme et grands respirs des herbivores.

 

Viendra, fourbu, le moment de l'épaisse table, la soupe à l'oseille, le vin sanglant, le pain et fromage croûteux, la gloire d'être ensemble... Et le lit aux rêches draps de lin dans lequel on tombe, épuisé par la réalité avant l'oubli d'un sommeil que ne marqueront pas les rêves.

 

 

 

 

 

 

Fragile rouge-gorge

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Desserre les mâchoires de l'angoisse, cette hyène. Indifférence envers l'ossuaire, simple bonheur des myosotis entre les dalles, peut-être un couteau rouge dans l'herbe. Lavée à la fontaine, sa lame redeviendra pure et reflétera l'éclat du jour.

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Tes colères sont vaines. Tes compagnons aiment côtoyer l'abîme. Ils regardent ainsi de haut les vies tranquilles des villages, au fond de la vallée. Elles seules pourtant sont justes.

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Ta poésie reste au niveau de la mer. Là seulement elle peut de sa nacre enrober les grains de silex ennemis du marcheur.

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L'amitié aide. La pitié avilit. Si l'on parle de solidarité, c'est que, viciée, elle disparaît. Les mots désignent le manque.

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Flonflons cuivrés des sentiments vulgaires, touchants comme un orphéon du dimanche au kiosque qu'environnent les enfants des badauds en suçant des glaces.

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N'engluez pas le poète dans la mélasse des malheurs que vous avez provoqués !

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Comme je t'envie, fragile rouge-gorge silencieux sous la haie, mais auquel l'aurore emprunte l'inflammation duveteuse de sa poitrine.

 

 

 

 

 

 

Paramètres

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Qu'il est difficile de vivre réfractaire à la molle sentimentalité des automnes sanguinolents ! La loi des sondages frissonne au milieu des simples, les dupe et les manipule.

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Une ère de télévision, pour chacun devenu hypermétrope, qui ne s'émerveille même plus de reconnaître un univers dans un regard juvénile ! Plaines accablées de rosée dès la première heure.

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Le trône le plus impérieux, le plus élevé, tremble ainsi qu'un volcan qui tousse !

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Les choix des hommes, la fonte des pôles, les mers qui s'élèvent, - de plus en plus inanimées.

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Apporte-moi tes chants, laisse de côté la lyre aux cordes cassées. Cueille tes étoiles murmurantes.

Chacun t'ouvrira le nid d'une âme inconnue.

 

 

 

 

 

 

Carrément la vérité !

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Ces phrases auxquelles tout échappe avec la fluidité du sable, ces phrases sont des secondes, des minutes, des heures, de plus en plus fugaces, de plus en plus évanescentes, leur substance insidieusement se défait à l'instar de la tienne, de la peau qui devient translucide sur le dos de ta main, de la hâte de ton cœur aux battements de plus en plus désordonnés...

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Insolite sensation que celle d'éprouver la lente ruine du corps qui se défait, qui se défait plus vite que les acropoles, plus vite que les arbres, insolite sentiment sur la hauteur sombre où le corps nomade a trouvé son antre, que celui d'affronter le regard des blanches étoiles , les spirales laiteuses qui faisaient rêver Guillaume le mal-aimé.

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Pulvérulence au vent ! Tourbillonne, vole, sois la feuille sur laquelle s'envolent les rêves !

L'Homme écrase et piétine le sentier de ses jours sans guère laisser de traces ; les bruits des sources, ceux de l'air qui siffle dans les branches, toutes ces choses banales prennent un relief particulier à présent, recèlent en une langue mystérieuse des injonctions à traduire.

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Édifions, façonnons le vrai ! Que ce qui de notre descendance est jeune reçoive feu et flambeau ! Frappons l'âme de la cité avec la violence du ciel bleu, avec la pureté d'une hache de cristal, avec, a dit le Poète, « l'énergie du désespoir ». Passez, chansons ! Fuyez, torrents que rien n'arrête ! Et toi, l'écrivaillon, encore un peu de patience. La délivrance est proche.

 

 

 

 

 

 

 

Impuissante parole !

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Cueillir l'infime, comme violettes presque imperceptibles, à l'ombre du hallier... Se remettre devant les yeux le visage d'un ami, tenter d'en retrouver l'expression derrière le fouillis des rides du dernier temps... Avec l'extrême dénuement des mots tourner autour d'un pot de terre, humble relique d'un ancien voyage, en renifler l'ocre avec la lumière, chercher la face qui se souvient le mieux du brasier enterré en lequel elle a durci...

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En ai-je connu des lieux primitifs de cette sorte ! Les fours de Boujad, avec les premiers reliefs enneigés de l'Atlas. Il y avait à saisir là cet étrange sentiment de l'ombre des hauts fuseaux de peupliers allongée par le couchant jusqu'aux stocks d'argile bleue. L'odeur des fumées translucides qui serpentaient entre les huttes de pisé. Le grattement d'un coq scabieux dans la poussière et le faible jappement d'un chien dans la distance...

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Quelle illusion, que de croire partageables ces après-midi de Vernazza, la tiédeur de l'été, vieille de cinq lustres, qui descend à travers l'air bleu, la végétation et les maisons en cascade jusqu'à la méditerranée... Et ces moments où, dans l'odeur du bitume, les couvreurs coupaient à la cisaille dans les rouleaux de plomb qu'ils soudaient pour étanchéifier la terrasse, tout autour de l'appartement où vivaient grand-père et grand'mère.

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On en parlerait durant des siècles sans que rien ne puisse revenir de ce frottement sacré de la paume contre la colonne du temple de Zeus à Olympie, de ce gluement froid des truites arc-en-ciel que tu serrais vivement dans les torrents de montagne, et qui parfois, malgré tout, t'échappaient en ondulant et disparaissaient sous d'étroits trous de roches à la faveur d'éblouissants reflets tombés d'entre les hêtres, ajoutons à cela les caresses à tes mollets

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des hautes herbes, graminées, fétuque, pain d'oiseau, douces comme le frôlement d'un chat... ou le goût sucré des capsules roses du sainfoin, ou l'amertume aux lèvres des tiges de pissenlits que nous fendions pour les faire couiner comme des anches... Tout serait prétexte à réveiller les ébranlements des nerfs à travers lesquels se transmettrait la beauté du monde, si l'art des mots était plus riche, plus sensuel : en ses sonorités, mieux imprégné de réel.

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Passé recomposé

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Repense à l'ancienne maison avec la cheminée ;

pendant que tu ratures sans fin des pages frénétiques

accroupie à droite, la chatte noire fixe l'invisible

d'un regard fendu où veille l'or d'une placide attente...

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Un soleil sème son pollen dans les branches du mimosa,

dans celles du citronnier ses œufs sont déjà de bonne taille.

Velus les pavots défleuris balancent leur cœur vert gonflé

de graines impatientes. Le long du mur des tournesols sèchent.

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Jacinthes au parfum entêtant. L'ombre qui apparaît au fond

du jardin a la silhouette et la démarche frêle de ma mère.

De même la mémoire hésite, raboute des fragments de puzzle

que le timbre d'une voix intérieure rassemble à grand'peine.

 

 

 

 

 

 

 

Un ou mille

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Comme est bizarre cette quête insistante chez les humains :

que la diversité se change en unité, l'unité en diversité,

qu'on feigne de ne pas voir ce qui différencie et qu'on

revendique en même temps le droit de l'individu à une

irréductible singularité ! Être tous égaux sans être identiques,

quelle ambition ridicule ! Nul exactement dans l'espace-temps

jamais ne partage la place, ni le point de vue de son voisin !

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Jeune homme qui lis les mémoires d'un vieillard, cette relation

d'une enfance, qu'a-t-elle en commun avec la tienne, excepté

que tout y est différent ? Tu crois te reconnaître dans les mots

d'un poète, qui te leurrent en te tendant leur miroir de papier !

Mais les poèmes ne sont que nids attendant leur coucou...

Ou peut-être coucous prêts à squatter une oreille favorable !

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Et celui-là, qui écrit en espérant demain être reconnu par tous,

que cherche-t-il si ce n'est avec âme à cueillir au fond de soi

son âme singulière, à l'instar du soleil qui descend moissonner

du soleil emmailloté comme mille pharaons dans les blés ?

