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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 19:15

 

Futur antérieur

.

Es-tu celui qui doit venir ? – lui fut-il demandé.

L'Attendu des siècles, fauteur d'une mort pacifiée ?

.

Qu'eût-il répondu au visage anxieux, scarifié, du vieux sage, 

parfaitement conscient que son temps était révolu ?

.

Était-ce un jour de novembre ou de mai, qui s'en souvient ?

Tout ce que murmure le vent, c'est que la rencontre eut lieu

.

et que ce fut sur les hauteurs, au-delà du septième ciel.

Là où l'Immaculé bleuit les neiges éternelles.

 

 

.

 

 

 

.

Eglogue

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Voici le faune aux lèvres bleues qui sourit

sous les pampres où les grains s'embuent

.

Au plus touffu de la haie un bébé-licorne

est tapi que surveille l'oeil vif d'un hérisson

.

Il y a aussi dans le verger un oiseau-lyre

qui du bec casse des amandes entre ses pattes

.

Il y a cette rose enfin qui sent tellement bon

que l'amante croit qu'elle ne fanera jamais.

 

 

 

 

 

 

 

.

Vanishing point

.

Comment imaginer le désassemblement de ce que je suis ?

Unique expérience, comme celle de naître chaque jour !

.

Ils se confortent les uns les autres de l'idée qu'eux ayant

disparu, l'humanité durera comme on le voit, lorsque nous,

.

vivants, nous allons aux funérailles d'êtres qui nous étaient

bien connus. Que leur pensée-en-écrits vivra dans d'autres esprits.

.

Cependant l'expérience de ta disparition à toi peut-on l'assimiler

à celle de la disparition des êtres qui nous furent chers ?

 

 

 

 

 

 .

 

 

 

 

 

 

 

.

Revigoré

.

Au point du jour le silence truffé d'étoiles s'est réfugié

dans les frondaisons et leurs élytres

à force de vibrer parmi les feuilles les ont 

éclaboussées de son or

.

Les plus audacieuses verdissant se changent

en châtaignes Leurs cœurs brunis une fois extraits

quelle merveilleuse odeur que de les voir griller

sur une braise que rougeoie la bise

au coin d'une rue

et de partir avec un cornet de papier-journal

ou un sachet - pleins d'astres nutritifs !

.

Après en avoir fait nos délices

voici que l'on arpente les solitudes

grisâtres de novembre

jonchées de tomettes végétales plus ou moins fantaisistes

d'un pas nettement plus allègre 

 

 

 

 

.

Le signe des trois !

.

Combien il est difficile de parler du contemporain

parsemé de machines, de tours de verre miroitant

à force d'approcher le ciel, de bruits de moteurs diffus,

entêtants comme les effluves d'hydrocarbures, à quoi

l'on n'échappe qu'en s'éloignant vers une île au large 

secrète ou vers les hauteurs des bouquetins et des aigles,

et leurs pyramidions crépis de grands pans de blancheur…

.

On dirait que nos idiomes poétiques étaient faits pour 

parler de Nature seulement. (Pour décrire une cité,

spontanément vient l'image de la fourmilière. Pour

une foule on parle de forêt humaine. Pour un miroir

on emploie le mot glace...) Qui, hormis un publiciste

obsédé de vendre, construira la poésie du Smartphone,

du distributeur de billets de banque, de l'aspirateur

ou de la bétonneuse, voire du camion à compresser

les ordures ; et la décharge où il déversera sa cargaison

hétéroclite et sur laquelle souvent plane une suffocante

puanteur, quel édile la vantera ? Pourtant récemment,

balançant au vent sur un monceau d'immondices des signes 

rouges m'ont appelé : conquérants sauvages des laideurs

issues de la Cité, casqués de cimiers d'un splendide écarlate,

fiers, insolents, indifférents aux déchets de la «civilisation»,

trois coquelicots y poussaient sans avoir consulté personne.

 

 

 

 

.

         La gaffe

.

Le journée avait été belle. La campagne 

en habit d'Arlequin respirait l'automne, les oiseaux

se poursuivaient au loin dans la brume.

Ils s'étaient promenés paisiblement, elle avait souri

souvent. Au soir, ils étaient rentrés chez eux,

et la voyant en de si bonnes dispositions, lui hasarda :

« Aujourd'hui, tu as été heureuse, n'est-ce pas ? »

Son visage à elle se métamorphosa soudain et elle

siffla comme un serpent : « Tu appelles ça heureuse ?

C'est ça pour toi le bonheur ? » L'ironie était coupante.

Pauvre naïf. Il ignorait qu'on ne doit jamais demander

à une femme si elle a été heureuse. C'était la gaffe

à éviter : les femmes ne le sont jamais. Pour elles

l'herbe est toujours plus verte dans le pré voisin. Excepté

peut-être lorsque l'homme qu'elles ont voulu est mort.

 

 

 

 

 

 

 

Déclin

.

Cette brise qui tourne avec frénésie les pages de la mer

sans y trouver plus rien à lire            

ni pénétrer leur profondeur, a la voix triste d'une sœur…

.

Ecoute le silence au coeur des passeroses...  

Le jardin du presbytère est plein de ronces,

l'iris des vieilles fenêtres a la cataracte.

.

Les portes de bois de l'église sont closes.

Les pluies et les soleils ont blanchi leurs moulures. 

Seuls les corbeaux viennent prier dans le clocher…

.

Ici bientôt l'on ne verra plus que des ruines.

Grâce à l'internet, l'Islam aura obtenu

la décadence définitive de l'Occident.

 

 

 

 

Épervier

.

 

 

Il se trouve que sépare le ciel de la terre un horizon de brume

dont émergent en suspens quelques arbres translucides

tandis que les prés vont se fondre au bout du chemin

dans le mur d'ouate qui recule lorsqu'on avance

.

Tiède fin d'après-midi où pâlit un large soleil orangé

digne de Van Gogh Nul vent Sur le gazon scintille

l'impression d'un infini silence À tel point qu'on éprouve

le besoin de hurler mais le hurlement reste tout intérieur

.

Comme s'il avait par miracle compris un épervier

pour nous survole la plaine en ramant l'air d'un cri régulier

Offre au regard du promeneur perdu dans le vaste automne

l'immémorial symbole d'altitude en lequel l'âme se reconnaît. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

 

 

Brumes d’octobre

.

Ce proche horizon de brumes qui sépare le ciel de la terre

dans sa diffuse incertitude a départagé le sol, planté de troncs

réels, d’avec la lumineuse nue à travers laquelle une flottille

irréelle de chênes aux frondaisons rousses a largué les amarres…

.

Saison des chemins détrempés, des aubes luisant dans les herbes !

Le monde s’empourpre et se défait feuille par feuille, oiseaux

après oiseaux, les monts sont dissous par une morve de nuages,

et les champs gluants des pistes de bave d’une géante limace ;

.

Secrètement à l’intérieur de toi se défont également les choses.

Ce dont tu ne songeais pas à douter devient incertitude et ruine,

tes assemblages d’idées jusqu’alors les mieux ramifiés se délitent.

C’est l’automne. Le tien. Bientôt viendra la Grande Glaciation.

.

 

 

 

 

 

 

 

 

.

 

Bluette d'octobre

.

Un rien de gaîté

Pour ce jour d'été

Perdu en automne

Serait de bon ton !

Tel un gros chaton

Le soleil ronronne.

.

Nuage de lait,

Son coussin lui plaît,

Là-haut dans l'ozone !

Il hume dans l'air

Les embruns de mer 

Qui sentent la pomme...

.

Qu'il reste couché !

Moi, je vais marcher

Au long du rivage.

J'ai un rendez-vous

Couleur d'amour fou 

Malgré mon grand âge !

 

 

 .

 

 

 

 

 

.

Petits faits insignifiants

.

 

.

Grande âme encombrée de songes vagues

de remords gros de larmes en puissance

et de sanglots rentrés

.

Qu'une lame de lumière les déchire

Que tranchante elle découpe le manteau d'Arlequin

des champs, taille des reflets dans les rivières

.

Ciel bourrelé de vapeurs inutiles

.

Sur la route une automobile a filé si vite

qu'il n'en reste en l'air qu'une longue glissade bleue

avec le souvenir d'un profil dans la vitre droite

.

Une femme peut-être L'image fugace d'un piège

éternel comme si l'illusion du Paradis pouvait

s'incarner - mais seulement par l'effet d'une fuite

.

Ciel bourrelé de vapeurs inutiles

.

Le marcheur s'arrête en face d'un érable cuivré

enfant-perdu à l'avant-garde d'une forêt d'or

selon les mots de l'Ange de l'Automne

.

Le temps, lui, ne s'arrête pas Il décroche

une feuille puis une autre pour matérialiser

les secondes évanescentes qui tombent dans le passé

.

Ciel bourrelé de vapeurs inutiles

.

Le regard de celle que tu aimes te dévoile

une immensité verte qui pourrait envelopper la mer

Sa voix recèle un vertige qui est le secret des sirènes

.

Je lâche au gré du vent une petite touffe de thym

parfumée comme la mèche de cheveux d'une mariée

Mon Dieu !  Combien nous avons pu être jeunes – jadis !

.

Ciel bourrelé de vapeurs inutiles

 

 

.

 

 

 

 

 

.

 

Vent d'octobre

.

Quelqu'un a refermé l'arc-en-ciel

Les roches du rivage se sont assombries

Elles ont pris l'allure sévère des stèles sacrées

lorsqu'une procession entre au cimetière

.

Les choeurs du vent se sont installés dans les hêtres

Sous les buisson grimacent des djinns de brume

Un champignon confie un secret à son voisin

Rapprochant leurs bérets obliques

.

Cette grive qui solfie les grappes de notes

qu'elle lit sur les portées des vignes ne sait pas

à quel point j'aime le cristal de sa voix

Même les corbeaux criards des labours se taisent 

.

Les flaques d'eau nous renvoient notre image

pour nous signifier que nous ne somme pas

aussi seuls que nos tristes cœurs nous le font croire

(Souvenirs de frères et de sœurs et d'amours au loin...)

 

 

 

 

.

 

Cinéma intérieur

.

C'était un être de visions Mais de visions complètes

Quand il voyait un lac d'or dans sa tête

enserrant au couchant une presqu'île violette

l'insistante image avec elle apportait ses sensations

sa fraîcheur d'épilobes foisonnantes 

ses senteurs d'orties froissées

ou de mélèzes qui sèchent après l'averse au bord du brouillard

.

Il ne savait pas comment projeter sur les pages

brouillonneuses de ses carnets ces villes qui se dressaient

dans la nuit illuminée par leurs millions de fenêtres

Comment formuler l'air mêlé d'hydrocarbures qui des rues

venait par bouffées vous prendre aux narines

avec la même force de suffocations que jadis 

au banc du cocher les pets des chevaux 

.

Parfois ces ersatz de films semblaient tombés de l'avenir

ainsi qu'une avalanche, d'une pente pas encore gravie

et dont jusqu'au silence immaculé du sommet

la perspective désespère le regard 

d'un éclair de vertige

.

Une mer déployant ses oriflammes de rêves jusqu'à l'infini

La pinède avec les touffes d'encre brusques des aiguilles 

à contrazur Les rochers aussi pourpres que feuilles à l'automne

Cette minuscule barque blanche au bas

de la falaise avec la silhouette unique de deux amoureux

environnés des échos de mouettes pareils aux alouettes

lorsque montent de sous les eaux les guitares du Pink Floyd

jusqu'à éclater en festival de gerbes écumantes

.

C'était un être de visions complètes 

Que ce soit robots du futur ou spectres du passé

rien ne leur manquait Ni frisson d'astre sur la visière

ni rides sur les vieux visages Des visions qui sollicitaient

tous les sens et belles comme ces uniformes des fresques historiques

en cinémascope, auxquels ne manquerait pas un bouton de guêtre !

 

 

 

 

.

« Not in my name »

.

Cinq, quatre, trois, deux – bang ! Voici que l'explosion

soulève mes rêves et les disperse par bribes et morceaux

à travers la réalité qu'ils hachent de leurs angles cruels

Mes rêves lustrés et profilés comme des coupés BMW série 6

aux carrosseries couleur de vif-argent Mes rêves qui sont

dans ma vie autant de grenades et parfois me terrorisent

intimement

.                   tant ils filent sur leurs courbes vertigineuses

sans pilotes et rivalisent de délires mêlant terreur et volupté

.

Je les soupçonne d'être le reflet fidèle à peine transposé

de notre nouveau siècle qui mêle hédonisme et cauchemars

À gauche la Fashion Week avec son défilé de filles pareilles

aux houris délicieuses du Paradis À droite la guerre de religion

avec otages décapités dans une giclée sanglante sous les yeux 

de tout l'internet tandis qu'au centre avec leurs téléphones 

les adolescents sont occupés à s'entrephotographier nus 

pour des selfies narcissiques censés informer l'univers entier

de ce que leur corps sont – chose banale et stupéfiante – 

naturellement sexués, fentes pour les filles, pénis pour les

garçons ! La belle affaire ! L'écrou et le boulon ! Sillon

et plantoir pour l'inexplicable magie des semences...

.

Quelle valeur accorder à la vie humaine désormais,

alors qu'il y a davantage d'humains vivants sur la Terre

aujourd'hui qu'il n'en a vécu depuis quatre millions d'années ?

Et comment respecter les humains puisqu'ils dévastent tout

cela qui fut splendide ici-bas, tigres du Bengale, baleines bleues,

icebergs éblouissants, mers aux yeux purs et transparents,

et que, de surcroît, ils ne se respectent pas eux-mêmes ?  

 

 

.

 

 

 

 

 

 

.

Songeant au pays natal

.

Qui pourra jamais avant la fin s'habituer aux silences de sabliers

de cet ici-bas qui ne permet jamais de revenir en arrière

À ces navigations de concert que les courants de la vie font

insensiblement diverger jusqu'à réduire chacun à sa solitude

À ces élégies que le souvenir déploie pour étourdir notre passé

avec l'histoire de nos amours anciennes arrangées au gré du vent

.

Les photos cruellement nous repassent le film de nos visages

pareils à ces murs où les griffures s'accumulent avec les années

sans guère plus de sens que n'en recèlent nos noms signés

sur les pages d'une vie qui ne nous a jamais appartenu hormis

par telle sorte de fiction disant que nous risquerions de la perdre

comme si notre sort et nos lubies pouvaient dépendre de nous !

.

Je veux me souvenir de ces trembles aux silhouettes flexibles

de jeunes femmes À leurs frissons doublés de reflets dans l'étang

que je m'efforçai si souvent de peindre à treize ou quatorze ans

Garçon captif de la fièvre d'être soi et d'une chambre morose

Merveille de ces arbres qui peuvent pousser sans s'interroger

en scellant au sol roux les racines de leur douce appartenance...

 

 

 

.

Après Charybde

.

La saison que voici a donc fini par nous trahir

La chevelure ondoyante des blés a été coupée

Les grappes cueillies ont été pressées jusqu’à

leur dernière goutte de sang mauve et sucré

À présent nuit et silence Et fermentation…

.

Il ne reste plus au flâneur qu’à se chercher

une place sous la pluie Saules du bord de Seine

Un long chaland descend souvenir d’un autre âge

Des géraniums entourent la cambuse vitrée

d’où dépasse un tuyau fumant à chapeau chinois

.

Au fond, le Monde-qui-fut semblait familier

comparé à celui d’aujourd’hui Evidemment

c’est aussi ce que nos héritiers diront

de la période écoeurante que nous sommes

en train d’amorcer – tant le pire est probable !

 

 

 

 

 

 

Quinze ans

.

 

Dans la barque, au point du jour, dépassé le bout de la jetée

de St-Aygulf, cet ami – Elmor, mettons – disait qu'il aimait 

(d'un geste large enveloppant la mer) « l'instant où soudain 

le soleil enflamme les vitres de cette immense serre… »

.

Un air léger emportait vers les monts des Maures le bleu

en lequel ils se dissolvaient vaguement, outre la pinède

qui longeait le rivage jusqu'à l'embouchure de l'Argens.

Déjà quelques voiliers blancs louvoyaient vent debout,

.

cap sur Fréjus ou « St Raph » parmi les vagues turquoise.

Même de loin, l'on entendait au flanc de leurs coques

claquer le clapot. Une fraîcheur à goût de sel nous giflait

le visage, pour nous rappeler que nous étions heureux.

 

 

 

 

 

 

L'infini temporaire

.

Comme le soleil cache celui qu'il est derrière un masque d'or

à la façon des mythiques rois d'Égypte ou de Mycènes

.

Tu te protèges poète en te dissimulant grâce au silence

éblouissant qui miroite à la surface du poème 

.

Ainsi nul ne voit de quelles bandelettes une noire ivresse

qui feint l'union du monde avec les mots, habille ta détresse

.

Puis ta substance de nuage se dissipe dans un coup de vent

et dégrisé, penaud, te revoici Grosjean comme devant !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Angoisse d'octobre

.