 

 

 

 

 

Instable...

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Qu'y a-t-il ? Il y a le regret de n'être qu'un médiocre

manipulateur de mots face à cette sorte d'Yggdrasil,

tel que j'imagine dans ma tête le frêne du langage !

Devant l'énorme tronc ridé, on se sent fourmi

confrontée à la patte d'un éléphant ! Les millénaires

l'ont enrichi cercle après cercle, comme on voit

s'élargir l'onde successive à la suite du caillou jeté

dans l'étang... Et le monde tremble en s'y reflétant !

 

 

 

 

 

 

Huit lignes d'un rêve vaguement absurde

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Être réduit à une simple profusion de signes précieux tel un pharaon au masque d'or emballé dans les prières et le lapis-lazuli qui sous terre dort du sommeil des millions d'années

.

Et qu'un jour peut-être un savant, un enfant, un farfouilleur curieux découvrira par hasard en ouvrant la porte du tombeau sans s'effrayer de la fraîcheur de cave qui lui saute au visage

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Voilà qui me paraît un noble rêve en cette existence en butte aux abominations permanentes d'un univers cruel, amoral, troublé qui ne connaît d'amour que mensonger

.

Sur les parois de ma nuit se déploierait une campagne paisible oiseaux prenant leur essor d'entre les roseaux gamins qui jouent tandis qu'un laboureur pique ses bœufs tachetés

.

Ailleurs les faucilles tranchent des poignées d'épis des chasseurs à grands pas sont parmi les iris mauves et les lis blancs qui parfument les nuages figés dans leur geste de flécher buffles et félins

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Comme le pêcheur dont l'épervier transparent reste corolle en suspens à mi-chemin de la surface frissonnante de l'étang que percent les têtes facétieuses de poissons moustachus

.

Ô la solitude enveloppée d'images ! Ô l'immense silence où ne se propagent que des son purs et inaudibles là où résonnent les échos criards, les feulements de la haine ou des victimes d'Éros

.

dans la Réalité affreuse de la vie qui n'a pour se perpétuer qu'entredévoration carnage illimité embrochements amoureux sperme noir violence arrachements bombes fer et feu.

 

 

 

 

Fantasmagorie

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Appuyé sur le mot balustrade aux interstices parallèles

j'observe, en bas, le bal avec nostalgie... Ô lustres,

ô strades ! À fond l'auto fonce vers Rome, la ville

de tous les chemins ! Nuits étoilées place d'Espagne.

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Voici la fontana di Trevi en laquelle une star se baigne

les seins presque nus Laiteuse écume et rideau de blancheurs

Ô les bourrasques tièdes de l'été Ô les fraîches arcades

sous lesquelles on croise parfois Flora la belle romaine !

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Nous irons visiter les prisons mystérieuses du Piranèse,

les hypogées aux autels froids et parois constellées d'Ictus

Sur les ruines du Colisée nous irons cueillir les fleurs du vent

Nous irons nous allonger sur l'herbe du verger, villa Borghese

 

Et je verrai comme Nerval aux citrons s'imprimer tes dents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tableau d'Alpage

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Assis sur son trépied usé qu'ornent les cercles concentriques

du tronc qu'on a scié pour en faire un tabouret

le paysan à belle tête se recueille dans l'étable

au milieu du silence respirant et soufflant des bêtes

.

Dehors la lucarne empoussiérée de toiles d'araignées

montre les premières rougeurs et le coq bientôt chanterait

debout sur le fumier noir au remugle puissant

pour autant que l'image ne soit pas enfermée dans un cadre

.

Une vache la queue en l'air laisse filer de vertes bouses

successives Buées et senteurs qui rebutent les gens des villes

Tout à l'heure le troupeau placide s'en ira au pré bleu

La buse criera tandis qu'on entendra le ffrt ffrt des incisives

.

qui coupent l'herbe rassemblée par les longues langues roses

des museaux reniflants et humides - sans que l'oeil égyptien

aux cils dignes de la Belle de Cadix cesse de surveiller

les environs en mesurant le niveau de l'ombre qui baisse

.

au flanc du mont ainsi qu'une mer intangible se retire

devant l'irrésistible clarté invasive du jour qui azure

les neiges éternelles au-dessus de la frontière obscure

des sapins et réveille au clocher des essaims de choucas

.

Ils tournoient comme les notes d'une partition oubliée

Un souvenir de saint depuis son vitrail nous toise l'air hautain

au-dessus de l'autel décoré de cierges et de roses dédorées

Et celui d'une brune aux lèvres plissées nous attend près du château.

.

 

 

 

.

 

 

Androgyne

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J'ai toujours pensé que j'étais né de ta lumière

et je voulais te traverser des beautés de ta vie

t'éperonner comme ferait un aigle de cristal

du vaste éblouissement d'une foudre inconnue

.

Le feu sous la neige prémonitoire à tes rêves

jouerait d'esquive et de désir dont une aube

serait l'extrême proue incandescente ornée

d'un unicorne blanc comme aux récits d'enfance

.

Au plus noir de ta gracieuse gloire – demi-sourire

et nudité – j'ai cherché ma mémoire et qui j'étais

Toi chair de vif-argent auquel j'amalgamais mon or

comme au balancement des vagues s'unit le soleil !

 

 

 

 

 

Anniversaire

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Vous reverrai-je un jour

peut-être dans une autre vie

m'amour qui fûtes m'amie ?

.

Une pierre au fond du lac

le chagrin qui vide son sac

et laisse dans l'air un parfum

de rouge-à-lèvres que n'ont pas

éventé les défuntes années

.

J'entends votre voix encore

qui la nuit cligne là-haut

ange parmi les anges d'or

.

Jadis nous avons ensemble

erré aux forêts de novembre

C'était hier à ce qu'il m'en semble...

 

 

 

 

 

 

 

 

Non credimus

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Ce sont jours d'errantes beautés telles les fuites bleues

des plaines du sommeil qu'ombrent par moments

des passes de nuages beiges que croquent à l'ouest

quelques dents de granit gris Ce sont jours solitaires

.

Promenades bourrelées de remords comme si tu étais

coupable de quelque crime de vaurien - moustaches

du chat tirées - poignées de plumes arrachées au coq

- pierre lancée à un chien errant qui glapit en s'enfuyant

.

Vers le soleil qui grimpe dans les vignes jaunes du coteau

une jeune femme s'éloigne sans se retourner Bras clairs

cou frisé de fraîcheur échappée à son chignon de reine

Son coeur a sans doute sur sa route croisé l'Impossible

.

Pauvres humains qui regardent dans le désert la mer

de l'amour et croient qu'elle n'est qu'à quelque pas

et qu'il serait facile de s'aimer comme si l'on pouvait

se baigner dans le tremblement lumineux du mirage

.

Mais non La splendeur est insaisissable et recule

à mesure de notre avance de misérables lémuriens

aux yeux hypnotisés Elle ne lâche rien Les douces,

les aimantes paroles sont un baume taillé dans la brise !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'ignorante

.

Que sais-tu, pauvre belle enfant, de ce que nous fûmes,

que sais-tu de ce champ de boutons d'or qu'on appelle

« ciel » à minuit, que sais-tu de la couleur du fil qui leur

lia, dans des temps très anciens, nos existences, nos destins ?

.

Que sais-tu de l'amour toi qui toujours te figures avoir aimé ?

Que sais-tu de son très doux bouleversement, pareil à un

glissement de terrain pourpre miné par les pluies battantes

d'un déluge qui rend soudain l'univers à son chaos primordial ?

.

Que pourrais-tu savoir, avec ces yeux candides qui ont si peu

vu, avec ces oreilles roses roulées comme des coquillages

qui ont si peu ouï, si peu compris des milliards de messages

que du plus loin de terres exotiques te rapportait la mer ?

.

Une herbe triste et folle s'agite au long de la rue, comme si

le désert me faisait signe, murs lépreux compissés des chiens,

comme si la vie poussait dans les fentes malgré le pavé,

comme si pouvait m'être restitué le droit à un brin de verdeur !

 

 

 

 

 

Pour ne rien dire

.

Quelques petits riens, l'indigence, quelques couplets vagues

assortis d'un duvet d'écume irisé, cela devrait suffire.

.

Inutile qu'un mistral à desceller les stèles tire sur le paysage

sa magnifique tente bleue à l'odeur saumâtre, en faisant

.

claquer les flammes et ronfler les drisses, pataras, bastaques molles

des voiliers amarrés aux anneaux de bronze du quai.

.

Inutile qu'un vieillard hâve au front encapuchonné d'ombre

vous prenne par la main dans le labyrinthe de l'ossuaire.

.

Tout ce qu'il y eut de grave et de pesant bombe au filet du langage,

leste nos pensées ainsi que poiscaille, la bolinche du sardinier.

.

L'amour, l'amitié, l'espoir, le désir, mille émotions brillent

dans nos yeux et maillent au cœur des abysses de l'âme.

.

On voudrait les graver en quelques lignes éternelles sur le vent,

les dessiner sur la blancheur d'un nuage, - mais impossible !

 

 

.

 

 

 

 

 

J'ennuie ma muse

 

.

Le pêcheur au crépuscule du matin

tire sur ses filets lestés de vif-argent...

Au sommet de son mât un fanal brille encore

pour immensifier l'étendue sombre de la Méditerranée...

Chemins dépolis des risées. La crique aux micocouliers

et aux faux-poivriers cache une fraîche rivière.

(C'est là qu'elle s'évase entre les vagues et se fond

dans l'azur, lorsque l'été venu résonnent les rires

des jeunes filles chevauchant des crocodiles

et des dauphins gonflables ! Musique sur le sable

près d'un gisant encadré de sa serviette à rayures.)

.

Si loin dans le passé, l'été dernier, ses réflexions

d'enfant sérieux, la boule blanche en haut du pic,

au-dessus des carrés d'oliviers crépus...

Les soleil défilaient aux mâts des bateaux à l'ancre

ainsi que girouettes en papier multicolores

un jour de kermesse scolaire...

.

Torrent des jours, phosphorescents rapides

au cours desquels mon canoë à tout instant risque

de chavirer dans un renversement de mousse ensoleillée,

quel agrément de passer au travers de mes vieux visages

déjà érodés de sillons qui attestent que plusieurs lustres

de dures larmes ont disparu, comme grêle en fondant laisse

à la fenêtre un paysage aux vitres brisées ?

.

Seul à seule, avec ce qu'il reste de mon étoile je converse

poliment, jusqu'à ce qu'au creux de mon esquif, gardant

un demi-sourire enfantin elle se soit endormie :

je ne suis plus pour elle qu'un radoteur ennuyeux,

alors qu'elle, douée de jouvence perpétuelle,

dort innocemment malgré les heurts et les écueils.

 

 

 

 

 

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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 09:52





Le pas lent et pensif

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Le pas lent et pensif entre les facettes du matin

d'où lui reviennent les échos piétinants d'une armée

le condamné s'essaie au nouveau labyrinthe

suivant sur le sol blanc une piste indéchiffrable

.

Par les grilles des domaines qui alternent le chemin

aboient de grands chiens noirs en mordant les barreaux

Loin devant pâlit et s'efface une forme bien-aimée

dont le parfum ambré plane sur les touffes de fleurs-fées.

.

C'est l'heure où fait signe l'index du spectre solitaire

dont les bras luisent de longs os aux reflets vieil ivoire

Comme il est difficile alors de prendre la vie au sérieux

alors que les enfants s'en vont en troupe vers l'école !





.

 







L'Inéluctable

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Il songeait avec mélancolie aux amis lointains

comme enfouis derrière les buissons feuillus du temps qui passe

Leurs images de brumes angoissantes hélant à travers

la grisaille des jours tristes et mal remplis

.

Mais les revoir ! Les revoir et s'étonner qu'ils aient vieilli

tellement plus vite que leurs livres

pâli tellement davantage que leurs tableaux

et leurs terribles désirs de vide et de lumière

.

Tel un coup de froid sur les dents l'hiver

lorsqu'on veut parler et que déjà s'échappe de nos bouches

une buée blême comme la mort

tandis que l'amour nous glisse des mains comme du sable !





 





Rue des Grands Champs

.

Le message prend feu parmi les lyres qui brûlent

Je t'écoute soleil

qui me parles des nuits constellées de tes pareils

.

En enjambant des planches qui encombrent la rue longue

sous les regards peu amènes des façades

j'allonge le pas pour arriver à temps Pour ne pas

me heurter à une porte close

.

Dans mes yeux les miroirs d'une fenêtre

me font penser à des chaumes d'où s'élanceraient des alouettes

Un vieux visage gris retombe derrière un rideau

Peut-être était-ce le mien que je n'aurai pas reconnu

.

Kennko a dit qu'un débutant au tir à l'arc

ne doit jamais tenir deux flèches

Chaque première doit être sans seconde





 







Énorme banalité

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Bluffs on Calico Rocks, Arkansas – une photo internet

avec un très haut promontoire feuilleté, en bas

s'écoule plat miroir la White River selon une large courbe...

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Je n'occuperai jamais la place de cet homme debout

à l'extrémité de la dalle surplombant le gouffre...

De toutes façons, le vertige m'est venu en vieillissant !

.

Lorsqu'on songe à l'inépuisable quantité de sites de la Terre

qu'aucun humain ne pourra se vanter d'avoir tous visités,

sans aller chercher Mars, la Lune, Vénus ou Titan,

.

n'est-il pas infiniment plus sage de scruter notre village,

les champs alentours avec leurs taupinières qui sont

les Nevado Sajamades scarabées, grillons et fourmis ?

.

Un peu d'imagination ne suffit-il pas pour avoir le tournis ?







.

 





Tour d'ivoire

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Poème sois le quai qui me voit débarquer

à marche balancée, en un songe de port.

La ville-là haut flotte, à la base tronquée

d'un rempart de nuées festonné par l'aurore.

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Je suis un vieux marin au visage de sable

ainsi qu'un littoral strié de ripple-marks.

Je vais déambulant, stupide, misérable

au dédale des rues, des jardins et des parcs.

.

J'ai trop bu du sirop des tempêtes amères !

Trop tangué sur des ponts au-milieu des embruns

sillonnés du reflet des éclairs sur la mer,

à bord de noirs rafiots redoutés des marins !

.

Avec une sirène installée à la proue

en guise de sextant, j'ai parcouru le monde.

Pour finir, dégoûté, j'ai regagné mon trou,

dans l'espoir avoué que mon cœur s'y morfonde.

.

Car vains sont les allers et plus vains les retours.

Rien n'est à découvrir, tout n'est que subterfuges.

Mieux vaut demeurer coi, se construire une tour

et vivre nos amours en paix dans ce refuge.



 

 





Destinée

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Trop vaste était la tâche, sans doute, ou trop méprisée.

Tels ces objets que l'on offrit avec cœur et qu'on retrouve

abandonnés dans un coin, même jetés à la poubelle

parce qu'ils n'ont pas plu, ou par simple déshérence...

Tout reposait sur l'Enfant, et voici qu'il s'est envolé,

il a comme on dit «quitté le nid» avec les floraisons

des amandiers. Mieux vaut que ce soit pour n'y plus

revenir. D'autant qu'on ne revient jamais, seuls les reflets

demeurent et continuent de trembler sous lesquels fuit

une rivière à chaque instant, comme une femme, différente !

.

Trop vaste était la tâche, ou disons mieux, trop long

le voyage pour un être au cœur fragile, au souffle court.

Tirer sur des filins, des bouts et des haussières, tenir

gratuitement un cap vers l'horizon où nulle île n'attend,

tout cela dépassait évidemment ses forces, c'est pourquoi

l'on n'a retrouvé sur la mer que la carène blanche du bateau,

vide, sans traces de quiconque excepté quelques feuillets

d'un journal de bord qui s'envolaient selon les caprices

du vent et retombaient parmi les vagues d'un bleu de lessive

où leur encre se diluait comme celle, illisible, des poulpes.