Ce don de la fureur, de la sérénité, du chagrin, de l'extase

ou de la joie – sur le même visage !  L'impression de voir

du haut de la montagne l'ombre du soleil et la lumière des nuages

alterner au gré du vent sur les joues velues de la vallée…

.

Coeur mobile, âme d'enfant souvent, qui anime un troublant 

corps de femme dont un artiste eût volontiers fait son modèle,

mais quel épuisement de côtoyer depuis notre prime jeunesse

la Beauté que tant de chanceux n'aperçoivent même pas !

.

Me voici donc perdu au sein des attirantes couleurs de l'automne,

tout ce qu'il me reste de vert, Aïlenn, c'est ton regard d'eau profonde.

Tout ce qu'il me reste de doux, c'est la caresse tiède des souffles d'été

au fond de ta voix, quand même l'éternelle glaciation s'approche.

.

Violenté par un élan qui ressemble à de la vérité, que se brise

encore une fois mon poème ! Que se dispersent sur la page les mots

insuffisants, leur cendre couleur d'encre abandonnée, leur silence

que ne réchauffe aucun amour. Et prends-moi dans tes bras.

 

 

 

 

 

Commencement

.

Pourtant là où tu es, l'existence est simple. Un pan de soleil sur les façades. 

Les passants qui se croisent d'un pas plus ou moins alerte sur les trottoirs.

Une fillette blonde savamment coiffée, son père à la main, s'en va vers l'école.

Sur ton bureau des livres empilés par-dessus un savant désordre de papiers

parmi lesquels beaucoup sont des brouillons de poèmes, certains devenus

tout à fait inutiles (mais tu ne sais plus lesquels). Dans ton fauteuil assis,

tu réfléchis à la marque nouvelle qu'a laissée au pli de ton bras l'aiguille

de l'infirmière imperturbable qui t'a pompé deux ou trois centilitres de sang.

Incontestablement l'ecchymose aujourd'hui est plus large que d'ordinaire.

Pour la première fois tu constates que, sans ambiguïté, l'âge te fragilise.

Il te semble soudain que tu vois la grisaille du temps, à travers l'atmosphère

de la pièce, glisser à chaque instant dans le passé, sans que tu comprennes

par quel tour, ni par où exactement, ni pourquoi. Comme décline le soleil.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anciennes lumières

.

Sa nuit, il en dépose des bribes couleur de cendre sur la page du jour.

Il louvoie entre les écueils de sa vie amenuisée.

Ses regards imitent les hirondelles et s’en vont l’hiver au pays

lointain des chauds souvenirs, avec palmes, dunes,

marabouts blancs sur les collines et ressac près du cimetière

aux tombes chaulées dont chaque bougie clignote dans sa niche

et fume face à l’océan circulaire

.

Le cactus géant qui grimpait au mur de la façade

une nuit dans l’année donnait d’immenses fleurs immaculées

fanées presque aussitôt après l’aurore

Un prodige identique à l’éclosion en ce temps-là

de grands poèmes qui obligeaient à écrire

jusqu’au petit-matin, la fenêtre ouverte

aux effluves du verveinier

.

Années perdues où foisonnaient les beautés indicibles

Les paysages impérieux mais que les yeux de l’âme

parcouraient en toute liberté Les hommes dans leurs fouffes indigo

emballés jusqu’aux pupilles, brillantes d’une fausse fièvre

Les filles en capes noires capuchons pointus joues frottées de rouge

Les chevaux piaffant sur leur jarrets minces

comme s’ils avaient inventé l’élégance…

Les vastes tentes en poil de chèvre, carènes retournées

dans le sable ainsi que des barques au soleil !

.

Taisons-nous sur ces années aventureuses et sévères

dont rien ne peut être légué… Au demeurant

ce qui n’existe plus n’intéresse personne.

 

 

 

 

 


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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 15:25







INCONSCIENCE



Ah, le XXème siècle ! Comme il était aisé d'être poète au temps de la bonne conscience et des idéologies, des illusions savamment entretenues par le club des vainqueurs, avec le soutien tacite et vigoureux des capitalistes exécrés, évidemment !



Aujourd'hui quel primate appartenant à l'Humanité pourrait avoir la vanité de se croire assez sage pour vouloir, dans ses écrits, laisser - selon le terme à la mode, énoncé avec une gravité qui dans les vieux films semble comique - "un message" ?



Ce serait ne pas mesurer le ridicule de notre espèce batailleuse, au sujet de laquelle les Anciens déjà énonçaient comme une incontestable vérité qu' Homo homini lupus - autrement dit que "l'homme est un loup pour l'homme" !



Que le Poète s'engage, prenne un "parti" quelconque, et voici qu'il s'avilit, que très vite il va se trouver embrigadé aux côtés des prochains massacreurs qui prétendent savoir où est le juste, et  faire le bonheur des gens malgré eux...



Tel clan est prêt à réduire à coups de sabre ceux qui refusent de croire à l'existence d'une divinité dont les tueurs eux-mêmes ne savent rien de vrai ! Tel autre clan considère qu'il lui revient de gérer l'uranium, ou le pétrole,



Ou toute autre richesse d'une planète qui n'est à personne, et qu'il est légitime de détruire tout opposant à ce "droit" ! Chaque "club" de bipèdes du globe estime que sa cause est la seule bonne et justifie détestation et anéantissement de qui ne la partage pas.



C'est ainsi que la Terre, pendant que des armées d'imbéciles sont occupées à s'étriper pour des broutilles, dérive lentement, change de visage dans l'indifférence et se prépare sans regrets à rendre toute vie intenable à sa surface...



 

.

Pauvre poète !

Une paire de corbeaux immobiles et muets orne les ramilles transparentes grâce auxquelles ce pin s’achève parmi les nuées.

Ils sont tournés vers le soleil encore bas sur l’horizon, blanc comme une marguerite cosmique.

Les buissons alentour gloussent et gazouillent de roulades et flûtis divers, embrouillés au point que je ne parviens à discerner le sens d’aucune de ces conversations volatiles !

Une large feuille de bananier, d’un vert neuf et clair, me salue en balaçant de la nervure. La haute verveine aux corymbes fleuris l’imite.

Pauvre poète ! Comment rivaliser en mots avec la grâce inimitable et l’infinie diversité de ces présences végétales, qui n’ont pas besoin de paroles pour t’apprendre à être Homme de cette Terre ?





"Honneur des Hommes, Saint Langage…"

Confiez-moi votre âme, soufflait-il au revers d’une bourrasque d’embruns venue de la haute mer, je vous en récompenserai en vous offrant l’infinité des mondes possibles !

On voudrait bien ! Mais comment confier une chose qui n’existe pas autrement qu’en mot, à quelqu’un, si tentateur soit-il, dont la présence est corps de fiction et manteau de mirages ?

Même en tournant l’Anneau autour de notre annulaire, nous ne le ferions pas réapparaître, non plus que les voiles carrées rayées de noir et blanc des bateaux grecs ou romains qui hantent ces eaux très anciennes…

Une autre histoire, un autre temps, plein de Sauveurs, de Prophètes et de miracles ! La Foi du Charbonnier y avait encore cours et les Faust d’alors pouvaient encore de leur sang signer un pacte avec le Diable !

Il nous en reste de beaux contes pleins d’événements cruels, l’endurant soupçon de l’Invisible qui tel un moustique nous dérange et parfois nous démange – assorti du Saint Langage, "honneur des Hommes", ainsi qu’il fut gravé au fronton d’un palais.









Un matin de 2014

Dix heures moins le quart ! Les cigales d’août ont enfin repris leurs violons pour mettre en musique les secondes lancinantes et monotones qui forment la texture dont Klôthô tisse nos vies.

Accablé, attablé face à mon thé refroidi, je médite mollement sur ma conception du "poème parfait", qu’une bouffée de jasmin et la vibration d’une touffe de lavandes suffit à reconduire au néant.

Cette quête de l’Achevé, en un siècle où l’inachevé, l’approximatif, le négligé sont la règle, comme si le renoncement nonchalant était devenu le mot d’ordre qui avait effacé tous les autres,

Cette quête qui n’excite plus personne, et n’intéresse surtout pas ceux que l’époque estime être les Grands Créateurs Contemporains, cette quête-là, qui rebute les Grand Bluffeurs, faite d’une recherche minutieuse de certaine perfection,

N’a-t-elle désormais plus d’amateur – excepté toi ! – pour y trouver de quoi revêtir sa vie d’un somptueux vêtement de joie, rebrodé tout entier des fabuleux ramages que, d’un double fil de tradition et nouveauté, sait dessiner l’imagination ?







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Banalités

Au sixième coup de la cloche, l’habituelle poussière d’or envahit les feuillages… A contre-ciel, sous les poutres de l’avant-toit, un moucheron danse sur place, auquel un autre se joint qui parfois perturbe son manège.

Sur la tranche d’une branche coupée, un oiseau lilliputien s’exerce énergiquement à casser une graine de tournesol. Je me demande comment son petit cerveau résiste à des chocs du bec répétés, qu’on entend nettement en dépit des colombes, convaincues que leur rôle est de saturer le silence avec des cou-cououou-cou ! obsédants.

Quel est en moi cet autre, dont l’instinct matin après matin s’extasie inlassablement de la beauté de la lumière sur les choses ? Ce ne sont après tout que les rayons d’une énergie arrosant la planète face après face au cours de sa rotation ! Qu’il en résulte une profuse splendeur, serait-ce donc aux humains de s’en apercevoir, puisque manifestement plantes et animaux sont entièrement accaparés par leur ardeur à vivre ?

Et quelle logique y a-t-il à ce que l’on doive quitter les étranges merveilles de ce monde, mer, falaises pourpres, montagnes bleues à blanches collerettes, champs d’oliviers, forêts de cèdres caressant les nuages, herbes longues et douces dans le vent, à l’improviste, lorsque nous a été offerte la capacité de les contempler dans leur fascinante, absurde, splendide et souveraine insignifiance – simple reflet peut-être de la nôtre ?



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Mutatis mutandis

.

Troublé, comme par une chanson immémoriale, par la simple perspective d'un nuage lointain qui de son reflet éclaire le fond d'un lac. Quoi de plus mystérieux, et de plus dénué de mystère, que le jeu de la lumière qui symétrise les choses ? Les flaques d'eau sur le chemin de l'école, je ne pouvais m'empêcher d'imaginer qu'elles me révélaient la minceur du chemin réel sur lequel je posais mes brodequins. La magie de la pluie engendrait que du ciel se révèlait sous le sol détrempé...



Être l'ami des apparences les plus idiotes, cultiver les mirages, ne me semblait pas plus grave que de se fier aux illusions que tout un chacun appelait, avec une confiance ingénue, la réalité. La surprise d'une coccinelle sur le dos de ma main n'avait d'égale que celle de la voir ouvrir ses élytres rouges, déplier ses ailes de cellophane, et subitement s'effacer au fond du vent d'été. Si ce qui existe peut se trouver appelé à disparaître, dans l'instant passé en particulier, qu'a de réel la réalité ? me disais-je.



J'avais peine à me convaincre que là où je n'étais pas, ce que je connaissais subsistait, quoique hors de portée de mon regard. D'où le drame toujours renouvelé, toujours traumatisant des séparations. Je savais que, quittant ma grand'mère en septembre, rien – pas même les assurances de mes parents ! - ne pouvait garantir au gamin sanglotant que j'étais, qu'au-delà de l'immense période d'école je la reverrais.



Du reste, pour quantité de gens et de lieux où j'ai pu vivre, la disparition que j'ai toujours redoutée s'est produite. Je ne reconnais plus guère le village où je suis né. Des maisons où j'ai vécu, où j'ai élevé mes enfants, ont été englouties dans le gouffre des années, sans la moindre trace. Jusqu'aux calanques où nous allions nous baigner, les pierres plates sur lesquelles nous ruisselions pour nous sécher au soleil, les bouquets de thym qui se nichaient dans les anfractuosités pour cacher des oisillons affamés...



Vraiment, après sept lustres de merveilles, jour après jour retournées au néant, quelle bourde ce serait d'accorder encore le moindre crédit à ce monde instable et susceptible à tout instant de partir en fumée !





Ecrit sans papier

Je vous épuiserai, bric-à-brac et chaos bizarres de ma folie, dit le poème avec une témérité marquée au coin du rêve.

Ensemble nous chercherons des limites, cependant qu’immobiles, implacables et comme gisants.

Mais à qui expliquer le "géocide " clairement planétaire selon le mot d’un ami, alors que tant de malheureux tentent de fuir la stupidité religieuse, son fascisme nourri d’une pesante ignorance.

Toutes les tribus humaines n’ont d’autres soucis que de batailler pour ce qui, progressivement va se dissiper, disparaître, et toutes se retrouveront tôt ou tard nues, s’étant entredétruites pour rien.

Il faut croire que l’expérience "humanité" qu’a expérimentée la vie est en train de toucher à son terme.

Les insectes survivront.









Petit cadeau d’argent



Ce qu’il affectionnait, c’étaient les textes courts et déroutants, jamais éloignés de l’aisance du rêve. Non point qu’il cultivât, ainsi qui était de mode au siècle précédent, le "Surréel". Puisque, de surréel, il n’existait pour lui que le langage même, architecture de sa conscience.



Non ! – Son souci était de déshabituer le regard qu’il portait sur les choses, qu’elles refassent surface, sans pour autant les ternir ou les dénaturer en les compressant excessivement dans la senne de phrases laborieusement retirée des profondeurs…



Pêcheur, il scrutait l’ondoyante verdeur maternelle, à l’affût du rien argenté qui trahirait, croisant secrètement dans l’invisible courant selon lequel la vie se trouve inexorablement aspirée d’une heure vers la suivante, les menées d’une Parole.



Encore fallait-il ne pas l’effaroucher, la séduire, l’appâter par une sorte d’immobilité méditative, de disponibilité vacante en laquelle elle puisse à mots perdus se jeter, telle une sirène en mal d’amour qui prendrait pour elle la place vide, dans la barque…



Bientôt dans notre nuit s’élèverait alors une voix si pure qu’au firmament, même les étoiles en frissonneraient !









Aube ratée



Au jour levant, laiteux, le ciel est ce matin veiné comme une agate.



La cloche claire qui scande l’heure en se frayant un passage entre les roucoulées des tourterelles, est relayée par une autre, plus grave, celle peut-être annonçant un office.



Toujours dans le même espace aérien, sous la poutre, mais solitaire, le moucheron a repris sa danse vaine.



Un pivert invisible s’active à questionner du bec l’écorce rouge d’un pin, dans les hauteurs du tronc.



Poursuivant quatre pies insolentes, mon regard erre à travers le minutieux feuillage du vieil amandier.



Des senteurs d’herbe humide couvrent celle du jasmin, qui rechigne à se répandre sans la chaude collaboration du soleil.



Lequel se fait attendre, tandis que le ciel voilé diffuse une clarté médiocre et sans ombres : les oiseaux rauques, du reste, s’en agacent et multiplient les protestations inharmonieuses.



Il suffit donc d’une lumière un peu glauque pour que l’ambiance s’aigrisse, que le paysage se teinte de nuances dépressives, que les arbres se renferment dans un magma de feuilles ternes…



Et que, de la vallée, les divers bruits lointains des hommes, qui montent en puissance, prennent le sens d’une menace exaspérant tout ce qui vit.







Ante noctem



Une page couleur de soleil couchant. Brume crème qui décolore l’altitude où maraudent, non pas des moustiques mais les hélicoptères de la gendarmerie surveillant les plages. Un dernier glissement d’hirondelles derrière la haie, que n’accompagne aucun cri.



Dans une ville du Nord, une dame lit les oeuvres d’un essayiste admirable au nom slave. À l’ouest, une jeune femme amuse son enfant qui tient debout depuis peu mais s’avance avec témérité. Non loin d’ici un jeune garçon s’enthousiasme pour une mine de quartz dont les cristaux brillent comme des yeux de chèvres. Du côté est, une vieille dame souriante s’attarde à contempler longuement la mer, que rasent des rayons de lumière déclinante, éclaboussant et cueillant les crêtes fleuries d’écume.