 

 







Justesse de l'erreur obstinée

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Livres usés. Des pages émane un parfum de chevelure. Des strophes rangées ainsi que touffes de lavande aident l'esprit à se laver de sa douleur. Bleu d'acier et vert silex, l'eau déchire le jour.

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Nu désert, soleil mort, raclé jusqu'à l'os, que dire de notre intime désastre ? Ah, reposer ma joue sur les rondeurs moelleuse d'un cumulus d'orage...

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Marches abruptes de juillet, marches de géants de loin en loin par le vent regravies, le souffle de plus en plus court mon amour vous escalade, l'horizon vous façonne en ses paumes de nuages.

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Ma poésie est une erreur juridique. Du moins lorsqu'on la lit comme un désir d'atténuer le désordre du monde. Jeune, j'abusais de ses lois. Vieux, je les sers.

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N'être que sa propre langue, mais comme un squatter illégitime. Rythmer le torrent et la forêt, avec la nostalgie du coucou, et l'humilité du myosotis.



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Retours

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Que c’était bien jadis lorsqu’on croyait

que nos parents défunts nous regardaient

par une fenêtre entre les nuages !

.

Les anges au têtes bouclées comme des Éros

Séraphins bleu-pastel, Chérubins ailés de rose,

aux hublots d’une sorte d’immense airbus, nous les imaginions

qui nous observaient avec la bouche arrondie

par la pitié, les cantiques ou l’étonnement…

.

On chantait le mois de Marie, c’est le mois le plus beau

en processions immaculées, cheveux couronnés de pâquerettes

et chacun serrant l’anse d’un panier d’où nous lancions

tous les cinq pas une poignée de pétales de roses…

.

La religion était si pacifique alors !

Il n’était pas question de voitures piégées, d’attentats

avec des bombes à clous, de barbus accroupis dans la rue,

de femmes fantômes grillagées de noir

et autres coutumes d’un autre âge !

.

Oublié le temps des Conquistadors, des peuples

asservis et des massacres perpétrés à l’instigation

des patelins missionnaires jésuites…

.

L’habitude s’était perdue de convertir les gens

par le tranchant du sabre à des divinités plus ou moins

féroces et imaginaires

et d’employer la torture et les armes en guise

de preuves pour convaincre d’incrédules innocents

que l’Improuvable existe et qu’il faut s’en faire l’esclave !

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Mais aussi, c’eût été le paradis sur terre

si les religions avaient pu à jamais nous ficher la paix

et n’être plus que processions d’enfants en blanc

couronnés de fleurettes de Mai

et qui s’en allaient par les rues en jetant des roses

et chantant des chansons dédiées aux femmes

dont nous avons tous un jour ou l’autre

été les nouveaux-nés braillards et adorés.

.









Inutile périple

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Des années et des années avaient passé depuis

qu'il tentait d'exténuer la beauté à travers le dédale de ses rêves

.

Comme s'il criait Où es-tu? à quelque Minotaure feint

dont sa seule imagination tentait de restaurer la présence vertigineuse

face à l'immense dispersion chaotique de l'Univers

.

Sans confiance dans les mots, il s'en faisait tout de même

un village Une rencontre sous les arbres Un lieu de paroles de bure

analogue à quelque échange d'itinéraires entre voyageurs

ou confrontations de savoirs-faire entre artisans

.

Il guettait l'heure des grandes marées lorsque le flux

submerge les digues et jette d'immenses

nappes de lumière salée sur le rivage obscur

pour démontrer qu'on peut parfois pour un moment

ainsi qu'on arrose un jardin changer la terre en ciel

.

et donner espoir à l'intuition d'unité

dont nous humains en contemplant le monde

sommes tous dépositaires

.

Il savait pourtant que la Terre ne signifiait que pour lui

la Fin – que d'autres beaux enfants à chaque seconde

naissaient avec ces cris et ces rires bien plus dignes de la vie

que le masque recuit dont l'âge l'avait affublé

.

Masque écaillé déjà proche de tomber spontanément

en miettes et de s'éparpiller en mille éclats sous l'oeil

morne des corbeaux dans les labours du passé.











 



Salle d'attente

.

Sur un siège inconfortable en une pièce blanche et nue

il écrivait - chose insignifiante et néanmoins

pari incontinent sur l'avenir -

Sa foi placée en Rien était de toutes les saisons

.

Ce qu'il interrogeait à sa manière fugitive

sépulcre clos sur un oxygène embaumant les millions d'années

ressemblait aux reliques d'un simple savoir

depuis longtemps inaccessible

ou pour le moins insoupçonnable comme l'intérieur nocturne

d'une géode tapissée de cristaux d'améthyste

qu'un accident du froid ou la main d'un connaisseur

n'eût pas eu l'occasion de fendre...

.

De l'enveloppe neutre et dure analogue à quelque bloc

banal au contenu apparemment opaque et dense

sa rêverie faisait une caverne vide ainsi qu'une

parabole de Philosophe

Une caverne d'une intimité translucide

par l'activité mystérieuse d'ombres pareilles

à des roseaux dont s'agitent les glyphes musicaux

.

Une caverne creuse tel un coeur

aux parois tapissées de gemmes d'un violet étincelant.



 







À un poète.

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Nous aurons cheminé côte à côte

en amis longtemps pour la seule raison

que nous étions hommes et que nous avions ce travers

d'à tout moment – à l'improviste – écrire des poèmes

ou d'autres suites de paroles indéfinissables

.

Nous savions réciproquement nos faiblesses

Quelle peine avait l'autre à vivre Quels chagrins

de perdre une femme aimée un parent un proche

Parce que ça se produisait tout le temps

il fallait bien s'entre-soutenir

il fallait bien offrir à l'autre tour à tour

la consolation d'un rêve que seul

peut entretenir un ami comme on protège l'étoile

d'un cierge des sautes de vent

en cheminant ensemble vers le cimetière

.

Celui dont on lit les touchants écrits résume en nous

la foule de tous les hommes

Ce qu'il énonce rit ou souffre en nous comme s'il s'agissait

d'une part de notre propre corps De notre propre vie

aussi fragile aussi fugace que la sienne et que le seul

orgueil d'écrire ses pensées différencie de cette boue

à laquelle nous sommes tous - patrie unique -

assurés de revenir...







 







Élégie de l'eau

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Il disait qu'il aimait l'eau parce qu'elle est

transparente comme les rêves

parce qu'elle conserve en courant sa fraîcheur

parce qu'en ruisselant elle fait un murmure de prière

.

et lorsqu'elle s'attarde et s'assagit à verdir au fond

de ses cercles limpides la voici qui compose

tout un monde à l'envers de tremblantes images

dorées le soir ainsi que des icônes afin d'être précieuses

et que la nuit qui les éteint n'ose pas pour autant les effacer

.

Il aimait l'eau parce qu'elle a le goût à peine métallique et nacré

de la lune qui descend parmi les poissons parfois y infuser

J'ai vu que sur certains son bel argent parfois déteint

qui sous la mer s'enfuient contrefaisant la forme du croissant

Ô lune par vagues multipliée

.

L'eau qui s'échappe entre nos doigts L'eau qui s'échappe

sœur du temps et du vent qui gère les nuages

L'eau dont nos corps sont remplis comme de souples urnes

avant que desséchés brisés nous soyons dispersés en cendres

au-dessus de la mer dont le sel nous aidait à vivre

un jour futur quand l'horizon s'effrite en un vol de corbeaux...



 







Hellade

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C'est une insensée absence

un rapt de ce qu'on nommait âme

principe animant transmissible inexpliqué

alors même que l'exact support matériel

nécessaire à recueillir son étincelle est par la science

parfaitement composé

.

Point de Nature dès lors que ce flambeau

qui tremblait comme chandelle au dessus de nos origines

- minuscule avec le recul des millénaires -

dans les mots doucement s'éteint

.

On dirait que l'humanité se trahit elle-même

Qu'elle travaille obstinément à dissiper le peu

de sens qui s'était condensé sur elle

par le miracle d'une pensée aurorale

dont ne témoigne plus que la géométrie

prodigieuse d'un ossuaire d'antiques ruines au soleil.





 





Questions insolubles

.