Une page couleur de couchant. On y écrit par la force de l’inertie, comme gyroscopique, de l’habitude, tellement ancienne, qui oriente l’axe oblique du stylo inexorablement. Bientôt sera la nuit, calme, assoupissement et délivrance. La question ridicule de n’être pas aimé é qu’importe ? – ou bien de l’être – qu’importe ? -, ne perturbera pas de sa tare subconsciente la pente de nos pensées. Elles reprendront leur liberté joyeuse, migreront vers les exotismes du rêve ainsi que ces flamants roses dont les longues échasses tiennent à distance le sol salé, ou que dans un claquement collectif leurs longues ailes emportent en planées paresseuses à travers les vents purs…



Une page crépusculaire. Y flamboie par giclées d’étincelles imagées ma mémoire, atlantide d’amours englouties et de contrées perdues, de musiques réduites à la vision d’une poignée de notes erratiques, de senteurs de vanille, de giroflée, de jasmin blanc, bric-à-brac entrefarci de visages oubliés ou chers, de voix qui d’être intérieures vous remuent les tripes, l’ensemble brasillant ainsi qu’un tas de ruines encore fumantes après le passage d’une horde ravageuse, nomade et disparue en un éclair !…







L’homme superflu



Difficile fonction que celle de trop parler ! D’énoncer tout haut les contradictions du psychisme chaotique de l’Homme. Plus heureux est celui qui se contente d’ouvrir les volets de bois et de laisser entrer les images lumineuses dudehors.



Depuis l’abîme – tantôt depuis le zénith, tantôt depuis le nadir -, la parole sans succès s’essaye à s’ajuster à l’exact niveau du plancher des vaches. Elle dure sous la menace constante d’un renoncement qui ne se concrétise jamais, moteur de son éternité…



Quel est cet instant présent dont la teneur sur nous s’enveloppe puis nous échappe en pénétrant jusqu’au centre de nous-mêmes, comme s’effondre la lumière au coeur d’un de ces trous noirs des astronomes ? Chaque minute chargée des scories duMaintenant s’engouffre dans un passé qui n’a pour subsister un peu que l’espace fictif de nos mémoires !



Évidemment, après somme toute moins d’un siècle, tout cela est dissipé dans la dispersion atomique de la cendre d’étoiles qui nous compose. Et nos écrits – lorsque écrits il y a – s’ils nous survivent, leur fragilité tôt ou tard réduira en poudre l’encre et le papier qu’on croyait promis à durer plus que nous.









Trou de serrure

Peu de songe, et ténu, un souffle mêlé au silence. Dehors la nuit est seule avec elle-même. Pas de lune ni d’étoiles, pas de grillon chantant. Juste un ciel opaque, sans rien pour éclaircir l’isolement des ténèbres.

Se pourrait-il que le jour ne revienne jamais ? Que s’installe un règne de glaciation, un éternel minuit, figé par le sort issu des lèvres maléfiques de quelque Sorcière Blanche ? Deux-trois frissons enfantins coulent entre les omoplates du vieillard mal réveillé.

Il est trop tôt pour qu’un indice certain concernant la tournure des heures prochaines se laisse entrevoir. Dans l’instant ne vous contemple que la face de chêne aveugle de l’armoire, une grande armoire avec ses deux ferrures ornant deux trous de serrures : celui de gauche, faux, n’étant là que pour la symétrie.

C’est un peu le regard de la poésie, en S comme les ouïes des violons : d’ornements argentés, ce regard enjolive un volume fibreux qui lui est extérieur, clos sur une boîte de Pandore, autour d’une paire de trous dont l’un, – mais lequel ? – attend une clé perdue.







Aphasie

Sur le jaune de Naples de cette fin d’après-midi les arbres profilent un dessin fait de lacis, taches et pâtés, d’une variété que l’imagination, aride comme un sol de latérite, est incapable d’accompagner.

Une espèce d’anémie de la plume, d’assèchement subit et inhabituel de l’écriture elle-même, insupportable et déprimant, corroborée par une vacuité débordant de souffrances indéfinissables, dont aucune n’a d’aptitude à se muer en douleur physique.

Et c’est là le noeud de l’effroi, la gorge qu’une invisible main enserre jusqu’à la limite de l’irrespirable, le coeur affolé que l’on n’arrive plus à calmer, tel un petit animal pris d’une crise de panique…

Seule une belle page blanche où courra librement – libérée de l’oppresseur mystérieux – un stylo facile, peut remédier à pareille agonie, qui faute d’intervention scripturale d’urgence fait souvent craindre une aphasie sans retour !







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Une aube de plus !

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Minuscules vies dont les pépiements réveillent la touffeur des pins immenses

Infimes drames Infimes joies animales

Au secret d’amples ailes de verdure que nul souffle ne dérange et dont la sérénité diffuse alentour impose son silence

Donnant le sentiment que le site est en attente

.

La première hirondelle coupe à travers le ciel

Faisant vivacité de sa solitude

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Dans l’observation d’une rose un moment je m’oublie

Seule elle-aussi D’un beau rouge corail au milieu de ses soeurs éteintes

Qui fleurit pour personne et se suffit d’être en beauté

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Quelle grâce d’être encore en ce parc

Cerné par la luxuriance chlorophyllienne

Tant de nature aux humains restitue un peu de ce qu’ils furent

.

À cette pensée un frisson surgit du fond de mes os – qui ne grincent pas encore ! -

Il se communique aux feuillages les plus proches

Puis de place en place s’élargit aux plus lointains et soudain le jasmin

Embaume – ce qu’apprécie, le nez en l’air, un hérisson insouciant qui trottine

Parmi plans de tomates, potirons et salades

.

D’une aile rapide voici qu’une colombe traverse l’espace et disparaît

Derrière le toit dont le faîte rougit en signe que d’en-haut

Déjà l’on aperçoit poindre le feu du soleil et les degrés de la lumière…



 





Laconiques !



Ramasser sur l’estran des varechs orangés, voilà une activité séduisante, avec les couleurs que lui prête l’écran de télévision. Les professionnels de la chose expliquent ce qu’ils en font, des colorants alimentaires me semble-t-il, mais les malheureux avaient un langage tellement rudimentaire que j’ai décroché très vite et mon esprit s’est mis à vagabonder au bord de la mer d’Iroise, parmi tous ces métiers presque disparus. Quand au journaliste intarissable qui jugeait de son devoir de combler les lacunes d’inexplications avec des commentaires redondants et oiseux, il m’exaspérait…



Me sont vite revenues des images de Roscoff, la pluie jusqu’au soir dans un petit bar borgne où se rassemblaient des marins épais, râblés, tanguant moins à cause de l’alcool qu’ils éclusaient que de l’habitude du roulis sur le pont des rafiots. Trognes rougeaudes et barbes hirsutes. Peu de mots. Il me souvient d’avoir obtenu un vague sourire de sympathie d’une sorte d’ours broussailleux de barbe et de sourcils, vêtu de gros bleu, qui avait aussitôt détourné ses yeux délavés sur les reflets huileux des quinquets dans la vitre de la nuit noire, avec une expression qui semblait accablée de trop d’expériences, de trop d’événements brutaux, de trop de visions exotiques, de trop de gros temps épuisant pour pouvoir être transmise.



Et de fait, qu’aurais-je pu partager d’autre avec cet homme qu’un fugace brin d’indicible ? Lui eussé-je parlé, il m’eût regardé comme un freluquet bavard. Que lui me parlât ? Mais l’aventure de sa vie était profusément au-delà de tout ce qu’il était en mesure de raconter ou d’exprimer. Finalement, je lui ai offert un verre qu’il a accepté, et nous avons trinqué silencieusement au milieu des fumées et des autres accoudés au cuivre doré (parfaitement étincelant et astiqué comme l’accastillage d’un bateau) du bar derrière lequel officiait un garçon de mon âge : dans les vingt-deux, déjà taciturne et laconique. J’ai voulu remettre ça, mon non-interlocuteur m’a fait un signe de dénégation sommaire, s’est retourné en grommelant d’une voix rocailleuse que ç’aurait dû être à lui de payer la tournée, que ce serait pour la prochaine fois car il embarquait incessamment.



Il est sorti d’un pas pesant. Tandis que la porte se refermait avec une lenteur automatique, je l’ai regardé s’enfoncer dans la nuit, entre les éclats de phare et les feux rougeâtres des cargos. Evidemment je ne l’ai jamais revu, partant moi-même le lendemain vers Audierne, où je suis sans doute l’un des derniers qui ait pu contempler le rassemblement d’une flottille d’anciens thoniers – ou morutiers peut-être ? – sur le point de partir en saison. Toutes ces barques avec, qui pendaient des mâts et des vergues, ces filins, ces bouts, ces lignes, ces voiles molles gonflées l’une après l’autre, ressemblaient à des métiers de basse-lisse, prêts à tisser des kilomètres de mer moirée, qu’engrangerait certaine ensouple invisible tournant autout de l’axe de l’horizon…



De ces souvenirs, ouverte et suspendue, j’ai gardé pour conclusion qu’il existe, parmi les travaux dont les hommes ont fait leur profession, des métiers exercés dans des conditions si dures, si exigeantes, si accaparantes, que tout langage s’y trouve réduit au minimum, afin d’employer le plus d’énergie possible à l’indispensable, quasi-surhumain, qui vous sollicite à chaque instant…







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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 15:23

 

 

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Victorieuse Nature

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Ce n'est pas le nombre des oiseaux que nous observons

avec la joie mordorée des frondaisons de nuées au matin

Non - ce qui nous regarde et fait signe avec gazouillements

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c'est la variété noire blanche rose bleue jaune de Naples

de leurs plumages tachetés unis rayés ocellés qui disent

Palombe Loriot Serin Sittelle Pitpit Corbeau Pie Verdier

.

C'est l'angle acéré des ailes ou la fourche de leur queue

qui - leurs plumes luisant d'une trajectoire à reflet d'aurore -

sculptent dans l'air l'ineffable contour d'une Athéna Nikè

.

Beau ciel d'été sur le jardin - quelle brise délicieuse vient

de la mer qui miroite entre les chênes-verts et confirme

par des senteurs de lavande et d'anis la divine présence !

 







(Variante)

C’est l’angle acéré des ailes ou la fourche de leur queue

qui – leurs plumes luisant d’une trajectoire à reflet d’aurore -

sculptent dans l’air l’ineffable contour d’une Sainte Victoire

.

Comme les hirondelles de Corfou esquissaient dans l’azur

une Athéna Nikè au-dessus des murailles obliques du fort

et des bateaux de pêche désoeuvrés dans les bassins du port

 

 

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Anticipation

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À travers le ciel nébuleux de ses rêves il s’envolait

léger immatériel à son âme réduit sans souci de la nuit

du dehors qui brûlait froidement ses étoiles puis les offrait

à croquer au Moloch de l’horizon hérissé de dents enneigées

.

Comme on se croise parfois entre oiseaux il saluait d'autres âmes

errant au sein du même éther que ne trouble aucun vent

et que les corps imprégnés de sommeil auraient trouvé irrespirable

Il vivait avec elles d’étranges amours sous le regard des lunes

compatissantes occupées à se mirer dans d’évanescentes rivières

.

Il se disait qu’être mort était peut-être cela – ou peut être autre chose





 

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Mondialisation

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Dans la voix de qui l'on aime on entend toujours ce frisson

que nous transmet si bien le téléphone lorsqu'on a l'oreille

attentive L'appréhension de la distance L'anxiété de l'absence

En arrière-plan les pleurs d'un être que l'ignorance affame

.

Et c'est bien en ce monde écoeurant ce qui nous inquiète le plus

Ces constellations de drames annoncés que relaient à plaisir

les médias qui nous intoxiquent sans vergogne de tragédies

dont l'ampleur va du planétaire à l'intime sans qu'on ait pu

déterminer la frontière qui nous sépare de ce qui hors de portée

.

nous renvoie à notre impuissance face à ceux que nous aimons

 

 

 

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Perplexité

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Quel est cet univers qui pour se rendre supportable

voile l'horreur sous le masque d'or de la beauté ?

Qui allie à des façons luxuriantes de paradis

mille grands ou minuscules drames d'une impitoyable

.

cruauté ? Ici la grandeur tournoyante des immenses galaxies

côtoie l'infime humilité des feuilles mortes qui retournent

fusionner avec la terre, et des germes qui les décomposent...

Partout de fascinants miracles surgissent pour une fraction

de seconde ou cent millions d'années – et rentrent tôt ou tard

.

dans l'athanor du Néant qui remodèle indéfiniment l'existant...

 

 

 

 

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Note de survie

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Les dernières ne sont-elles pas les plus belles aurores

Celles des grands pins muets qui gardent l'azur immobile

puis s'illuminent de la tête en entendant le cristal des oiseaux

et les premières rumeurs humaines qui traversent la vallée

.

Blanche ou rose chaque tourterelle translucide joue de l'aile

parmi la profusion floue des arbres que le soleil commence

à recenser en trahissant au passage la funambule rousseur

d'un écureuil furtif que la fraîcheur de l'air encore parfumée

incite à rentrer chez lui avant l'heure des écorces chaudes

.

Une cloche faible compte sept Les pies sont parties prier

Reste un pivert qui s'obstine à frapper à la porte du tronc

d'un chêne tout en sachant bien qu'elle ne s'ouvrira pas.

 

 

 

 

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Médaille d'aube

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De son grelot électronique un grillon caché

sous la prairie tente de prolonger la nuit

et finit par y renoncer Ce sont les passereaux

qui prennent le relais pour confirmer leur gaieté

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Gronde un avion longeant les bancs de corail

erratique émergés dans le ciel glauque de l'aube

Les plus hauts prennent feu tandis que les autres

transhument en masse vers l'attirante Italie

ses belles campagnes ses lacs et deltas miroitants

.

Sans doute est-il alors nécessaire qu'un moustique

zélé zinzine à notre oreille pour nous rappeler - avec

insistance - qu'il existe un revers à la splendeur du Tout.

 

 

 

 

Immanente aurore

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Fraîchement surgie des eaux la lumière de sept heures

apporte un frisson de ressac et le transmet comme un

lointain souvenir aux frondaisons qu'elle rebrousse

en troublant de son effervescence un envol de tourterelles

.

Ce matin est tellement pur que le ciel donne le sentiment

que l'on habite – en compagne de notre paysage natal -

l'intérieur d'une immense cathédrale de saphir qui fait

les arbres rêver d'apprivoiser la source des hauteurs bleues

tandis que s'éveille la rumeur machinale des activités humaines

.

Nul doute que ce monde-ci ne m'ait beaucoup donné – aussi

beaucoup repris – mais quelle grâce qu'en mes derniers temps

me soit rendue la pénétrante beauté de mes regards d'enfant !

 

 

 

 

 

 

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Inspiré par La Fontaine

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Pygargue solitaire mesurant l'envergure des flux d'air

tu décris avec des huit la quiétude infinie de la nue

ce terrain de jeux à travers lequel s'étire la brume des rêves

En bas bourdonnent les frelons Flûtent les roitelets

.

La foule des feuilles est un foisonnement de langues

Chacune à sa place communie au grand soleil dont le sens

se donne à toutes en autant d'hosties de lumière et le bois

dirait-on chuchote une mystérieuse action de grâce

en guise de plan de vol pour les brises imprévoyantes

.

Quant à moi, je me tais Assis sur une pierre plate

je note à la volée - en regardant les gerris arpenter

le reflet – les paroles d'émeraude d'une proche source.

 

 

 

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Olivier d'Apollon

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Sous mes yeux, non loin de la terrasse, il s'argente

un jeune olivier finement ramifié qui me parle

sans mots de ce qu'est la grâce de vivre, comme si

se suffisait à elle-même cette grâce sans qu'il soit

.

besoin d'y adjoindre un sens supplémentaire – ainsi

que la plupart du temps la Poésie s'estime en devoir

de le faire afin d'approfondir en notre regard la densité

en quoi consiste l'attirante gravité des choses quand

leur présence nous étreint d'une occulte sollicitude

.

Celle d'un univers que l'on change en absurde Monde

à force d'y chercher par des vues de l'esprit un sens

dont l'heureux chiffrage du poème n'a nullement besoin.

 

 

 

 

 

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Présence des pins

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Petits écureuils fripons dans l'amandier

s'activant vivement à leurs menus larcins

tandis que se diffusent les effluves du jasmin

et que stridence de cigales et pépiements d'oiseaux

.

édifient autour de moi un cirque d'arbres frémissants

dominé par les grands pins en manches de velours vert

qu'une brise solennelle agite avec une majesté lente

Tous m'observent du haut d'une ancestrale sagesse

parente de celle qu'on lit dans les yeux des éléphants

.

Leurs lourds pieds d'écorce au flanc des restanques

plantés, jusque dans l'altitude bleue définissent le site

D'espace incessamment changer ne les intéresse pas.

 

 

 


Comme de l'or

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Seul à écouter les répons des oiseaux et le frissement soyeux des aubes du haut des arbres occupées à disposer les nuées au sein d'un flou diapré il contemplait la pluie des fines flèches du soleil dont chaque feuille était la cible avide

.

Une mouche quelquefois restait un moment posée sur la nappe non loin de la tasse de thé et de gros yeux protubérants le fixait immobile ailes transparentes agrafées à son dos cuirassé de métal vert sur des pattes ciliformes trop nombreuses et coudées Peut-être une espionne de Beelzebub venue jauger combien de temps le solitaire aurait encore à vivre avant que son âme ne rallie le Royaume des Morts

.

Très loin éveillaient ses rêves les images de femmes aimées dont les émouvants regards s'ouvraient sur l'horizon incandescent au long duquel se mouvait incessamment la mer se roulant en son propre flot – ce pelage nu comme la peau luisante d'un dauphin - Comment ne pas envier leurs belles âmes à elles qui sont nées avec au coeur l'essence de l'amour

.

Lui retrouvait le corps et le visage de sa muse partout dans les détails flexibles du réel courbes des ramures sveltesse élancée des troncs faces illuminées des frondaisons tout était bon comme dans ces dessins pour amuser les enfants en lesquels on doit détecter sept ou huit figures inapparentes

.

Voilà quelle était sa façon poétique à lui d'érotiser son univers de le rendre neuf et désirable d'en raviver par une fraîcheur d'aurore la vieille beauté aujourd'hui démodée de même qu'on astique une monnaie antique dont le bronze a terni au cours d'une immémoriale inhumation jusqu'à ce qu'on obtienne de la voir briller aussi purement que le masque d'or de Toutankhamon.

 

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Eternel insatisfait

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Que de temps passé mes amis à écouter la chaleur du jour suscitée par le chant des cigales et la faible rumeur des hommes au-delà angoissante, angoissée

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Dans le jeune olivier des insectes tissent un réseau plus léger même que l’air qu’il anime ah comme est douce la sagesse végétale qui sait se contenter de sa part de lumière et d’un souffle de vent

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Qu’est-elle devenue ma part de lumière à moi Et que me reste-t-il du souffle d’autrefois lorsque le coeur à se rompre battant je me jetais à corps perdu dans la vie de l’amour faute d’aimer suffisamment la vie

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Sans doute ressemblais-je alors à ce gros bourdon maladroit que je vois s’enfoncer entre les jupes d’une rose sans vergogne cherchant à jouir du pistil délicieux mais déjà c’est fini et voici qu’il est reparti en quête d’autres corolles sucrées

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Décevante est l’existence Décevante quand bien même une fée inconnue l’ait comblée ainsi qu’il en fut de l’aventure inachevée de mes années qu’une autre fée au sourire mystérieux accompagna en l’ensorcelant de ses charmes

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Et de tant de sollicitude qu’à présent y songeant je ne puis que me reprocher à moi-même l’ingrate nostalgie qui déploie à mes yeux les dix mille autres vies que je n’ai pas vécues !

 

 

 

 

 

 

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Vieillir

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Les joies irisées du jour, au crépuscule, ma tristesse les écrase ainsi que coquilles de nacre sous les pas d'un inconnu tardif qui s'avance au long du rivage... Lourds pas de la nuit auxquels se rangent, amplifiés, mes battements de cœur, plus pitoyables que ceux d'un oiseau qu'on serrerait dans sa main pour ne pas qu'il s'enfuie...

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Ce qui accable, venu le temps du futur borné, c'est l'impuissance associée au ridicule. On se voudrait insouciant, livré à la fameuse « légèreté de l'être » de M. K., et voici qu'on est lesté d'une vie passée qui grève nos épaules de sa besace de chagrins, de ratages, de désespoirs, qu'on a peine à soutenir...

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C'est, à mon sens, la raison de la démarche lente qu'on voit aux vieillards, levant de temps en temps au ciel un regard bleu-lessive ou noir-délavé, pour se réconforter l'esprit grâce à la trajectoire foudroyante d'énergie des hirondelles, à la sérénité de l'espace indigo sur les collines où s'élève une lune agrandie...

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Et quand l'atmosphère est pure, grâce à la nonchalance floue des nuages, pâles et indistincts parmi les premières étoiles qui prennent le quart : les deviner passant fantômes dans nos rêves quand à notre insu nous dodelinons en nous assoupissant devant l'Indigence Télévisée, est le peu de conscience qui nous reste...

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Triste est la vie des vieux, qui ressemble à un paquebot revenant de croisière lorsqu'est en vue le môle du retour, son phare flashant depuis des lustres les minutes qui nous rapprochent du port, la ville au loin scintillant de feux parmi lesquels aucun ne nous attend, à quoi il faut ajouter l'autre serrement de cœur des visions joyeuses du passé !

 

 

 

 

 

 

 

 

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Aναπόφευκτη ομορφιά

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D’où nous vient ce contentement lorsqu’en approchant de la fenêtre ouverte nous parviennent, bouffées ténues, indéfinissablement exquises, presque insaisissables, les effluves du jasmin ?

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L’après-midi décline ses clartés sous les arbres, sculpte à contre-jour l’élan des troncs, émerveille d’une clarté semblable à ce qu’on imagine être celle de l’or philosophal les frondaisons retombantes des bougainvilliers en fleur.

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Comment se fait-il qu’imprégné des massacres, des hideurs, des abominations de ce monde, ce ne soit pas la cruauté que j’en perçois spontanément, mais ses étonnantes beautés, la surabondance de ses splendeurs ?

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Je sais le terme qui m’attend, qui attend ceux que j’aime, je sais leur peine à vivre, les pièges constants dont ils sont contrains à se dépêtrer sans moi, parce que chacun a son libre chemin. Pourtant une étincelle en moi résiste au malheur…

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Voici, c’est une colombe en approche qui se pose là-devant, c’est une fillette en robe rouge à volants qui passe dans la rue, c’est un caniche qui joue avec son ombre près du mur, mille riens en somme, et chacun m’inonde d’un instant de grâce.

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Parfois j’ai l’impression d’être un arbre qu’une saute de la brise traverse d’une fraîcheur mystérieuse, propageant son tressaillement dans les profondeurs des feuillages, lequel soudain se résout et s’apaise en cri d’oiseau vaste et cristallin comme l’azur.

 



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NEUVE CHANSON

Neuve chanson que celle du jour qui commence. Déjà la montagne éclaire les houppelandes laiteuses de sa suite de brumes. Les oiseaux dorment encore. Sur les coteaux les carrés des vignes et des oliviers, face à face rangés en bataille, frémissent d’impatience, cependant qu’aucun combat ne les attend même si leur en donnait la promesse ou le signal quelque corbeau facétieux !

C’est l’heure où les cuivres glorieux du soleil saluent en silence la persistance de la mer et de l’immense paysage. Le ciel en profite pour se glisser jusque entre les trouées des frondaisons et leur laisser quelques pièces de son puzzle clair. Un écureuil s’y attarde une minute, passant de l’une à l’autre, hésite, mais finalement les juges impropres à la consommation et retourne à sa cachette d’ombre.

Comment faire pour égaler la joie de ces fragments célestes, leur optimisme, avec les éclats de langage que j’ai cueillis au bord du long chemin d’années qui me relie à mon enfance, selon l’exemple du Facteur Cheval ramassant quotidiennement, aux détours de sa vie monotone, tel ou tel silex d’une forme choisie, afin de l’agréger à l’oeuvre de sa stupéfiante folie, à son Palais Idéal ?

Longtemps, si longtemps que j’accumule, que j’agence et défais et réagence et redéfais et raboute encore les fragments d’un poème inachevable et rêvé, sous l’oeil indifférent ou goguenard de mes contemporains, dont les plus savants et les plus bienveillants s’attachent par compassion – ils ont toute ma gratitude ! – a faire un peu semblant de les comprendre !

Et pourtant l’Achevé, le Parfait, l’Eternel, m’aimantent. Vers eux je me tourne invariablement, aigu et critique, comme une aiguille de boussole que l’invisible obstinément ramène à pointer vers le Nord. Parfois un instant d’exaltation au parfum de lavande et de verveine marque quelques phrases heureuses que je prends naïvement pour un rien de réussite…

Alors je regarde l’aurore avec reconnaissance même si j’ai conscience – hélas ! – qu’elle déploie le même plumage aux rémiges rouges et dorées que celui du couchant lorsqu’il fait une dernière fois la roue au-dessus des monts embrumés, tandis qu’en mon coeur palpite une fragile voix qui demande avec insistance s’il est bien certain que je sois toujours là demain.







.

Pensées autour d'une aquarelle

.

Vision d'Egypte, de felouques monoailées, reflets sur le fleuve millénaire, monuments aux ruines comprimantes de grandeur, souvenir des pharaons dans le regard de paysans aux visages émaciés par le dieu-soleil, tête enturbannée d'un vieux chiffon. C'est la télé documentaire au regard de touriste planétaire. Qui détourne son regard, et donc le nôtre, de tout ce qui pourrait attrister notre curiosité.

.

Me revient le souvenir d'une aquarelle ancienne - années 1900 à en juger par son cadre patiné-, qui semblait fraîchement lavée, miraculeusement transparente, et représentait précisément l'un de ces bateaux vu de trois-quarts, la voile incurvée d'une blancheur lumineuse. Elle ornait la vitrine d'un antiquaire dans une rue voisine de celle du Cherche-Midi. Peintre anonyme, - cependant son prix la mettait hors de portée de mes désirs...

.

Il y aura tantôt quarante ans que j'en conserve l'image intacte dans ma mémoire, telle une icône de l'art limpide et immarcessible dont l'idéal nourrissait mes rêves ! Car ce n'est pas la force de visions convulsives et de fantasmes horrifiques, d'art aux contours ruinés, que j'espérais atteindre dans mes poèmes : mais juste cette inoubliable légèreté, cette spontanéité sans repentirs, inaccessible et parfaite en sa justesse, et pour ainsi dire en le baume de ses couleurs...

.

Guérir une plaie avec des saignées, de la boucherie, du massacre, ou en exposant le monde et l'humanité à l'envers, hurler à la révolution en art tout en vendant très cher aux bourgeois ses tableaux avec la complicitée honnie des marchands, m'a toujours semblé une entreprise proprement insensée. Comme celle d'un chirurgien qui laisserait après l'opération les entrailles du patient béantes sans recoudre d'un catgut, bientôt disparu, la blessure qui fut nécessaire.





.

L'inexplicable



Est-il "normal" de te rêver citron suspendu dans l'août épris de feuillages et de splendeurs lointaines, au-dessus des flocons odorants du jasmin en train d'escalader insidieusement ses arceaux de fer ?



A tire-d'aile les colombes, ces lys aériens, épousent des courbes de l'air qu'elles sont seules à connaître, reliant de vertige la cime de l'yeuse au chêne et le chêne au pin, que pas un souffle n'anime.



Au jardin les lavandes s'appliquent à traduire en parfum ce qu'elles ont capté de la couleur du ciel ; les salades moquent le vert sombre des concombres ; l'olivier, sur les conseils de la nuit passée, tamise l'intensité de son dieu.



Comment imaginer en voyant les abeilles ployer la tige des fleurs, mésanges et bergeronnettes piquer la graine dans leur maison qui balance, ou cette mouche qui arpente sans peur les ramages de la nappe au coin de laquelle je griffonne un papier,



Qu'il y a des myriades d'endroits au-dessus desquels les mêmes nuages, dorés comme citrons par le même soleil dans le même ciel, regardent indifférents des hordes d'humains massacrer en hurlant des enfants et des femmes qui meurent sans comprendre avec, pour dernier regard, un bain de sang sur leur rétine à jamais imprimé ?







 

 

.

Victorieuse Nature

.

Ce n'est pas le nombre des oiseaux que nous observons

avec la joie mordorée des frondaisons de nuées au matin

Non - ce qui nous regarde et fait signe avec gazouillements

.

c'est la variété noire blanche rose bleue jaune de Naples

de leurs plumages tachetés unis rayés ocellés qui disent

Palombe Loriot Serin Sittelle Pitpit Corbeau Pie Verdier

.

C'est l'angle acéré des ailes ou la fourche de leur queue

qui - leurs plumes luisant d'une trajectoire à reflet d'aurore -

sculptent dans l'air l'ineffable contour d'une Athéna Nikè

.

Beau ciel d'été sur le jardin - quelle brise délicieuse vient

de la mer qui miroite entre les chênes-verts et confirme

par des senteurs de lavande et d'anis la divine présence !

 







(Variante)

C’est l’angle acéré des ailes ou la fourche de leur queue

qui – leurs plumes luisant d’une trajectoire à reflet d’aurore -

sculptent dans l’air l’ineffable contour d’une Sainte Victoire

.

Comme les hirondelles de Corfou esquissaient dans l’azur

une Athéna Nikè au-dessus des murailles obliques du fort

et des bateaux de pêche désoeuvrés dans les bassins du port

 

 

.

Anticipation

.

À travers le ciel nébuleux de ses rêves il s’envolait

léger immatériel à son âme réduit sans souci de la nuit

du dehors qui brûlait froidement ses étoiles puis les offrait

à croquer au Moloch de l’horizon hérissé de dents enneigées

.

Comme on se croise parfois entre oiseaux il saluait d'autres âmes

errant au sein du même éther que ne trouble aucun vent

et que les corps imprégnés de sommeil auraient trouvé irrespirable

Il vivait avec elles d’étranges amours sous le regard des lunes

compatissantes occupées à se mirer dans d’évanescentes rivières

.

Il se disait qu’être mort était peut-être cela – ou peut être autre chose





 

.

Mondialisation

.

Dans la voix de qui l'on aime on entend toujours ce frisson

que nous transmet si bien le téléphone lorsqu'on a l'oreille

attentive L'appréhension de la distance L'anxiété de l'absence

En arrière-plan les pleurs d'un être que l'ignorance affame

.

Et c'est bien en ce monde écoeurant ce qui nous inquiète le plus

Ces constellations de drames annoncés que relaient à plaisir

les médias qui nous intoxiquent sans vergogne de tragédies

dont l'ampleur va du planétaire à l'intime sans qu'on ait pu

déterminer la frontière qui nous sépare de ce qui hors de portée

.

nous renvoie à notre impuissance face à ceux que nous aimons

 

 

 

.

Perplexité

.

Quel est cet univers qui pour se rendre supportable

voile l'horreur sous le masque d'or de la beauté ?

Qui allie à des façons luxuriantes de paradis

mille grands ou minuscules drames d'une impitoyable

.

cruauté ? Ici la grandeur tournoyante des immenses galaxies

côtoie l'infime humilité des feuilles mortes qui retournent

fusionner avec la terre, et des germes qui les décomposent...

Partout de fascinants miracles surgissent pour une fraction

de seconde ou cent millions d'années – et rentrent tôt ou tard

.

dans l'athanor du Néant qui remodèle indéfiniment l'existant...

 

 

 

 

.

 

Note de survie

.

Les dernières ne sont-elles pas les plus belles aurores

Celles des grands pins muets qui gardent l'azur immobile

puis s'illuminent de la tête en entendant le cristal des oiseaux

et les premières rumeurs humaines qui traversent la vallée

.

Blanche ou rose chaque tourterelle translucide joue de l'aile

parmi la profusion floue des arbres que le soleil commence

à recenser en trahissant au passage la funambule rousseur

d'un écureuil furtif que la fraîcheur de l'air encore parfumée

incite à rentrer chez lui avant l'heure des écorces chaudes

.

Une cloche faible compte sept Les pies sont parties prier

Reste un pivert qui s'obstine à frapper à la porte du tronc

d'un chêne tout en sachant bien qu'elle ne s'ouvrira pas.

 

 

 

 

.

Médaille d'aube

.

De son grelot électronique un grillon caché

sous la prairie tente de prolonger la nuit

et finit par y renoncer Ce sont les passereaux

qui prennent le relais pour confirmer leur gaieté

.

Gronde un avion longeant les bancs de corail

erratique émergés dans le ciel glauque de l'aube

Les plus hauts prennent feu tandis que les autres

transhument en masse vers l'attirante Italie

ses belles campagnes ses lacs et deltas miroitants

.

Sans doute est-il alors nécessaire qu'un moustique

zélé zinzine à notre oreille pour nous rappeler - avec

insistance - qu'il existe un revers à la splendeur du Tout.

 

 

 

 

Immanente aurore

.

Fraîchement surgie des eaux la lumière de sept heures

apporte un frisson de ressac et le transmet comme un

lointain souvenir aux frondaisons qu'elle rebrousse

en troublant de son effervescence un envol de tourterelles

.

Ce matin est tellement pur que le ciel donne le sentiment

que l'on habite – en compagne de notre paysage natal -

l'intérieur d'une immense cathédrale de saphir qui fait

les arbres rêver d'apprivoiser la source des hauteurs bleues

tandis que s'éveille la rumeur machinale des activités humaines

.

Nul doute que ce monde-ci ne m'ait beaucoup donné – aussi

beaucoup repris – mais quelle grâce qu'en mes derniers temps

me soit rendue la pénétrante beauté de mes regards d'enfant !

 

 

 

 

 

 

.

 

Inspiré par La Fontaine

.

Pygargue solitaire mesurant l'envergure des flux d'air

tu décris avec des huit la quiétude infinie de la nue

ce terrain de jeux à travers lequel s'étire la brume des rêves

En bas bourdonnent les frelons Flûtent les roitelets

.