Réfléchis-tu lorsque tu parles ou bien tes vers

rayent-ils soudain la page comme nuit blanche à l’heure des Perséïdes ?

Te bats-tu avec les mots ainsi qu’un iris bleu en duel

s’escrime quarte quinte sixte contre le ciel ?

La vent des moissons t’aurait-il enseigné dans tes jeunes années

le secret grâce auquel il fait ondoyer la mer ?

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À tes tempes tu sens battre le rythme du temps.

Il pleut ainsi qu’un glas lointain sur les cheveux

des oliviers grisonnants parasités par les oiseaux.

Leurs caprices de plumes ressemblent à tes pensées.

Leurs cris appellent au rassemblement pour la grande migration du poème.

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Est-tu conscient de la vivacité de ton amour, de la force

de tes chuchotements d’abeille au creux de son oreille rose ?

Sais-tu bien l’avenir que les heures aux blancs ventres de colombes

couvent au nid du langage que tu as tressé ?

Le chant terrible du phénix, le prévois-tu, ou bien n’es-tu

qu’un étourdi à la tête déjà voilée de cendres ?

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- Je ne sais pas, je ne sais rien. Je laisse s’épancher la vie.













Mars mille neuf cent soixante deux.

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Du clocher s'envolent des notes ailées de noir

Elle émiettent à l'horizon le cristal doré de l'aube

Soudain mille éclats de rosée ont émaillé le paysage

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Sorti seul au coeur des calanques je sens la fraîcheur d'anis

que viennent renifler les sautes nostalgiques de la brise

Les yeux clos je tends mon visage aux embruns étoilés

.

La vague blanchit et claque la roche aux épaules

Frémissez lèvres impatientes du baiser qui vous attend

Mon amour rêve là-bas sur le sable près de la mer

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Elle est ma rive Elle est la terre ferme dont je suis l'épave.





 

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 12:18

 

 

A un mistral

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Pour ne pas évoquer le tintamarre planétaire qui me navre, les rares bonnes volontés noyées dans l'hypocrisie généralisée, la folie médiatique qui fait suite à l'impact de la technique sur les moyens d'information, et sur les sociétés en général – ô jeunes gens pendus à leurs smartphones, tablettes électroniques, et autres.... -, je me réfugie dans l'incantation au vent...

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Enfant d'un mistral secret, j'observe dans ma mémoire, par la haute fenêtre d'une cuisine aujourd'hui disparue, l'air en voyage purifier l'azur, «reinifier» pour ainsi dire, les touffes du pin et les toits en romaines où chient les colombes. de l'autre côté de la rue Jean-Jaurès. L'aurore vient d'allumer au fond du paysage une veilleuse rose qui est le rocher de Roquebrune.

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Me revient l'histoire de notre boulanger enragé contre sa société de chasse, en raison d'un différend dont je n'ai jamais rien su, et qui avait engagé en août le vent au-dessus des Maures, pour un incendie dont les nuages sombres se sont élevés dans le ciel clair pendant plusieurs jours, avec cette envahissante odeur de brûlé qui ressemble à celle du vomi de renard !

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Seigneur vent, qui consultes les moissons d'une invisible mais puissante main, et cueilles de blancs bouquets sur la mer pour les offrir aux beautés du rivage, élève donc la voix, souffle en balayant ainsi que sable les secondes imaginaires qui sont le ciment de nos existences ! Soulève en draperies le lin de la cascade et l'ocre poudreux du désert ! Mène la lente

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Transhumance des nuées paître les éthers turquoise. Attise ce qui, lueur de braise, rougeoie au plus noir de mon cœur, ce braiement d'âne dans les ténèbres, cette fuite des choses dans leur menu détail, que rien, quoi que l'on fasse, ne saurait arrêter. Seigneur vent, ondoyeur des moissons et des pelages marins,sois mon allié ! Avive chaque étincelle du poème qui me consume.

 

 

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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 12:03

 

 

 

 

J'apprends à rêver (16)

 

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Toi et moi deux fois l'infini celui que découvre le regard plongé dans le cœur d'une rose et l'autre que reflète sur la lèvre d'un pétale une perle de rosée en laquelle la lumière a installé tout un univers

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Pareil à celui qu'une étoile installe au flanc du saxophone pour mettre en état de transe hypnotique ceux qui entendront sa voix rauque et veloutée en sirotant un Bowmore avant de faire des beaux morts

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dans un avenir indéterminé auquel de toutes manières ni toi ni moi ne sommes conviés vu qu'en ce qui nous concerne à travers la rêverie mélancolique du poème «Death is not an end» contrairement au titre d'Agatha Christie

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Deux fois l'infini toi et moi toi l'éclat du jour en lequel ma faiblesse s'enracine y puisant une sombre énergie Moi la nuit sans bornes dont le néant est rarement troublé par une pensée nébuleuse en forme de squale ou d'orque

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qui vaguement meut sa pâleur floue au sein de cet océan intérieur dans l'abîme obscur duquel lentement descendent les spectres de tant d'êtres aujourd'hui disparus excepté pour toi et moi dont l'amour a débouté le procès du temps.

 

 

 

 

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J'apprends à rêver (15)

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À ton visage j'ai donné mon âme depuis lors mon âme a ton visage et j'ai pu enfin tutoyer l'âme que je suis sans avoir le sentiment de radoter au milieu des échos que me renvoyait ma solitude balayant ma faiblesse ainsi que neige dans l'échancrure d'un col de haute montagne

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Je t'ai parlé du temps qui m'a dévasté de l'usure de la beauté qui tant pleura sur mon épaule à cause de mon impuissance Je t'ai parlé des voyages vains de la terre partout semblable à elle-même habitée des mêmes humains misérables cibles des mêmes douleurs

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Tu répondais à coups de printemps par des feux d'artifices de rires et de fleurs au ciel et par terre dans ma vie Tu répondais à coups de gazouillis de mésanges dans les arbres de rires d'enfant qui sortaient de l'école et me frappaient au cœur

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On eût dit qu'au fond de moi tu avais foré un puits d'où je découvrais jaillir une sorte de joie artésienne si violente qu'elle me faisait peur à la façon de l'émotion presque mortelle qui vous étreint à voir les torrents de lave issus de l'éruption d'un volcan

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serpenter de feu flamboyant à travers un paysage qui n'y était en rien préparé et s'enflamme jusque sous le profondeurs salées des flots changés en vapeurs merveilleuses jusqu'au moment où l'estran s'orne de nouvelles statues moulées par le hasard

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Telle mon âme aime ton visage gracieux masque d'or pour une fête improvisée entre nous pleine de jeux secrets de rêveries amoureuses de marivaudages entre les inconnus que nous sommes une sorte de carnaval de Venise qui dure et dont nous enchantons nos vies.

 

 

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J'apprends à rêver (14)

 

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Comment n'être pas joyeux en fin de compte lorsqu'on a reçu du sort le don du rêve et qu'en le chaos de ce monde on peut aller à son gré chercher derrière les mots la beauté qui ordonnera l'ordre des choses avec la volupté qu'on peut éprouver à troubler le chaos avec notre désordre intime !

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Chantez deux, comptez bleu ! À droite la merveilleuse beauté des femmes ces corps souples tièdes fuselés aux hanches accueillantes et sous l'arc double des sourcils en antennes de papillon de nuit le choc du regard qui se plante dans le vôtre s'il vous invite plutôt que de vous éviter À gauche les hommes moins

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beaux hélas malgré les pectoraux avantageux et les abdominaux en tablettes de chocolat sans compter bien entendu au plus sombre du bois sacré « l'obscur objet du désir » qui est à l'aimée ce que l'étrave est à la mer Mais comme chacun sait la beauté pour le crapaud c'est sa crapaude et pour le corbeau sa corbeaude

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Une sorte de fermeture éclair qui s'ouvre sur un paysage de collines pures de frondaisons frisées où ce nuage illuminé sur lequel on aperçoit assis quelque chérubin contemplatif qui attend le doigt figé sur les cordes d'une mandoline dans le temps suspendu là-bas sans plus bouger reste embroché par le plus haut pic de la montagne

.