La foule des feuilles est un foisonnement de langues

Chacune à sa place communie au grand soleil dont le sens

se donne à toutes en autant d'hosties de lumière et le bois

dirait-on chuchote une mystérieuse action de grâce

en guise de plan de vol pour les brises imprévoyantes

.

Quant à moi, je me tais Assis sur une pierre plate

je note à la volée - en regardant les gerris arpenter

le reflet – les paroles d'émeraude d'une proche source.

 

 

 

.

 

Olivier d'Apollon

.

Sous mes yeux, non loin de la terrasse, il s'argente

un jeune olivier finement ramifié qui me parle

sans mots de ce qu'est la grâce de vivre, comme si

se suffisait à elle-même cette grâce sans qu'il soit

.

besoin d'y adjoindre un sens supplémentaire – ainsi

que la plupart du temps la Poésie s'estime en devoir

de le faire afin d'approfondir en notre regard la densité

en quoi consiste l'attirante gravité des choses quand

leur présence nous étreint d'une occulte sollicitude

.

Celle d'un univers que l'on change en absurde Monde

à force d'y chercher par des vues de l'esprit un sens

dont l'heureux chiffrage du poème n'a nullement besoin.

 

 

 

 

 

.

Présence des pins

.

Petits écureuils fripons dans l'amandier

s'activant vivement à leurs menus larcins

tandis que se diffusent les effluves du jasmin

et que stridence de cigales et pépiements d'oiseaux

.

édifient autour de moi un cirque d'arbres frémissants

dominé par les grands pins en manches de velours vert

qu'une brise solennelle agite avec une majesté lente

Tous m'observent du haut d'une ancestrale sagesse

parente de celle qu'on lit dans les yeux des éléphants

.

Leurs lourds pieds d'écorce au flanc des restanques

plantés, jusque dans l'altitude bleue définissent le site

D'espace incessamment changer ne les intéresse pas.

 

 

 


Comme de l'or

.

Seul à écouter les répons des oiseaux et le frissement soyeux des aubes du haut des arbres occupées à disposer les nuées au sein d'un flou diapré il contemplait la pluie des fines flèches du soleil dont chaque feuille était la cible avide

.

Une mouche quelquefois restait un moment posée sur la nappe non loin de la tasse de thé et de gros yeux protubérants le fixait immobile ailes transparentes agrafées à son dos cuirassé de métal vert sur des pattes ciliformes trop nombreuses et coudées Peut-être une espionne de Beelzebub venue jauger combien de temps le solitaire aurait encore à vivre avant que son âme ne rallie le Royaume des Morts

.

Très loin éveillaient ses rêves les images de femmes aimées dont les émouvants regards s'ouvraient sur l'horizon incandescent au long duquel se mouvait incessamment la mer se roulant en son propre flot – ce pelage nu comme la peau luisante d'un dauphin - Comment ne pas envier leurs belles âmes à elles qui sont nées avec au coeur l'essence de l'amour

.

Lui retrouvait le corps et le visage de sa muse partout dans les détails flexibles du réel courbes des ramures sveltesse élancée des troncs faces illuminées des frondaisons tout était bon comme dans ces dessins pour amuser les enfants en lesquels on doit détecter sept ou huit figures inapparentes

.

Voilà quelle était sa façon poétique à lui d'érotiser son univers de le rendre neuf et désirable d'en raviver par une fraîcheur d'aurore la vieille beauté aujourd'hui démodée de même qu'on astique une monnaie antique dont le bronze a terni au cours d'une immémoriale inhumation jusqu'à ce qu'on obtienne de la voir briller aussi purement que le masque d'or de Toutankhamon.

 

.

.

Eternel insatisfait

.

Que de temps passé mes amis à écouter la chaleur du jour suscitée par le chant des cigales et la faible rumeur des hommes au-delà angoissante, angoissée

.

Dans le jeune olivier des insectes tissent un réseau plus léger même que l’air qu’il anime ah comme est douce la sagesse végétale qui sait se contenter de sa part de lumière et d’un souffle de vent

.

Qu’est-elle devenue ma part de lumière à moi Et que me reste-t-il du souffle d’autrefois lorsque le coeur à se rompre battant je me jetais à corps perdu dans la vie de l’amour faute d’aimer suffisamment la vie

.

Sans doute ressemblais-je alors à ce gros bourdon maladroit que je vois s’enfoncer entre les jupes d’une rose sans vergogne cherchant à jouir du pistil délicieux mais déjà c’est fini et voici qu’il est reparti en quête d’autres corolles sucrées

.

Décevante est l’existence Décevante quand bien même une fée inconnue l’ait comblée ainsi qu’il en fut de l’aventure inachevée de mes années qu’une autre fée au sourire mystérieux accompagna en l’ensorcelant de ses charmes

.

Et de tant de sollicitude qu’à présent y songeant je ne puis que me reprocher à moi-même l’ingrate nostalgie qui déploie à mes yeux les dix mille autres vies que je n’ai pas vécues !

 

 

 

 

 

 

.

Vieillir

.

Les joies irisées du jour, au crépuscule, ma tristesse les écrase ainsi que coquilles de nacre sous les pas d'un inconnu tardif qui s'avance au long du rivage... Lourds pas de la nuit auxquels se rangent, amplifiés, mes battements de cœur, plus pitoyables que ceux d'un oiseau qu'on serrerait dans sa main pour ne pas qu'il s'enfuie...

.

Ce qui accable, venu le temps du futur borné, c'est l'impuissance associée au ridicule. On se voudrait insouciant, livré à la fameuse « légèreté de l'être » de M. K., et voici qu'on est lesté d'une vie passée qui grève nos épaules de sa besace de chagrins, de ratages, de désespoirs, qu'on a peine à soutenir...

.

C'est, à mon sens, la raison de la démarche lente qu'on voit aux vieillards, levant de temps en temps au ciel un regard bleu-lessive ou noir-délavé, pour se réconforter l'esprit grâce à la trajectoire foudroyante d'énergie des hirondelles, à la sérénité de l'espace indigo sur les collines où s'élève une lune agrandie...

.

Et quand l'atmosphère est pure, grâce à la nonchalance floue des nuages, pâles et indistincts parmi les premières étoiles qui prennent le quart : les deviner passant fantômes dans nos rêves quand à notre insu nous dodelinons en nous assoupissant devant l'Indigence Télévisée, est le peu de conscience qui nous reste...

.

Triste est la vie des vieux, qui ressemble à un paquebot revenant de croisière lorsqu'est en vue le môle du retour, son phare flashant depuis des lustres les minutes qui nous rapprochent du port, la ville au loin scintillant de feux parmi lesquels aucun ne nous attend, à quoi il faut ajouter l'autre serrement de cœur des visions joyeuses du passé !

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Aναπόφευκτη ομορφιά

.

D’où nous vient ce contentement lorsqu’en approchant de la fenêtre ouverte nous parviennent, bouffées ténues, indéfinissablement exquises, presque insaisissables, les effluves du jasmin ?

.

L’après-midi décline ses clartés sous les arbres, sculpte à contre-jour l’élan des troncs, émerveille d’une clarté semblable à ce qu’on imagine être celle de l’or philosophal les frondaisons retombantes des bougainvilliers en fleur.

.

Comment se fait-il qu’imprégné des massacres, des hideurs, des abominations de ce monde, ce ne soit pas la cruauté que j’en perçois spontanément, mais ses étonnantes beautés, la surabondance de ses splendeurs ?

.

Je sais le terme qui m’attend, qui attend ceux que j’aime, je sais leur peine à vivre, les pièges constants dont ils sont contrains à se dépêtrer sans moi, parce que chacun a son libre chemin. Pourtant une étincelle en moi résiste au malheur…

.

Voici, c’est une colombe en approche qui se pose là-devant, c’est une fillette en robe rouge à volants qui passe dans la rue, c’est un caniche qui joue avec son ombre près du mur, mille riens en somme, et chacun m’inonde d’un instant de grâce.

.

Parfois j’ai l’impression d’être un arbre qu’une saute de la brise traverse d’une fraîcheur mystérieuse, propageant son tressaillement dans les profondeurs des feuillages, lequel soudain se résout et s’apaise en cri d’oiseau vaste et cristallin comme l’azur.

 



.

NEUVE CHANSON

Neuve chanson que celle du jour qui commence. Déjà la montagne éclaire les houppelandes laiteuses de sa suite de brumes. Les oiseaux dorment encore. Sur les coteaux les carrés des vignes et des oliviers, face à face rangés en bataille, frémissent d’impatience, cependant qu’aucun combat ne les attend même si leur en donnait la promesse ou le signal quelque corbeau facétieux !

C’est l’heure où les cuivres glorieux du soleil saluent en silence la persistance de la mer et de l’immense paysage. Le ciel en profite pour se glisser jusque entre les trouées des frondaisons et leur laisser quelques pièces de son puzzle clair. Un écureuil s’y attarde une minute, passant de l’une à l’autre, hésite, mais finalement les juges impropres à la consommation et retourne à sa cachette d’ombre.

Comment faire pour égaler la joie de ces fragments célestes, leur optimisme, avec les éclats de langage que j’ai cueillis au bord du long chemin d’années qui me relie à mon enfance, selon l’exemple du Facteur Cheval ramassant quotidiennement, aux détours de sa vie monotone, tel ou tel silex d’une forme choisie, afin de l’agréger à l’oeuvre de sa stupéfiante folie, à son Palais Idéal ?

Longtemps, si longtemps que j’accumule, que j’agence et défais et réagence et redéfais et raboute encore les fragments d’un poème inachevable et rêvé, sous l’oeil indifférent ou goguenard de mes contemporains, dont les plus savants et les plus bienveillants s’attachent par compassion – ils ont toute ma gratitude ! – a faire un peu semblant de les comprendre !

Et pourtant l’Achevé, le Parfait, l’Eternel, m’aimantent. Vers eux je me tourne invariablement, aigu et critique, comme une aiguille de boussole que l’invisible obstinément ramène à pointer vers le Nord. Parfois un instant d’exaltation au parfum de lavande et de verveine marque quelques phrases heureuses que je prends naïvement pour un rien de réussite…

Alors je regarde l’aurore avec reconnaissance même si j’ai conscience – hélas ! – qu’elle déploie le même plumage aux rémiges rouges et dorées que celui du couchant lorsqu’il fait une dernière fois la roue au-dessus des monts embrumés, tandis qu’en mon coeur palpite une fragile voix qui demande avec insistance s’il est bien certain que je sois toujours là demain.







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Pensées autour d'une aquarelle

.

Vision d'Egypte, de felouques monoailées, reflets sur le fleuve millénaire, monuments aux ruines comprimantes de grandeur, souvenir des pharaons dans le regard de paysans aux visages émaciés par le dieu-soleil, tête enturbannée d'un vieux chiffon. C'est la télé documentaire au regard de touriste planétaire. Qui détourne son regard, et donc le nôtre, de tout ce qui pourrait attrister notre curiosité.

.

Me revient le souvenir d'une aquarelle ancienne - années 1900 à en juger par son cadre patiné-, qui semblait fraîchement lavée, miraculeusement transparente, et représentait précisément l'un de ces bateaux vu de trois-quarts, la voile incurvée d'une blancheur lumineuse. Elle ornait la vitrine d'un antiquaire dans une rue voisine de celle du Cherche-Midi. Peintre anonyme, - cependant son prix la mettait hors de portée de mes désirs...

.

Il y aura tantôt quarante ans que j'en conserve l'image intacte dans ma mémoire, telle une icône de l'art limpide et immarcessible dont l'idéal nourrissait mes rêves ! Car ce n'est pas la force de visions convulsives et de fantasmes horrifiques, d'art aux contours ruinés, que j'espérais atteindre dans mes poèmes : mais juste cette inoubliable légèreté, cette spontanéité sans repentirs, inaccessible et parfaite en sa justesse, et pour ainsi dire en le baume de ses couleurs...

.

Guérir une plaie avec des saignées, de la boucherie, du massacre, ou en exposant le monde et l'humanité à l'envers, hurler à la révolution en art tout en vendant très cher aux bourgeois ses tableaux avec la complicitée honnie des marchands, m'a toujours semblé une entreprise proprement insensée. Comme celle d'un chirurgien qui laisserait après l'opération les entrailles du patient béantes sans recoudre d'un catgut, bientôt disparu, la blessure qui fut nécessaire.





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L'inexplicable



Est-il "normal" de te rêver citron suspendu dans l'août épris de feuillages et de splendeurs lointaines, au-dessus des flocons odorants du jasmin en train d'escalader insidieusement ses arceaux de fer ?



A tire-d'aile les colombes, ces lys aériens, épousent des courbes de l'air qu'elles sont seules à connaître, reliant de vertige la cime de l'yeuse au chêne et le chêne au pin, que pas un souffle n'anime.



Au jardin les lavandes s'appliquent à traduire en parfum ce qu'elles ont capté de la couleur du ciel ; les salades moquent le vert sombre des concombres ; l'olivier, sur les conseils de la nuit passée, tamise l'intensité de son dieu.



Comment imaginer en voyant les abeilles ployer la tige des fleurs, mésanges et bergeronnettes piquer la graine dans leur maison qui balance, ou cette mouche qui arpente sans peur les ramages de la nappe au coin de laquelle je griffonne un papier,



Qu'il y a des myriades d'endroits au-dessus desquels les mêmes nuages, dorés comme citrons par le même soleil dans le même ciel, regardent indifférents des hordes d'humains massacrer en hurlant des enfants et des femmes qui meurent sans comprendre avec, pour dernier regard, un bain de sang sur leur rétine à jamais imprimé ?







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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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12 septembre 2014 5 12 /09 /septembre /2014 15:22

 

 

Par dessus les années

.

Tu devais avoir une semaine à peine et je t'avais eu contre moi

toute une matinée, car on avait osé me confier mon petit-fils

sans me surveiller ! Tu me souriais, tu bougeais tes mains en essayant

d'analyser tes doigts un à un comme s'ouvre une marguerite

.

Puis à un moment tu t'es endormi paisiblement et j'entendais

ton doux respir régulier tandis que je sentais ta poitrine minuscule

se gonfler un peu et parfois davantage avec un soupir d'aise

Et le soleil dehors se déplaçait au-dessus de la rue Chaplin

.

Soudain il y eut une minute où ton souffle devint inaudible

Plus rien de ton corps ne bougeait Tu me semblais alourdi

et inerte Alors je t'ai soulevé dans mes bras jusqu'à mon oreille

comme on écoute une montre Et j'ai entendu que ton petit cœur

.

battait – exactement comme celui de ton père au même âge

une fois qu'à la clinique, il m'avait fait la même frayeur…

 

 

 

 

.

 

Double jeu

.

Ah que la vie est quotidienne ! émit jadis Jules Laforgue…

On le disait poète « fantaisiste » comme si pouvait être

poète un qui ne le serait pas Un qui n'observerait pas avec l'ironie

d'un découragement définitif l'insenté comportement

de la communauté des primates dont nous sommes

Un qui ne se consolerait pas d'un mot – spirituel de préférence !

Éphémère consolation certes - qui passe comme le vent…

.

Un ballon de cristal en lequel joue au travers d'un vin cramoisi

le doigt du soleil – voilà l'unique quotidienneté dont je rêve

Il y aurait autour de la table des êtres aimés

Au jardin balanceraient doucement les grandes feuilles neuves

d'un bananier encore embuées de rosée ainsi que les vitraux

composés comme d'immenses lys d'une chapelle gothique

Et les oiseaux gazouilleraient chacun leur cantique

.

Dans ma tête je ferais inconsciemment le comptes des pieds

d'un poème d'exactement vingt et un vers – par superstition -

tout en devisant d'un air détaché avec la compagnie

Car sur cette planète la plupart des sujets de conversation

ne mobilisent pas beaucoup d'entre les neurones d'un rêveur

Il reste largement assez de cellules grises pour édifier

au fond de ma mémoire une belle architecture de vocables...

 

 

 

 

.

Occultes racines

.

Des années de vent ont façonné sur le littoral la courbe de ce pin dont la touffe au bout du tronc fuyant a la forme oblique d'une limace au ciel, d'où s'étire la bave claire d'un avion déjà perdu de vue. Les roches à la surface de l'eau se traînent avec lenteur parmi les vaguelettes moutonnières.

.

Terre et mer, l'histoire d'une séparation jamais tout à fait accomplie, avec remords et retours blanchissants de l'eau sans mesure. Profitent des embruns les plantes grasses et dans les recoins des pelotes broussailleuses, toutes épines hérissées jusqu'à la nuit où s'ouvriront leurs calices immaculés.

.

Marchant dans l'eau basse du bord, la plante de mes pieds me raconte le sable, une brisure de coquillage, une capsule de bouteille, un fragment de tuile. Si j'insistais un peu plus profond, peut-être apprendrais-je les aventures de quelque bateau ventru de Grèce ou de Phénicie qui a sombré.

.

J'imagine d'ici trois mille amphores alignées dans les cales, les lingors de fer empilés, la carène ronde plaquée de plomb et de cuivre, la vaste voile carrée avec les anneaux pour la carguer, les haubans ornés de flammes mycéniennes rouges, jaunes, aux lions courants, les marins criards.

.

Plus profond encore, caressées par les souples déploiements d'algues selon les courants paresseux des abysses : les ruines bleuies ou glauques d'une cité engloutie, Atlantide marbrée par le mouvant filet des rayons filtrés d'en-haut, cité crétoise ou égyptienne noyée par la montée des eaux.

.

C'est qu'au pays de ma naissance, il y eut toujours profusion de légendes, de contes héroïques, nautes épris de princesses à la toison d'or, pirates Mores ravisseurs de beautés pâles aux regards languissants cernés d'ombre violâtre, rois philosophes, religieux pourchassés pour leur âme pure.

.

Aïeux et racines d'un terroir de vin, de lavandes, de collines tachetées d'oliviers et rayées de longues lavandes, nous brodons sur des galéjades qui ont fleuri au printemps de notre civilisation, il y a des millénaires, dans les ports de la côte et dans l'austère arrière-pays, pour le seul bénéfice de vivre.

 

 

 

 

 

 

 

.

 

 

 

 

.

« La quatorzième Beauté »

.

D'un devoir de pure louange face à l'univers

nous avions cru devoir lester nos pensées et la langue

de nos mères Nous ignorions alors qu'il s'agissait d'un subterfuge

fomenté par des maîtres qui savaient en extraire le pouvoir

comme s'il était le suc de ce que l'invisible doit à l'imagination

.

Depuis ce que nos pensées surplombent – mais à peine -

c'est la Terre en son fonctionnement baptisé Nature

Du magnétisme qui protège nos vies du feu cosmique

jusqu'aux conversations par effluves des plantes rivées

au sol et pourtant essaimant par le biais des insectes et des oiseaux

.

Un corps immense que nous humains nocifs comme un cancer

nous employons avec ardente négligence à détraquer voire à détruire

inconscients d'en être des cellules plutôt que des corps étrangers

Nous qui mordons sans pitié Celle qui nous nourrit depuis toujours.

 

 

 

 

 

 

Brièveté

 

.

 

Jupe rouge et bas blancs une fillette brune

sur le trottoir danse en courant

 

.

 

On n'a pas l'habitude allant chez l'épicier

de croiser ainsi la poésie en route

 

.

 

Subit un rai de soleil lave les façades grises

Sur les toits se retient une vessie de nuage

 

.

 

Jupe rouge bas blancs une fillette brune

toujours dansant tourne au coin de la rue

 

 

 

 

 

 

.

Pleurs de désespoir

.

Petit Ezra, ce sont tous les enfants de la planète

qu'à travers toi je ressens quand je te tiens si fragile

sur mes bras Tous les enfants de la planète que j'entends

crier de soif et de faim dans mes rêves demi-insomniaques

.

Ce sont toutes les mères elles-mêmes affamées par les folies

des guerres, du climat que détériorent tant d'activités des hommes,

par l'ignorance et l'irréflexion , par l'orgueil et l'obstination

Mères que je vois les yeux agreandis par la peur et le désespoir

.

Quelle chose terrible que cette grâce endormie des nourrissons

lorsqu'elle est réveillée par les dures crampes de la faim

dans ces pays où n'existent pas - comme il en existe dans le tien,

petit Ezra Flynn bien aimé, - de solutions aux drames de l'enfance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nuées claires...

.

La maison aux oiseaux balance

sous l'effet d'incessants passages

Chaque ailé miniature y vient pincer sa graine

puis repart vivement comme s'il avait

quelque sylphe diablotin à ses trousses

.

Que j'aime ces petites vies tout ensemble

robustes et fragiles, risquées et sauvages

mais libres, libres dans leur plume ainsi que les anges

Un peu de chènevis, de tournesol, un godet de lin bleu

pour une ou deux secondes fugitivement dérobées

.

qui nous rapprochent Cependant que nous savions bien

malgré nos subterfuges mécaniques et nos artifices

qu'une invisible chaîne nous retient captifs au sol

et limite nos joies de parcourir à notre gré

la fraîcheur du ciel - ici et là pommelé

 

de nuées claires comme des fleurs de jasmin.

 

 

.

 

Sixième heure

.

Voici que le corbeau de l'aube – ô charlatan noir ! -

rameute les nuages et leur promet un avenir

or et lumière dans le bleu – jusqu'au soir !

.

En contrebas de la terrasse les lauriers roses

continuent de fleurir Réveil des colombes

et des menus passereaux au cœur des buissons

.

Sagement à l'écart alignées au fond du potager

poussent mystérieusement diverses variétés

de légumes colorés frais et si beaux à voir

.

Seul – mais accompagné du chat roux et câlin -

j'irai tout à l'heure les reconnaître afin de bien

avoir conscience d'être en vie et d'habiter cette Terre.

 

 

 

.

 

 

 

 

 

 

SURSIS

.

Le regard effleure les pins, les traverse

le ciel est promesse d’Eden de l’autre côté

On écoute s’entrecroiser mille cris discrets d’oiseaux

Puis voici la visite en essaim des premières colombes

roses et les martinets noirs très haut s’élancent

.

ce qui rime avec le fait que le temps recommence

.

Ainsi c’est donc ici moi tel un Vinci autoportrait au corps las

sur lequel vont peser crayonnés les imperceptibles sédiments

d’une nouvelle journée Le regard lointain porté là-bas

sur les  montagnes aux cernes violets, je pense à mes amis

A tous ceux qui reviendront et ceux qui ne reviendront plus

.

Ma foi je ne suis qu’un survivant, qu’un vieil homme amer

qu’habite étrangement la joie de ses enfants et ses petit-enfants

et qui trouve encore à ce monde un peu de l’affreuse beauté

nécessaire pour avoir, malgré la violence de sa foudre, envie

d’y prolonger son séjour de quelques années…

 

 

 

 

.

 

Rengaine

.

Haubans vibrants et mer violette Le couchant

en éventail réveillant les airs du large sur nos visages

Qui reste-t-il d'autre que moi pour s'en souvenir

.

Dès la nuit j'ouvre un intangible album d'images

J'appareille pour des contrées de silence et de froissements

D'intransmissibles expériences Des étoiles désolantes

.

tant leur lumière vient d'un passé désormais inconcevable

Elle ouvraient leurs rayons courbes et parfois l'on pouvait

tel un oursin dans les profondeurs deviner leur trou noir

.

Dès la nuit voici que glissent et reviennent inlassables

dorées comme des carpes rouges dans un aquarium vert

les visions d'un monde que j'ai bien connu et qui fut heureux.

 

 

 

 

 

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29 août 2014 5 29 /08 /août /2014 05:44

Moire

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Il y aurait l'esquisse d'une complainte qui ne serait audible que dans le silence des nuits. Masquée par la clarté, par les rumeurs du jour, elle surfile la doublure de nos vies.

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Il me revient le g!oussement de l'Argens glissant près de la rive aux carpes, d'où j'allais parfois vers l'amont, aux soirs de grande détresse, chercher réconfort auprès de la pleine lune, traversée d'oies sauvages comme dans une estampe d'Hiroshigué.

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Ah ! Les chagrins adolescents des amours perdues ! Les regrets de nos promenades à travers les vignes de l'été, et ces instants où les grappes acides, grain à grain craquaient, jeune fille, entre les perles cruelles de tes dents froides.

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Tant en aurai-je écrit que les charmes en sont éventés : la texture du poème a passé comme à force de soleil s'éteignent les teintes vives des nappes aux motifs provençaux de nos grand'mères. Ce sera un univers qui va retrouver avec ma disparition son indifférente virginité.

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C'est l'amour qui se dissipe en un ultime baiser. C'est l'éphémère qui d'épuisement tombe sur la nappe de l'étang, qu'agitent les couteaux de lumière d'une brise gitane. C'est l'étoile engluée dans le filet de l'aube, moucheron brillant que va dévorer l'épeire solaire.

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C'est mon moi falot, ma vieille petite âme qui s'attarde en ce monde quand tant d'autres sont parties, que mon amour était trop chétif pour retenir. Et je conserve leur mémoire et leurs pensées à la façon de ces roses depuis longtemps desséchées dans leur vase, dont les tiges macèrent dans une eau croupie, devenue puante et amère, mais qu'on n'a pas le cœur de jeter parce qu'elles sont l'offrande d'une ancienne soirée de fête.

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Car je vis dans une sphère mentale semblable à une passoire, un monde où rien n'est encore clos.

 

 

 

 

 

 

Parias de l'insensé

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C'était ça l'univers : un même site inconnaissable – ou quasiment – pour tous, et pour chacun une réalité différente, que les plus naïvement optimistes s'acharnent en dépit d'obstacles variés à vouloir partager.

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Tels sont les poètes, les artistes, nouveaux-nés demeurés, toujours à montrer de grands yeux étonnés devant le don de l'existence indéfiniment renouvelé jusqu'à ce que mystérieusement le cycle prenne fin sans véritable indice qui permette d'en anticiper la borne.

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Pour l'individu en train d'écrire ici, la splendeur s'est depuis les premiers moments faite multiforme. Du regard de sollicitude d'une jeune mère, à la neige qui s'élance au flanc d'un pan de montagne et va casser dans l'azur.

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Du geai aux plumes bleu-blanc qu'on regarde broder l'été d'arbre en arbre, au jet qui enfile les nuages d'une trajectoire de rêve avec un lointain bourdonnement, venimeux comme celui d'un frelon qu'on aurait expulsé de sa cachette sous le toit.

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Et toujours on triture la langue, (ou la musique, ou la peinture) afin de la transformer en hublot qui permette au passager curieux d'apercevoir un peu de ce magnétisme des choses et des êtres vivants – qui nous stupéfie.

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Par exemple, que dire de l'aérienne profusion des hautes herbes que bambins nous piétinions et dont nous mâchonnions les noeuds sucrés pour qu'il s'en exhale un parfum d'espoir et de menthe ? Et de la poire qui fond en délices ? Et des myrtilles touffues au goût de nature et d'encre ?

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Un innocent soleil pourra bien inonder nos pages, nos fresques, nos symphonies, nous n'en paraîtrons pas moins abonnés à l'Absurde aux yeux de nos contemporains qui, eux, ont su d'habitudes et d'ennui - qu'ils prennent pour vérité – se calfater le coeur.

 

 

 

 

 

 

 

           

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Broderie sept-zéro

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Peut-être dans l'avenir, y en aura-t-il quelques uns pour se bercer un moment de tes poèmes.

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Ils redisent, certes, le même indéfini radotage doré, enfants d'une alchimie toujours, comme la mer de Valéry, recommencée.

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S'y déploient, verts comme aurores boréales, les mêmes sentiments simples qui sont les seuls que tu saches éprouver, mon indigent cerveau !

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Une sorte de vague sagesse y remplace la douleur jadis tellement aiguë de ton incapacité à vivre, du moins de la façon que le mot vivre faisait lever dans ton imagination.

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Seras-tu classé dans la bavards ridicules par la foule ? C'est probable. Tu auras déployé un monde chatoyant comme la queue d'un paon, mais fragile comme l'est le papier !

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C'est le feu du «logos» qui aura consumé ta vie, telle une longue phrase dont la braise – ainsi qu'au bout d'un cordon Bickford – s'achemine vers sa fin explosive, programmée.

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De sorte qu'après avoir dix fois sept fois longé le bord des choses, réduit en poudre tu te dissémines au sein du chaos comme, après avoir longé le littoral, l'écume retourne à la mer.

 

 

 

 

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Extinction

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Que le poème soit un dédale de mots à ciel ouvert, dont on ne puisse sortir que par la hauteur ! Agrafons-nous des ailes mentales, conscients que notre destin sera celui d'Icare... À tout le moins pourtant nous aurons connu l'éther sec et caressé le lumineux pelage des Idées, ces astres de la pensée.

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Certaines filent leurs rails de feu comme des Perséïdes et disparaissent, en laissant dans la bouche un goût de fer et de sang. D'autres dansent sur place avec persévérance en miroitant d'une clarté bleue, jusqu'à ce que nos yeux en soient hypnotisés et qu'un spectre cramoisi s'imprime sur nos rétines éblouies.

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Qu'il ait profil de section conique, abat-jour de lampe ou Fuji-Yama, toujours c'est l'altitude qui se trouve désignée ou qui nous convoque. Car la langue est la stratosphère qui surplombe le réel, et son unicité teintée d'outremer fait paraître surréaliste ce puzzle chaotique de l'ici-bas que nous chiffrons pour le déchiffrer.

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Le plus étrange est que l'on ne sait qui parle, que ce soit l'écho d'ondes anciennes, retour de l'horizon de nos tendres années, ou la cataracte mauve et de plus en plus rapide d'aujourd'hui. Juste un froissement de papier-nuage qui s'enflamme en inquiétant la pie postée sur la branche ultime du crépuscule. Puis la nuit.

 

 

 

 

 

 

.     

Rigueur

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Au-dessus du caveau où sont les os de ma famille, rôdent les brumes orphelines.

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Lorsqu'on tient une vérité, même si rien en nous ne lui correspond, il ne faut pas la craindre.

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Quand ce qu'on juge vrai, malgré le scepticisme critique, se confond avec l'évidence, tandis qu'alentour les discours sont babillage, alors l'esprit fait un pas en avant.

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Quand le poème acclimate un peu de vérité, le lisant on a envie de crier : oui, oui, c'est cela !

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Le poète est homme de solitude, mais sa solitude n'est pas triste : elle est désespérée.

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La joie est soeur de l'inconscience et de l'insouciance. La grâce est une sorte de joie plus haute qui disqualifie la question du bonheur.

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Où je suis, la dalle est si étroite, que c'est un sommet sur lequel on tient difficilement à deux. Pour y parvenir, l'ascension est inhumaine au point de décourager les meilleurs…

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De ce balcon de pierre, que rien ne domine hormis les trajectoires des oiseaux, le troupeau des brumes orphelines couvre l'ossuaire des géants.

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Si tu voyais la face des pèlerins qui t'ont précédé, emmitouflés dans leur houppelande glaciale, tu cesserais instantanément de traverser la neige et t'endormirais pour toujours.

 

 

 

 

 

 

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Petit crépuscule provençal

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Errante brume qui tentes, au soir, de circonvenir le voyageur tardif, tes lèvres fraîches et ton visage d'argent lui rappellent cette fée lointaine qu'il ne rejoindra jamais.

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On entend un carillon d'air pur sonore comme les trompette du Jugement ; effarouchés les corbeaux de la tour s'envolent et circulent en tout sens en cherchant la clé de la lumière.

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Dans l'étable, à la sortie du hameau, une femme d'un soprano très clair chante un refrain inconnu, tandis que dans un seau de tôle galvanisée tintent en alternance les traits de lait des chèvres.

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On laisse aboyer un chien qui donne de la voix entre deux raclements de sa chaîne ! Si je longeais la rue entre les fermes, le petit garçon que j'apercevrais, un bâton de noisetier sculpté à la main, je le suivrais des yeux avec la curiosité qu'on se réserve à soi-même.

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Un psaume de fumées s'élèverait des toits nocturnes de l'été. Un odeur d'anis et de fenouil s'échapperait par la fenêtre entrouverte des cuisine.

À ce moment, de derrière la colline pointerait son nez une grosse pleine lune entre les pins : incapable, avec sa bouille d'obèse, de résister aux effluves de soupe que dans les chaudrons touillent les grand'mères.

                 

.

 

 

 

 

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Considérations inconsidérées

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Lorsqu'en dormant, changeant d'ondes cérébrales on pousse la porte du songe, on pénètre dans la perception de l'univers objectif, qui est un chaos infiniment plastique.

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Pour se confectionner une demeure aux règles vivables, les humains au cours des millénaires se sont confectionné, fixé et transmis un système de lois inconscientes qu'ils appellent la réalité.

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Cette réalité a forme d'un labyrinthe aux murs de mots cimentés par une syntaxe d'autant plus rigide que les peuples craignaient davantage le rêve, sa plasticité chaotique et irrationnelle…

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La poésie est le langage dans l'état où il ne redoute ni n'affectionne le chaos, mais rend compte spontanément de notre rencontre avec l'univers : des douleurs et joies d'un contact illégal.

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Quitter le labyrinthe, c'est survoler. L'esprit sur ses ailes de rêve surplombe de haut les murs et les lois. Parfois, coeur fragile, pour s'être approché sans précautions du laboratoire central, il retombe brutalement dans le réel, et c'est la folie. Ou la mort.

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Jeune homme tu t'es pris un moment pour Ayrton Senna, sur cette autoroute. Dans un vacarme de ferraille et un chaos de verre et de tôles enchevêtrées, tu as fini comme lui.

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Le poète ouvre à tous moments l'espace du rêve, mais comme les chats d'une certaine hauteur, il retombe généralement sur ses pattes. On aurait tort de le confondre avec un savant Cosinus.