Voici qu'alors dans l'éther autour de toi les mots gravitent comme des planètes sur l'une ou l'autre orbite tu en cueilles quelques uns ceux qui te séduisent dans l'instant tu les fais tourner sur la paume imaginaire de ta pensée et s'ils sont aussi lumineux de tous les côtés pour les conserver tu les mets dans du papier avec un éclat de rire.

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (13)

 

 

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Brûle une odeur d'huile sainte ce n'est pas ta beauté petite île d'or avec ton ciel radieux d'icône que j'ai tant appréciée ces jours que le paradis infusait d'un bleu dont rien ne pouvait retenir l'expansion entre des parasols fermés sur les tiédeurs de l'Août

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Ce n'est pas ta beauté mais l'inextricable subtilité de tes chemins les vertiges montagneux qui tels des rocs détachés presque transparents faisaient débarouler nos regards cristallins jusqu'au ras de la mer là-bas cernée de maisons peintes dans les criques

.

chacune ornée de sa petite église immaculée et d'une petite forêt de mâts blancs enracinés dans des coques dansantes l'inextricable réseau qui traversait les forêts d'oliviers à la pénombre étrange et débouchait en toute occasion sur une même surprise cependant chaque fois différente

.

On pourrait dire analogue à ces chemins de nos amours toujours nouveaux toujours imprévus à travers des visages de filles toujours particuliers cependant laissant lorsqu'il se trouve que l'incendie s'est achevé inconsumée parmi les cendres l'image du prévisible pareille à ces cadres sur les cheminées

.

des maisons abandonnées où l'on peut discerner sous les taches d'humidité des personnages inconnus en habits de mariage impeccablement démodés en train de se gondoler au sens propre alors que la fête est enfouie dans un passé inévaluable avec tous ceux qui s'étaient rassemblés pour y participer

.

Une odeur d'huile sainte sur le poteau de bois bruni par le soleil à l'avant de la barque La brise qui de temps à autre emprunte un peu de leur écume aux vagues À quelque encablures la pente du rivage et ses escaliers entre les cabanes aux tuiles roses mais surtout en face de moi cheveux en foufelle le visage heureux d'Aïlenn.

 

 

 

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J'apprends à rêver (12)

 

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Novembre encore au verger les passereaux sont revenus des deux horizons de leurs étés reculés ils parlent entre eux des régions qu'ils ont survolées de la rousseur des forêts parsemées de miroirs bleus environnées de rectangles encore velus de blé coupé ou de prés couleur pomme ou d'argile pourpre fraîchement retournée

.

J'écoute indiscrètement leurs conversations Ils s'interrogent sur un vaste champ semé de pierres carrées couchées ou levées qu'ils ont survolées Je leur expliquerais bien qu'il s'agit d'un cimetière où des squelettes rieurs de leurs mâchoires décharnées rongent les parois de leurs cercueils moisis voire directement la glaise

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Mais à quoi bon les attrister avec ces affaires humaines cette idée de la mort que seuls les humains ont eu la faiblesse d'accueillir dans leur conscience et qui tel un serpent écaillé de tristesse grise et luisante comme larmes de pluie gâche de sa présence le pommier constellé de lourds fruits d'amour pareils à de beaux seins ronds

.

Il ne faut rien dire aux oiseaux Qu'ils restent comme des enfants et s'ils meurent que ce soit dans un éclair comme une pierre lancée dans la mer pour jouer tombe au fond de l'oubli parmi les bercements éternels des souples rubans d'algues dont le présent toujours vert balaie inlassablement le fond de nos mémoires

.

Et toi debout « cendre d'étoiles » dans l'immortalité de tes atomes à jamais en langage d'oiseau tu te parles avant de te reconvertir en ces simples vibrations nées avec le « fiat lux » du commencement de l'univers Cet univers en lequel les particules de ton ego depuis bien longtemps dissout auront vu la Terre ses beautés ses océans ses îles

.

ses neiges ses volcans pourpres dans la nuit ses cimetières et tous les autres vestiges humains ou non des ères immémoriales se vaporiser dans le feu immensément dilaté précédant la longue agonie rouge qui était tout parmi les milliards d'étoiles impassibles des éthers glacés sauf une longue aurore puisqu'elle annonçait l'extinction du Soleil.

 

 

 

 

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J'apprends à rêver (11)

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Dans ta rêverie de poète ivresse d'or pétillant tu donnes aux troubles de la parole le rôle de l'appât trouble Les sensations au filet des mots se mélangent et quand vient le moment de trier l'instant de grâce est trop violent alors tu renonces

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Tu brûles ce moule où tu avais sué ou disons coulé comme à la cire perdue dans le sable des heures l'effigie de la Muse goutte à goutte l'argent du langage sous l'oeil narquois d'un joueur de flûte d'ébène et d'un petit éléphant d'ivoire

.

tous deux revenus d'un très ancien passé pâli et sépia tel qu'il apparaît sur les vieilles photos des aïeules et des mères dans les albums retrouvés au fond de malles harnachées de toiles d'araignées poussiéreuses dans le grenier des chauves-souris

.

Le grand-oncle déguisé avec haut de forme les grand tantes en gitanes avec des oripeaux hilarants et des foulards noués sur la tête Est-ce possible Des dames si convenables Ah comme on s'amusait bien en ce temps-là Une de ces périodes

.

Où la vie avait fait une trêve pour laisser la place à l'insouciance au bonheur sous forme d'une sorte de carnaval familial auquel il manque la musique que la photographie n'a pu conserver

et que l'on voit en arrière-plan : un 75 tours sur un phono

.

probablement doté d'aiguilles en bambou dont on aperçoit du côté droit la manivelle près de quelques verres de champagne à-demi pleins sur un guéridon d'où pend une nappe immaculée ornée de broderies comme on n'en fait plus

.

Que sert néanmoins de rêver au passé si antique soit-il puisque le présent s'y engouffre aussitôt en redoublant d'acharnement à fuir à l'instar d'un hors-bord blanc qui emmène pour les naufrager nos désirs vers le large assis à la poupe dans la pose de sirènes nues.

 

 

 

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J'apprends à rêver (10)

 

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Qui es-tu toi qui n'as jamais grandi et qui sur le balcon de ta vie profites de la brise pour souffler mille bulles de savon lesquelles s'élèvent en tournant doucement avec leurs couleurs dignes de la queue d'un paon Leurs continents translucides leur donnent des airs de globes terrestres en miniature

.

mais lorsqu'elles touchent au plafond bleu de l'altitude si fines et presque immatérielles qu'elle soient voici que tôt ou tard elle éclatent et plus rien comme les ballons de baudruche comme les songes comme les poèmes Rien Il n'en reste rien comme de ces pages écrites à l'encre sympathique

.

un moment réchauffées se retrouvent immaculées en refroidissant Comme ces paysages de l'été aux champs diaprés évoquant un vitrail d'église avec psaumes de l'alizé concerts d'oiseaux joyeux que l'hiver subitement un matin nous rend enfouis sous une couche de silence uniforme et de neige ouatée

.

Alors le cœur a l'humble attitude du rouge-gorge Pour échapper à la mort ou du moins à son angoisse qui glace toute vision à coups de vent de lumière blême et de blancheur impitoyable il explore obstinément sous les haies d'épines toutes les caches possibles le regard vif et perspicace sans souci du fait

.

qu'il laisse dans l'étendue ses entrecroisements de pistes cunéiformes le joli brodeur solitaire

Allez savoir si la froidure ne se complique pas de quelque chat fourré les yeux mi-clos qui depuis le perron suit du regard le mouvement le plus infime d'une surface où désormais rien ne peut passer inaperçu

.