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D'où parle notre poème ? On ne sera pas surpris que ce soit d'un point de vue surplombant, d'une altitude d'où l'on aperçoit la surface des choses sous forme de miroir métamorphosant, constamment s'écoulant vers l'océan du passé.

Malgré les photos et les films que j'ai conservés d'Hier, il faut bien avouer qu'aussi profondément que je les scrute, je suis incapable de déterminer vraiment ce qui a eu lieu.

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Je regarde. Je traverse la rue. Je vais acheter mon pain. Je parle à la boulangère. Je sens le trottoir sous mon pied. L'odeur d'urine au recoin de la place. Et pourtant, impossible de voir et de savoir.

 

 

 

 

 

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Pâleur de cendre

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Mâchant des grains secs de quinoa

je constate que mon esprit erre vaguement

autour de l'image de Cesar Vallejo, de la dalle

où est gravé : J'ai tant neigé pour que tu dormes...

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Homme de grand coeur et de grand aveuglement

Homme lucide qui souffrait « tout simplement »

en des temps où l'on pouvait encore caresser

l'espoir neuf de mettre fin à la misère des humains

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Des grains de quinoa recueillis de grappes violettes

et qui comme du sable innombrables et salés

craquent secs sous la dent Ainsi voudrais-je

tout en songeant à la tête noble de César Vallejo

.

que craquent les vocables naïfs et lucides du poème

De mon poème à moi si malhabile à toucher à l'humain

Si fragile sur le papier vierge d'espérances

Si peu apte à brasiller comme celui de Cesar Vallejo

.

sur une mort quotidienne à la pâleur de cendre.

 

 

 

 

 

.           

Communion sauvage

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Musiques des rauques roseaux qui m'emportez

aux régions de l'Acuncagua et du Chimborazo,

au fond de mon imagination danse un enfant

qui vous écoute gardant ses vigognes doucesUntitled 2

face aux neiges éternelles qui écrasent l'horizon

.

Une fragile aventure de guitares se hasarde parmi

la débandade des échos et le dédale des ruines

aux blocs énormes ajustés en l'honneur du soleil

Un village misérable allie pauvreté et grandeur

au-dessus des foisonnements d'alfa du plateau

.

Un peu des anciennes âmes qui l'habitent m'a été

transfusé par les tubes de la syrinx ou de la kena

Parfois la véritable révolte est de ne pas renoncer

jamais aux legs de l'humanité issus de ces âges

qu'un rêveur, mon aîné, qualifia de « farouches » !

 

 

 

 

 

 

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Un jour...

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Un jour quand je serai tout au bout de mes peines

je reviendrai - comme le saumon – où je suis né !

Je quitterai les gens d'ici, le souvenir de mes amours mortes,

un jour quand je serait tout au bout de mes peines

.

Il y aura l'ancienne fontaine avec les reflets d'autrefois,

sous le tilleul où l'on entend roucouler de l'aube au soir

les petites colombes roses dont les feuilles sont amoureuses,

Il y aura la vieille église et le monuments aux morts…

.

Il y aura les spectres de mes parents, couleur de larmes,

dans les rues du village où j'errerai pour comparer le présent

au passé, ici habitait la vieille dont je portais le panier

au retour du marché, ici le fleuriste disparu après l'inondation,

.

Partout le bleu presque noir du ciel et la rauchaison

empanachée de nacre du ressac engorgé de pierres sombres

que contemplent du haut des calanques pourpres les pins verts

et quelques oliviers déjà séculaires lorsque je suis né.

.

Un jour, quand je serai tout au bout de mes peines,

qu'il ne me restera plus rien à raconter, à écrire, à rêver,

plus d'amis, de parents, plus d'enfants, ni personne à aimer,

je reviendrai hanter les rivages du pays où je suis né !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Passé en revue express

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Les humains, le feu – agitations d'ombres à la paroi de la caverne – esquisses élastiques qui finissent en mammouths, en aurochs, chevaux d'ocre-jaune, tigres et grands cerfs des tourbières ! - Maëlstrom de visions de nuits et d'aubes qui tardent à s'affirmer en Monde ! Astres sur des disques de cuivre bleu, que parcourent les visages de la lune…

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Il y aura des colliers d'ambre du Skagerrak et de la Baltique qui ont traversé les sauvages forêts du Nord, le fer d'Afrique et des montagnes du Taurus. - Glissements silencieux des siècles . - Mers froides occultement réchauffées, le niveau des eaux noyant les plages basses du littoral jusqu'aux premiers buissons bleus. Foyers noircis sur la falaise.

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Ensuite, les ports – le vent rebondi aux voiles carrées des nefs – les capitaines râblés aux faces d'archange que nul n'ose regarder. Écume aux bastingages, tempêtes subites - épaves pleines d'amphores – graines de naufrages. Le bois imputrescible posé sur les fonds sans oxygène, - vaisselle chinoise exquise et coffres de doublons d'or et de pièces de huit…

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D'un saut franchis, les millénaires – jusqu'aux satellites, ces Ixions en orbite à trois cent cinquante mille mètres dans le ciel. Miracles mathématiques et collisionneurs de hadrons, - Higgs et son boson prédit. - Le vieux fond d'instincts religieux se rebiffe, suicidaire, terreur à la ceinture. - Mais la technique triomphe avec une humanité qui a perdu ce qui en elle était humain.

 

 

 

 

 

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Rétrospection

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Reviennent les ans ainsi que les lames qui poussent leurs lisérés blancs jusqu'au sable des plages, sous la contemplation oppressante des monts d'un bleu de myosotis…

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Eux ne risquent pourtant pas d'être oubliés, splendides arbitres des millions d'années qui ont vu en accéléré les vivants défiler à leurs pieds telle une armée des ombres...

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Dix fois sept printemps sans avoir été foudroyé ! Les premiers sont tellement effacés dans le poudroiement sépia du passé, ainsi que des photos d'un aïeul jeune qui serait soi-même !

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Voici l'eau verte et transparente où une jeune mère flottait par magie. Voici près des alternances élastiques de noir, de vert, d'ivoire, rames délaissées, la barque garée sous les saules pleureurs.

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Un père jeune aux cheveux lisses et presque noirs discute sur la rive avec un de ses amis au torse bronzé où saillent des muscles puissants. Des mouettes passent et criardes repassent.

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Que faisait en ces lieux dits «Corzent» un enfant qui se sentait vaguement esseulé, retenu par un mal mystérieux de plonger dans l'attirante et fraîche limpidité de la nappe calme ?

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Dix fois sept printemps sans avoir jamais été assimilé ! Dès les premiers, nettement il s'éprouva grain étranger, obscur, blessant, que l'huître du monde aurait l'obligation d'enrober de son orient.

 

 

 

 

 

 

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Impalpable Polynésie

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Quel bonheur ce serait si comme le transparent Éole je pouvais dès le point du jour pousser vers l'infini de lumineux cirrus de poésie ! Les oiseaux, l'œil doré, les consulteraient pour mesurer les intentions des météores. Penchés vers le sol, les oliviers feraient saillir leurs muscles de bois en se retournant vers le ciel pour y déchiffrer les déchirures de mes vapeurs silencieuses…

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Ce seraient cartes et portulans où l'azur cernerait les rivages efflorescents d'îles et de continents futurs ! Une candeur anisée, rémanence d'une enfance, y dessinerait monts et vaux, assortis de tout un zodiaque sous forme de parc fourmillant de cent variétés d'animaux improbables. Savanes de foins blancs, frondaisons nacrées au coeur desquelles se terrent les séraphins !

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Eussé-je neuf ailes que j'aurais aussi pris mon essor vers ces océans pacifiques d'un bleu royal, pour y glisser d'un plan transparent à l'autre, déployé ainsi qu'un soleil ! Je ferais pleuvoir des millions de lettres couleur feu qui mollement descendraient d'en-haut comme s'éparpillaient les duvets de nos batailles d'oreillers lors de l'exubérant réveil de nos premiers jours de vacances.

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Impalpable Polynésie de mes poèmes, que de joie ce serait d'assister à tes périples et tes dérives, à travers les cieux d'âmes idéales, et les courants souverains du temps ! Témoins anticipateurs des soubresauts de l'humanité, de sa multiple chair plus souvent martyrisée qu'enchantée, de ses illusoires voluptés et de ses réelles souffrances, ô mes poèmes, vous seriez divins !

 

 

 

 

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Ezra Flynn croît...

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Ezra, changeant de jour en jour – imprévisibles métamorphoses !

Un jour tu ressembles à ta mère, un autre à ta grand'mère

Puis c'est ton père qui transparaît sur tes traits qui vont s'affirmant

puis ton arrière-grand-père paternel puis ton grand-père maternel

.

Et bien sûr ça va changer, changer encore comme si tu récapitulais

quelques générations de tes ascendants sans consentir à décider

Et quand enfin après des années ta personnalité commencera

sur tes traits d'homme à se fixer, j'ignorerai laquelle évidemment

.

Car il est fort probable que brumeux fantôme sans os j'errerai

par les Champs-Elysées des Hellènes peut-être devisant avec

l'Ulysse de Maria Nefeli, ou Joë Bousquet l'ange foudroyé,

ou tel autre de mes amis encore en vie dont je n'ose risquer le nom !

 

 

 

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Le silence étoilé du hérisson

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Silence froid silence à mes oreilles infirmes

des étoiles qui communiquent par des trajectoires inouïes -

de toi l'habité-de-lumière-noire je me suis inspiré

feignant d'entendre les guitares d'une fête

à moi parvenues d'une galaxie infiniment lointaine

.

Comment vivre sur cette boule ronde qu'un invisible

bousier roule à travers l'espace – sinon en faisant

semblant qu'on regarde les choses à travers le prisme

de cristal d'une enfance qui leur rend un peu de cohérence ?

C'est la chaleur de la maison lors des hivers de jadis

.

le poêle de fonte dont les disques rougissaient

sous le gros cul luisant de la bouilloire

incapable de ne pas buzzer et babiller

en zozotant de son chapeau d'aluminium

alors qu'elle n'avait rien à faire excepté de siffler du bec

.

ainsi qu'une petite locomotive au moment critique

de son arrivée en gare - Bien entendu j'évoque ici

- comme d'habitude – l'inimaginable d'une époque

que les moins d'un demi-siècle ne peuvent pas connaître

Ce temps où j'ai couché auprès de moi le mistral

.

dans notre cabane en haut du platane à Cabriès

Ce temps où les pêches offraient le velours de leurs

multiples baisers roses chez le cousin de mes parents

Ce temps aussi où j'avais rendez-vous de taciturnité

avec le hérisson radieux sous la haie d'un jardin disparu...

 

 

 

 

 

 

 

.

Cassandre

.

Au bord de l'anima,en marge de ce que je pourrais appeler ma propre âme

je me tiens comme au bord d'un gouffre aux perspectives de vertige

.

Ce qui se passe ressemble à un engloutissement de ce qui fut monde

(le mien j'entends) par chute dans un puits à l'incommensurable noirceur

.

Même l'effrayant vacarme originel se fait de plus en plus assourdi

encotonné en un cocon de songes engourdis et d'assoupissements vagues

.

C'est qu'à l'évidence même si la durée d'une heure à ma montre est identique

pour tous - mon temps n'est plus le vôtre et les jours défilent en accéléré

.

Chaque heure que je vis est l'abîme où basculent toutes les heures

que je n'ai pas su vivre – comme si né sur le bord de la route j'assistais

.

au merveilleux cortège qui défile sous mes yeux sans que j'aie pu

y prendre part Moi bipède incertain qui ne connais vraiment que le parfum

.

d'absence de la solitude et qui tel un paralytique dois assister inerte

à toutes les horreurs et injustices de l'univers passé présent ou à venir

.

 

 

 

 


       

Souvenir d'un poète Tchèque

.

Souvent je relis les poèmes de mon ami lointain Petr Kràl qui me parle de sa vie privée

avec une richesse inépuisable

comme personne

Je relis aussi d'autres poètes que je n'ai pas toujours connus

dont j'admire la façon authentique et virtuose avec laquelle ils nous parlent du « monde »

.

Petr Kràl est de ceux - ma foi - qui m'étonnent le plus

Il écrit une langue qui n'est pas sa maternelle et c'est un de rares pourtant

chez qui cela ne se sent pas vraiment Rien dans ses poèmes

ne fait obstacle à la transparence poétique

.

Je le crois à Prague à présent J'y ai connu le Printemps

que lui a photographié pour un livre de souvenirs que j'ai conservé

Comme je comprends qu'il soit retourné dans sa ville

l'éclairage des longues ombres d'après-midi dans les rues irradie

une nostalgie d'une densité rare et quasi-musicale

.

Oui quel poète ! Et comme lui savait parler admirablement du monde !

Ce n'est pas un cœur sec comme moi

qui n'ai aucune connaissance des choses et me tiens le poing

levé en direction d'un ciel indifférent

comme un vieux sarment de vigne à l'approche de l'hiver...

 

.

 
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29 août 2014 5 29 /08 /août /2014 05:17



Temps commun
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Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame…
Las, le temps non, mais nous, nous en allons !
Vers l’Autre Nuit tirant nos mornes âmes
Voici l’automne où sanglote un violon…
.
Les cieux trompeurs, leurs aubes merveilleuses,
Tout rejoindra les caduques saisons ;
Déjà s’éloigne au-dessus des yeuses
La brume d’or, qu’attire l’horizon.
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Entends sonner au clocher fatidique
Le glas qui feint de quitter sa prison
En égrenant dans l’air mélancolique
Sept coups qui sont sept gouttes de poison !






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Funérailles
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Nous ne parlerons pas Qu’y aurait-il à dire de plus
Les amis la famille les connaissances Tout le monde était là
Certains avaient bien connu le défunt Pour d’autres il n’était
qu’une vague relation mais il fallait être là – Être vu là
Important de pouvoir dire qu’on était aux obsèques
d’un artiste célèbre On raconterait plus tard qu’on avait
été son ami et peu nombreux seraient ceux en mesure
d’y contredire Qui se soucie des fréquentations passées
d’un mort archiconnu d’une foule de soi-disant intimes
alors qu’en fait il était solitaire et ne voyait presque personne.


Épis glanés
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N’essaie pas d’attiser les feux pâles du vent, ils ne sont que le halo du mystère natal.
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Préférer l’hirondelle bifide, qui revient toujours à son nid maçonné après des heures passées à sillonner l’infini bleu en gobant l’invisible, – sans mépriser le roitelet à la houppe d’Iroquois.
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Jusqu’à ce que le jour rougisse la fenêtre, raturer un poème qui te démange le regard, dans la pénombre inspiratrice d’une langue approximative.
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Que tu veuilles aimer n’implique pas d’être payé de retour, pas davantage que la beauté que tu prêtes aux jeux de la lumière ne saurait apprivoiser les nuages qu’ils colorent et les enchaîner à ta présence !
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La vérité est carrée comme un trèfle à quatre feuilles, la rencontrer est un hasard, et quand on l’a trouvée, il faut la serrer entre les pages d’un livre où elle se fanera sans perdre ses contours.
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Chez moi souvent le simple paraît compliqué, ce qui me pousse à déplorer de n’avoir pas le don de la formule.
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Que celui qui n’a jamais rêvé d’éternité jette au vieillard que je suis la première pierre !


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Témoignage
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Comment jalouser ceux qui déjà me succèdent sur la boule terrestre ? L’univers pour moi n’en pouvait déployer davantage, pas plus qu’un paon ne peut mieux faire que nous éblouir de sa roue irisée.
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Achever son temps dans la grâce, voilà le meilleur que l’on puisse souhaiter à un être humain. Nombreux sont ceux qui n’auront pas même soupçonné ce de quoi je parle.
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Il faut s’attacher à tout et se déprendre de tout. C’est alors seulement que resplendit la parole d’argent – et que l’on comprend sans le convoiter l’éclat de l’or.
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J’aurai vécu dans une intense clarté intérieure, dont je n’aurai que rarement réussi à partager le rayonnement, – et que la disparition de mon moi inidentifiable ne pourra éteindre.



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Du troisième pas
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Ce n’est pas un secret que chaque lever du jour, avec sa fraĉheur parfumée au jasmin, ses tourterelles roucoulantes ou rageuses, sa cloche timide, son écureuil qui casse des coques dans l’amandier – et l’énumération reste en suspens ! -, pourrait être le dernier.
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Il est étrange que cela donne tant de gloire au paysage, devant moi, sitôt que la lumière frise le sommet des pins au-delà desquels, pattes jointes dans le prolongement du corps, l’aile nonchalante, disparaît une cigogne solitaire.
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La splendeur du monde que tes yeux ont édifié avec la complicité des mots, il ne t’en échappe pas le moindre détail, pas le moindre fumet de sacrifice, pas la moindre danse d’insecte au centre du ciel, alors même que tu te dois l’aveu selon lequel la quitter aujourd’hui t’indiffère.