Précisément ce que craint le cœur est constamment présent et plus que jamais pour toi aujourd'hui Mais après tout qu'importe puisqu'au fond tout était joué dès l'origine puisque nous avons commencé de connaître notre défaite aussi bien que celle du monde entier dès le moment où lui et nous

.

par une aube d'or trompeur et de bleu céleste environnés d'une nuée de géants aimants et inconnus faisant avec leurs lèvres des bruits excités hélas radicalement incompréhensibles grâce à un peu d'eau chaude et quelques coups de serviette

sommes conjointement sortis de l'oeuf.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (9)

 

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Qu'il est drôle et galvaudé ce mot de « poète » Il en fait rire certains « pouett pouett ! » tandis que d'autres le prennent au sérieux et s'en affublent avec dignité comme si d'être un contempteur du néant pouvait être un titre de gloire

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Enfantillages tout cela plume ou calame ou bec doré qu'importe puisque tu n'as jamais réussi à cesser de lancer tes filets de mots à travers l'espace immaculé où du reste selon l'éclairage il passe quelque fois un peu du bleu pastel du ciel

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Que ce que tu ramènes dans les mailles invisibles de la syntaxe et qui s'agite avec une vigueur non moins invisible qu'elle, ne nourrisse personne excepté toi et les quelques amis indulgents qui te lisent sans illusions par fidélité pure

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voilà qui te laisse indifférent vu que tu ne peux cesser de rêver et de capturer tes rêves tels de grands poissons étincelants qui gigotent et se tortillent avec l'énergie du désespoir (selon les mots de ton ami) mais ne parviennent que très rarement à t'échapper

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Évidemment ce genre de pêche ne peut séduire ceux dont les rêves en noir et blanc pour être moraux doivent se projeter sur des murs gris-anthracite y faisant défiler le film du quotidien sinistre des banlieues et autres visions « sociales » du malheur de l'humanité

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comme si l'on ne pouvait ramener du fond de l'océan que des requins féroces des calmars géants prêts à tout balayer sur leur passage et autres témoins de la culpabilité des humains

toujours prêts à faire sombrer stupidement le frêle navire de leur avenir

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Mais dispose-t-on d'un autre baume que celui de la beauté pour calmer les plaies des peuples Il est permis d'en douter puisqu'on a tout essayé parmi l'éventail des imbécillités possibles avant d'en arriver à la conclusion qu'il n'est de bipède heureux

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(si l'on veut bien prêter attention à l'avis d'un manipulateur de langage à la fois obsessionnel et impénitent au demeurant modérément doué pour écrire de ces sujets) que celui qui parvient à poétiser son monde à l'iriser précautionneusement

 

tel un enfant qui s'émerveille de faire grossir cette vanité caressée de toutes les images de ce qui l'environne cette sorte de zéro transparent de la conscience par lequel s'entame le décompte mathématique de l'univers et qu'on appelle « bulle de savon ».

 

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J'apprends à rêver (8)

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Puisque la réalité du monde est si navrante si abominable puisqu'on a oublié – si du moins l'on a jamais su ! - comment gérer le terrible chaos qu'engendre l'anarchique multiplication des cruels bipèdes que nous sommes

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il ne reste plus qu'à se retirer dans un ermitage avec en haut la montagne en-bas un ruban sablonneux pour contenir comme un cadeau la mer à quoi il faut ajouter un marronnier ou un platane au-milieu de la cour

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Mais où trouver dehors sur l'un des cinq continents l'asile heureux et détaché de leurs vacarmes sombres qui me permettrait de passer dans l'ataraxie mes dernières années probablement moins nombreuses même que je ne l'imagine

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À la fin il faut bien se résigner à ne le découvrir nulle-part et parfois quand on le découvre comme il a pu m'arriver on s'aperçoit que la place est déjà depuis très longtemps occupée par de plus chanceux ou plus malins que soi

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Si bien qu'il ne reste à coloniser que notre espace intérieur le seul qui soit inaccessible par sa fugace presque immatérielle mais docile immensité que l'on peut vaguement lorsqu'on en a reçu le don cultiver ainsi qu'un potager

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avec la binette de la syntaxe empruntée à notre verte langue maternelle ce français d'une si merveilleuse précision qu'il permet de fixer puissamment tous les rêves De les échafauder facette par facette selon une géométrie de diamantaire

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Désormais je m'y veux retirer comme un moine dans sa grotte de cristal Y inviter le soleil fût-ce par une journée de pluie afin de me complaire au cœur de mille réflexions étincelantes

enveloppé d'une paix scintillante de la même voluptueuse essence que la mer un matin d'été.

 

 

 

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J'apprends à rêver (7)

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À travers les spires de fer forgé peint en blanc depuis la terrasse le regard effleure les végétaux fleuris de la falaise et plonge directement dans le bleu intense de la mer

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La comète blanche d'un canot rapide trace un sillage qui s'élargit avec le temps s'atténue .

puis s'efface ainsi qu'un souvenir L'empire scintillant du soleil sur les vagues

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retrouve son intégrité originelle surveillé par quelques pins qui se sont accrochés à flanc de roc malgré le vertige abrupt Dans l'ombre de l'azur que le jour

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instille dans les frondaisons les oiseaux se recueillent le duvet clair de leurs petits ventres rebondis épousant confortablement le rameau qu'ils ont choisi

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Serein le cap strié ainsi qu'un crémeux millefeuille avance son étrave avec des airs de vouloir appareiller vers l'horizon où le ciel semble éclairé de diffuses promesses

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Cancanant le bec en l'air dans l'enclos du monastère proche des oies vigilantes comptent les minutes les gens qui passent les sautes de la brise qui font lever dans les feuillages

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des protestations chuchotées que j'écoute songeur le regard fixé sur la profondeur turquoise du golfe où le soleil que j'aime moissonne les limpides panicules de l'infini

 

 

 

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J'apprends à rêver (6)

 

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Prenant exemple sur la fée Morgane tu as érigé un château fondé sur une île inaccessible au ras d'un horizon immatériel ou peut-être bien sous la voûte de la mer selon les jours et la formule

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Celle qui t'inspire y règne tantôt femme sorcière tantôt fillette innocente avec de fines crolles sur la nuque et le front Ses yeux candides transperçant les mensonges de l'univers et questionnant en silence

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l'étrange chaos sur lequel il lui est ordonné de régner Toi auprès d'elle tu n'es pas Merlin mais plutôt le gardien noir le fidèle Anubis qui veille au seuil de l'illusion de sorte que «nul n'y puisse entrer qui n'est pas géomètre»

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Car au-delà de l'immense poterne on ne se remplit les poumons que d'éthernité dont aussitôt l'effet monte à la tête y déversant un torrent d'images merveilleuses Impossible de s'en déprendre lorsqu'on y a goûté un jour

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On entrevoit à la lueur de quatre lunes un camp aux tentes enguirlandées d'or entre lesquelles circulent tranquillement des licornes blanches du museau quêtant aux paumes graciles de la Dame qui passe une caresse, une douceur

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Ou bien voici que ce qui n'est pas un nuage d'étourneaux brillants mais un poudroiement d'étoiles évolue en formant diverses constellations de splendeur La Grande Ourse insensiblement se déforme en Baleine

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en Argo en Centaure en Aigle en Cygne en Corbeau en Lièvre en Princesse Andromède et pour finir en Cheval puis en Grand Chien qui rétrécit se dissipe et se met à serpenter à la façon d'un ruisseau de bruyantes pierreries

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Et d'un coup surgissent de tous les côtés des sculptures polaires une banquise craquante de blocs enchevêtrés qui se montent les uns sur les autres comme un clan de vaches affolées dans un enclos trop étroit pour elles

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On dirait un tableau de Friedrich excepté son effrayant silence mais tout cela ne dure pas et se transforme en un Versailles de lustres vénitiens tout scintillant de girandoles où la Poésie en longue robe d'autrefois

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marchant sur le clapotis lumineux de la mer avec l'irréelle aisance qui lui est naturelle revient vers son prisonnier les mains pleines de runes ou d'autres mots enrubannés de sentences magiques chacune violente comme un long baiser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (5)

 

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«Je voulais être plein de choses et je ne suis rien» disait-il Et le joueur de mots transpose en secret «Je voulais être plein de roses et je suis chien» Comme c'eût été beau ce doux flamboiement au fond de lui synonyme d'aurore !

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Naufragé au sein de l'indulgent irréel de sa langue maternelle il aurait échoué sur la grève d'une sorte de Pontikonisi sur la colline de laquelle il se fût construit de bric et de broc une demeure parmi d'antiques chênes et cyprès

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Il s'en serait fait le cerbère On l'entendrait quelquefois aboyer de loin les jours où les sons ne seraient pas étouffés par la brume et se propageraient en ricochets sur les vagues jusqu'à frapper les navires de quelques marins sans étoiles

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Aux jours où son humeur ne serait pas trop sombre il prendrait une truelle en or du sable évanescent que le temps aurait laissé sur le rivage du ciment syntaxique de médiocre qualité puis sans souci d'architecture édifierait une nouvelle chambre

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Ou bien un pavillon de jardin regardant vers la mer avec colonnes et coupole marbrée pour lui donner un air hellénique afin que la lumière y soit attirée et s'y sente chez elle Puisque c'est la seule façon qu'il connaîtrait d'y apprivoiser les fleurs

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Et par suite d'attirer les papillons du rêve Ceux mouvant lentement des ailes aux couleurs de chasubles à ramages pourpre noir jaune d'or vert amande qui s'attardent un moment aux délices des calices le temps qu'une pensée monte sur leur dos

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Puis se r'envolent en jouant avec le vent et décrivant dans l'air bleu du paradis toutes sortes de figures qui sont chacune un portrait de l'Invisible Autrement dit de l'absente Beauté d'un Ancien Monde qu'on aurait naguère quitté sans regrets.

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (4)

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Bien sûr le miroir où se reflètent les strates des falaises couronnées de frondaisons crépues de la petite presqu'île est une lame d'eau claire qui s'élargit jusqu'au grand large avec des bleutés dignes d'un poignardjaponais «tantô»

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Bien sûr les barques de couleurs vives les pédalos jaunes ou vermillon tirés sur le strand en attendant les baigneurs Au loin les maisonnettes blanches toutes identiques dispersées autour de la baie et qui sont des hôtels

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Bien sûr les roseaux entre lesquels le soleil éclaire ton visage et ta robe claire le chuchotis des longues feuilles sèches dans la brise l'odeur de varechs qui s'attarde dans le creux d'eau saumâtre tout cela, tout cela

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qui n'existe pas qui n'existe plus que dans la songerie qui m'y ramène tout cela porte une beauté dont la lumière s'attarde en moi ainsi que celle de ces très longs couchants des régions cimmériennes d'où tu es venue

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Je m'attache dans tes yeux turquoise à retrouver la nuance de ces cieux-là C'est celle du paradis et j'y tiens comme à la plus précieuse émeraude Ta chevelure a conservé l'odeur fraîche des fougères et de l'oxygène des forêts au printemps

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Et lorsque je t'ouvre comme un fruit c'est plonger dans une mer intime et chaude en laquelle les jeux des vagues se donnent libre cours C'est vivre dans une maison de cristal d'où l'on voit dehors se succéder de roulants poèmes d'écume

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C'est planer sur des régions de galets divers aux nuances de gris et de roses célestes survoler des montagnes ocellées d'oliviers dont l'huile entre tes mains lustre le poteau d'Hermès et remédie par la joie à mon ignorance.

 

 

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J'apprends à rêver (3)

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Six ailes de feu et se détacha de l'aube le Serpent doré pour venir poser une braise sur mes lèvres ...que désormais ne s'en échappent que des mots purifiés

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Des eaux qui s'entrebattaient à grand renfort d'écumes réjouies s'élevait un chœur de voix acides qui conféraient aux embruns une odeur d'iode et de citron

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Sur la pente douce du sable qui sort de la mer comme aux lagunes avoisinantes s'entrecroisaient des résilles de lumière où se débattaient de rouges anémones

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agitant leurs couronnes chevelues et ça et là des oursins noirs aux rayons figés pareils dans les nus replis du fond à des pubis pétrifiés qui seraient des reliques

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de sirènes disparues Plus bas enveloppés de la menthe des hauts-fonds des vols de sardines vives comme gouttelettes de mercure viennent humer les effluves

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des herbiers de chlorelles et de posidonies d'où tantôt surgit une amphore tantôt un arbre de corail entre les branches duquel un poisson-clown se livre à mille facéties

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voire plus rarement l'oblique d'une colonne où se distinguent encore pareilles aux cornes du dieu les spirales symétriques d'un chapiteau ionique

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Hélas au sein du rêve comme toujours intervient l'horreur humaine et si nous ne sommes pas dans les parages de Lampedusa à quelques brasses plus loin

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dans l'obscurité progressive des profondeurs on devine cependant la longue silhouette d'une barque qui vient de couler dont lentement se détachent

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de tous côtés comme sinistres graines d'une cosse et s'en vont au gré des courants leurs yeux blancs restés ouverts l'air halluciné une profusion de corps sombres parmi lesquels parfois se devine une forme de femme ou d'enfant.

 

 

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J'apprends à rêver (2)

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Babounes bonites dorades bleues marlins noirs bécunes autant de troupeaux de poissons en transhumance à travers l'indigo immense pareils à des flottilles de nuages qui jamais n'atteignent à leur alpage

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Ah - Vous accompagner jusqu'à l'Ile frangée de filaos et de récifs dont en esprit je me plais la fesse épousée par les sablons d'incessantes plages à contempler les hautes vagues incurvées d'un vertige sans fin

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De vous - apprendre la nuit bleue qui balance étoiles et noctiluques au plafond mobile des eaux de même qu'autrefois lorsque le noir au-dessus de moi illimitait la chambre j'y voyais se réverbérer les clartés dansantes de l'étang où se baignait la Lune

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Ce serait comme respirer l'arôme violent du datura d'une nuit brésilienne lorsque en un hamac qui tangue au vent tiède nous parvient la chanson d'un crooner aux accents portugais soulignés d'un rasgueadod'accords impossibles

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Ce serait comme une berceuse qui endort imperceptiblement le regard d'un nouveau-né jusqu'à ce qu'il dérive et que ses yeux se ferment pour mieux entendre dans un autre monde les frais sopranos des séraphins

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Un être mince et presque transparent m'éventerait de sa sollicitude aux plumes irisées sa présence ferait plus intense le silence qui se chargerait sans que les humains n'en sachent rien

d'une espérance de foudre que seul

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Son corps fendu et lisse d'albacore serait en mesure d'assouvir ainsi qu'un fruit précoce décroché des branches du désir aux temps où le bonheur n'avait pas besoin de mieux pour s'épanouir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (1)

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D'avoir connu le paradis même s'il ne m'en reste que de très vagues souvenirs analogues aux reflets d'une petite île verte dans les mouvances floues d'une mer en rêve j'ai conservé une inexplicable oppression nostalgique

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Une sorte de tatouage mental qui reparaît sur tous les clichés heureux que me restitue ma mémoire à la façon des abréviations laissées par les photographes qu'on fait venir pour les mariages et qui gaufrent d'un relief à peine perceptible au bas de la photo la jupe exubérante et blanche

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de la jeune épousée comme pour rappeler qu'il existe toujours un élément étranger dans le bonheur qui risque de tout gâcher à moins d'avoir la sagesse d'en détourner le regard

et de nous abstraire des mille imperfections que le chaos

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s'efforce de conserver à notre insu dans les replis cachés de l'Ordre des Choses Car même une grève lisse et dorée à l'heure du soleil levant juste à l'instant où s'en retire la marée avant que les oiseaux n'y soient venus pour le plaisir de piétiner la perfection déserte

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et d'y laisser jolis saboteurs de l'Immaculé le tracé cunéïforme de leurs pattes frêles même une dune pure à l'échine parfaite est toujours altérée par quelque spire de nacre ou autre relique abandonnée par l'eau difficile à identifier

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Sous l'estran lissé demeure toujours hors de vue quelques débris d' Éden ou d'Atlantide fûssent-ils réduits à la minceur osmotique de l'interface entre réel et imaginaire vestiges d'autres temps où nous piétinions d'une écriture volubile

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la clarté de pages de vélin qui nous ouvraient les vapeurs de leur éther comme si nous pouvions simplement la traverser puis le cœur léger nous r'envoler ainsi que voiliers qui migrent vers des îles plus heureuses en ayant pour ceux qui les suivront laissé

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les signes désignant l'Orient qui attend avec sirènes nues et pierreries de l'Autre Côté du gouffre amer.

 

 

 

 

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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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