À l’heure torpide
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Un vent coulis dont les accélérations passagères font dériver le jet d’argent limpide du lavoir, le signe amical et tacite d’un passant, notre ombre sur les marches de la venelle qui grimpe vers le château : voilà qui suffit à enchanter nos pas dénués de but précis.
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En décembre, nous éclairerons les journées lugubres avec nos souvenirs de cette écrasante lumière à quoi rien n’échappe, hormi les alcôves aux persiennes rabattues sur leurs occupants sombres comme des chauves-souris. Une bouteille noire sur la table justifie leur somnolence.
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Entre les façades transies de chaleur les échos d’une flûte excentrique parfois rameuteront deux ou trois nuages curieux, fourvoyés dans un azur trop vaste et trop parfait pour eux, éclipses de fraîcheur fugace aux tuiles romaines, où l’air est vibrant de mirages.
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Ainsi par l’accident d’un appel insolite, sur l’épair du papier assombri se hasarde mon poème immaculé dont les fulgurances et les hantises, les remords et les effrois, les douleurs et les amours, recueillis aux confins de la planète, ne suffiront pas à tempérer la brûlure impitoyable du Présent.

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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 14:06


Sur un autre rivage
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Sur un autre rivage à cette heure Elle règne, et cette seule pensée en moi réveille l’amour du monde.

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Passion inexplicable pour ce qui est lointain comme ces nuages qui se déforment dans la baie vitrée.

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On dirait les sentiments qui accélèrent notre coeur aux mots "princesse blonde", ou "belle au bois dormant", telles ces chansons venues du fond des siècles et qui résument l’âme d’un peuple…

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La pourriture, la méchanceté, les haines, les critiques venimeuses, tout ce qui normalement ferait que notre sang tourne au vinaigre, se voit désarmé par cet antidote. Le cobra est édenté.

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Ce qui tend la voile latine de la nef où je me réfugie, c’est une promesse de périples désirés, d’un espace turquoise qu’essuyent, ainsi qu’un miroir, des torchons de palmes émeraude, au-dessus des houles.

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Là se trouveraient les indices qu’une île m’attend, avec sous ses huttes de feuilles des natifs que n’aurait pas pervertis la civilisation, occupés à jouer sur de longues flûtes des thrènes teintés d’inexprimable nostalgie.

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Je tirerais la carène sur le sable, descendrais pieds-nus dans l’écume, pour gravir la pente qui mène jusqu’à la musique, et silencieux, à croupetons comme tout le monde, j’écouterais parmi ce peuple de frères inconnus, sans que nul ne semble surpris par ma présence.

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Là-haut l’alizé discrètement secouerait la canopée parfumée par dessus nos têtes, ajoutant aux mélopées des syrinx son secret chuchotis d’éternité, scandé par la succession des soleils et des lunes.


 

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Farine d’oubli
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Seul à n’être point gisant enlacé par les algues noires du sommeil.
À l’extérieur, le mistral secoue des grappes d’étoiles bleues pour leur faire avouer les secrets de la nuit.

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L’été peaufine ses dernières journées, avant de passer la main à l’automne qui, dans certains coins perdus de la montagne, s’essaie déjà aux mélanges traditionnels d’écarlate et d’or. On voit que, de temps en temps, il a essuyé sur tel ou tel arbre des forêts ses doigts maculés de couleur.

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Le temps de m’efforcer d’extraire quelques phrases de ma vieille âme dévastée, voici les blancheurs de l’aube par les interstices des volets.

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À force d’entasser les années, le cerveau en est comme empesé. Il ralentit, s’alourdit, la moindre pensée y est freinée par une sorte d’inertie, et Chronos en profite pour accélérer les jours comme s’il avait hâte de se débarrasser de nous.

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Si bien que les aubes se mettent à défiler, vite comme aux roues en bois des moulins que meut le ruissellement argenté d’un torrent.

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Bientôt ne restera qu’une farine de cendres, parsemée de quelques grumots


 

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.Acouphène
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Doucement, l’inquiétude qui nous fait entendre dans la nuit cet acouphène semblable au chant d’un grillon au clair de lune, s’en rassérène le coeur, quand son rythme s’apaise pour laisser insensiblement place, dans un bâillement involontaire à l’état second avant-coureur du sommeil.
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C’est maintenant que le langage s’empare de l’aire des songes, déploie librement ses images ainsi qu’un paon qui pour ocelles aurait mille icônes d’or tirées de nos souvenirs, dont il réarrange à sa guise l’ordonnance dans des orles bleus ainsi que fait la mer avec les moires irisées laissées par les bateaux.
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Ici, l’Euménide n’est jamais fatale, la scène interrompue ressurgit sous une autre mue, les ciseaux ne sont que des virgules qui n’entament pas le continu défilé d’images, d’échos et de senteurs si réels que le corps s’y trompe parfois et se tord sur sa couche, pris d’une volupté digne du talent d’un succube.
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Telle puissance de l’esprit qui certifie insoupçonnablement l’illusion lorsqu’on dort, de quel augment use-t-elle comme auxiliaire pour qu’éveillés nous soyons persuadés, convaincus, assurés de notre éveil : de quel signe secret conforte-t-elle notre sentiment de lucidité, clair comme un amandier en fleur ?
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S’agitent devant mes yeux les feuilles du cerisier dans la brise de huit heures ; une pie se pose sur l’une des hautes branches du chêne, désignant une touffe d’automne, la première à roussir ; insidieuse fin de l’été sur fond d’azur immaculé au point de me faire douter de mon regard, et de ma vie, ce mirage !

 

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D’une fleur sereine
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Être heureux, disent-ils, "nous voulons être heureux…" Mais le bonheur, quand il leur est donné, aucun d’entre eux ne le reconnaît avant que leurs comportements ne l’aient fait fuir.
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Il est dans cette guitare nocturne, qui accompagne les fusées d’étincelles du feu de camp et les fige en étoiles, tandis que notre bras enlace une épaule aimée pour que la nuit s’éternise…
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Il est dans les poireaux d’un beau vert, dans les navets roses et blancs et autres légumes qu’on lave, découpe, épluche, pour la soupe du soir, que relèveront ces brins d’oseille vibrants comme des baisers.
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Dans le silence que nous échangerons avec nos regards et ce parfum de fougère sauvage dans tes cheveux, une joie latente enspiralée comme un escargot offrira sa coquille à nos âmes confondues.
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Pour les humains, leur cruauté, leurs haines lavées dans le sang, leurs traîtrises innombrables, l’abjection en laquelle rampent leurs conscience, nous aurons l’indulgence sans bornes de nos corps.



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Vérité d’un Meneur de brumes
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Fût-il ce roncier qui tremble, le vent incarné, j’aurais voulu être celui qui lui eût arraché trois aubépines ! Par malheur, rien ne peut être ravi au vent, lui seul cueille les roses blanches qui buissonnent sur la mer, lui seul mène les troupeaux de vapeurs claires qui transhument à travers l’infini couleur de lavandes…
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Il me fuit quand parmi les pièges de ma langue je m’efforce d’acclimater la plus belle journée, plongeant les regards de mes souvenirs dans les larges prunelles cristallines des forêts, où nagent les reflets des feuilles parmi les truites arc-en-ciel et les ombles-chevaliers qui tournent autour des roches que quitte le chant de l’eau.
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Car c’est aux pierres presque immuables que le torrent connaît qu’il ruisselle de cluse en cluse, souverain, vers l’aval, pour retrouver la mer, d’où remonte le saumon en sens inverse pour mourir au sein des purs courants glacés qui l’ont vu naître et s’essayer à ses premiers frissons de vif-argent, – ô minute d’incurable nostalgie !
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Trois corolles roses suscitées de rien, assorties en bouquet de phonèmes limpides, dont lierait les tiges graciles une syntaxe qu’à peine justifie l’archaïque héritage de Rome et d’Athènes, non sans préméditation, ses feintes d’architectures symétriques ou rectilignes qu’éblouit encore aujourd’hui la lumière d’un marbre irréel…


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D’ombre et d’or
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De mots qui sont l’ombre des choses, il voulait sur sa page projeter les noirs dessins, ciselés jusqu’au moindre détail comme des marionnettes du wayang javanais sur leur écran translucide.
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Comment dessiner cependant l’ombre de l’amour, sinon à représenter l’amour d’une ombre, dont l’impalpable magnétisme, tel une atmosphère aromatique, séduit de proche en proche tout ce qui existe ?
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Les acteurs importaient peu, mais la subtilité, l’intensité de leurs relations, la stabilité qu’elle conféraient au chaos universel, c’était là ce qui inspirait son langage aux distantes blondeurs de soleil.
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"Ne m’approchez pas !" - noli me tangere ! – murmurait sa vérité dans un souffle, "le rêve serait détruit, le mirage démasqué, et vous n’y gagneriez qu’un affligeant dénuement auquel rien ne nous contraint !"
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Il se pourrait bien que sa poésie eût été, après tant d’années à frotter des bâtons d’encre de chine sur des pierres rei pour peindre des lavis sans intérêt, contaminée par une noirceur de suie parfumée à l’ambre gris.
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Parfois, malgré ce handicap difficilement surmontable, il arrivait que se décalquent sur sa page, à la faveur d’une maladresse heureuse, quelques uns des idéogrammes sur le corps du bâton empreints à la feuille d’or.


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Larmes de Saint Laurent
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Silence d’eau glacée. Un margouillat à l’envers dans l’encadrement du chambranle se demande si tu es ennemi et s’il doit fuir un être aussi imposant. Soudain, dehors une succession de détonations éclate,  qui dure, au point qu’on va voir sur la terrasse étinceler dans le ciel noir, au dessus des arbres, les gerbes d’un feu d’artifice.

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Floraisons rapides qui n’attendent pas que soit éteinte la fleur d’étoiles à peine apparue, pour que la recouvre plus riche et plus brillante encore la suivante. De l’autre côté du vallon, manifestement des gens font la fête, un camping d’été peut-être,  qui s’apprête à fermer et veut laisser sur la rétine des vacanciers déjà clairsemés une image éblouissante…

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Dernières danses, à dix pas des baffles assourdissants, derniers flirts nuancés de chuchotis sentimentaux à dix pas dans les ténèbres : "Tu m’écriras ? – Oui, oui ! – Menteur… Tu as mon numéro. Appelle-moi plutôt ! – Évidemment ! Sitôt arrivé, je le ferai…"  Encore quelques minutes d’illusions. Demain, les bagages, le retour, l’arrivée chez soi, chacun de son côté, fourbus.

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Les amants d’un été redeviendront étrangers. L’habitude de leur vie réelle, c’est-à-dire quotidienne et sans magie, va refermer sur eux son invisible prison. Ils ne se reverront jamais, bien sûr. Ce sont idées folles nées du soleil, de la plage du bord de mer, d’un corps presque nu, passagèrement offert. Les délices d’une amourette de quinze jours ne résisteraient pas à la banalité des factures d’électricité.

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Le rêve ne se laisse vivre que fugitivement. Excepté celui du poète, qui dure, au point qu’il va voir sur la terrasse, comme jadis ou naguère, étinceler dans le ciel noir, au dessus des arbres, les gerbes d’un feu d’artifice. Visible ou invisible, celle qu’il surnomme sa muse, de sa voix argentine et chaude digne d’un plafond d’aéroport, se récrie devant les pluies d’escarboucles fascinantes de la lumière…


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Tristesse et cendres…
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Où vous enfuyez-vous, où donc, frêles enfants ailés de l’aube ? Pourquoi réserver aux brumes blafardes, là-haut, votre morse cristallin ou vos flûtis liquides ? Les seuls claquements de rémiges sont de corbeaux et de colombes sédentaires qui, sans discrétion, quittent leur branche en se débattant pour se frayer un envol parmi la densité des feuilles.

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Si le jasmin s’obstine à venir jusqu’à moi malgré le vent, si des bouffées de cloches des dimanches depuis leurs lointains l’imitent, le promeneur du petit-jour anticipe lucidement que ce sont les premiers souffles de septembre qui fraîchissent à travers les oliviers. Les ramures argentées des cèdres balancent sur l’ample rythme caractéristique des adieux !

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En se décolorant, l’aurore pâlie transfère dans la mer son pigment pourpre qui se mêlant au bleu assombrit les vagues, et ce glauque sombre vient lécher les arènes des plages que les foules otieuses ont désertées. Ici, dans l’arrière pays, elle déteint de-ci de-là sur les chênes et les frênes du bois tout proche. Une poignée de mouettes ont été déléguées pour le vérifier.

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Le plus sympathique est ce clan de sangliers, culottés de noir, qui est venu gratter l’humus au pied des troncs, grognant du groin et reniflant non pas quelque trésor archéologique enfoui par la sédimentation des siècles, mais bien plutôt une éruption de champignons, un stock de glands moisis ou de racines à fleur de terre, qui mis à nu répandront un délicieux parfum d’humidité.

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Le sol matinal des pluies meubles, à eux ne fait pas regretter l’automne, ni les veillées lascives, ni les randonnées aventureuses qui enchantent tellement les éphémères émigrants des villes, ni les dernières fusées des feux d’artifice de l’août, ni tout ce qui dans ma réalité – comme dit un "tube" récent ! – n’est déjà plus que souvenirs éteints, tristesse et cendres…

 

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Reconnaissances
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Monts sur lesquels le ciel déteint, lavandes que leur essence fera cueillir, houles d’un bleu royal promises à l’échec, écume aux lèvres, après leur course folle jusqu’au fond de la calanque rouge qui ressemble à l’écurie vers laquelle, crinières au vent, cavalerait une flopée de pouliches camargaises… Ici, j’habite en compagnie des végétaux une turquoise apaisante. Le mystère y est détaillé par une lumière totale, quasi-grecque, qui donne à la moindre falaise calcaire des airs d’Acropole.

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Dans l’ambiance tiède, les senteurs diverses s’entrecroisent, celle de la sueur dorée du pin au tronc ridé comme un pied d’éléphant, celle des jasmins étoilés de blanc, celles qu’exhalent les herbes sauvages, aspérule, fenouil, anis, thym, menthe poivrée, romarin, serpolet, basilic, matricaire. Pas un seul de ces noms qui ne réveille un souvenir heureux, ni n’affirme que c’est le premier air que j’ai respiré, par un quatre juillet assourdi de cigales et de colombes flirtant sur le toit, lorsque j’ai commencé à mourir !

 

 

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Le matin ne salue personne
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On pourrait appeler "tropisme" le penchant qui me fait préférer le crépuscule du matin à celui, baroque, fastueux de pourpre, de verts transparents dignes de Fra Angelico, que déploie le couchant. Une manière d’antidote, la pureté de l’aube, son cristal, à la lourde draperie rebrodée d’escarboucles, décadente à souhait, des nuages moëlleux supportant à l’ouest le trône de l’astre dont le règne jette ses derniers feux. L’arrivée violette de la nuit a des teintes d’ecchymose un peu morbides, pour le moins disons : malsaines, et l’on sent qu’avec l’avancée du soir une sorte d’hypnose insidieuse nous gagne, que nos paupières ne résistent pas à changer en torpeur, puis en assoupissement de la conscience.

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Cette sournoise et progressive déficience de la lucidité, depuis ma plus tendre enfance, je l’ai toujours redoutée. C’est elle qui change dans nos oreilles le battement du sang en les pas lourds d’un ours qui, menaçant, monte l’escalier dans le noir. Elle qui enguirlande le peu de raison qui nous restait d’un cortège de visions illogiques auquelles l’endormi assiste, dépouillé de toute capacité critique, avalant n’importe quelle incohérente, ahurissante fable comme s’il s’agissait d’événement réels sous un firmament réel ! Le plus ridicule étant lorsque, réincarné en calmar, on se pince un tentacule pour vérifier que l’on n’est pas englué dans un songe !

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Hélas, tout se passe comme lorsqu’on est piégé dans les sables mouvants : plus on se débat pour en sortir et plus on s’y enfonce. Alors qu’il en va tout autrement de l’aube. Les rayons de sa lumière ne jonchent pas le sol ainsi qu’une moisson fauchée, en fin de journée.  C’est un espoir qui se dresse avec chaque tige ou brin d’herbe, et la végétation ne se replie pas vers la marée montante de l’ombre, qui nuit, hissera son niveau jusqu’aux étoiles. Hélas encore, lorsque le soir déçoit les promesses de l’aube, dans sa bulle imperméable, la solitude ne console pas les hommes du matin, que les coureurs du désert saharien déjà reconnaissaient à ces pointes de silex finement taillées qu’on retrouve lorsque le vent poudreux a déplacé la nappe ocrée vers un autre mirage.

 

 

.

 

Désagrégation paisible
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Tandis que l’un agonise l’autre flamboie, en pâture jetant des poignées de mots vivants à la gueule du Moloch.
*
Le monde est si dur que ce qu’il en a happé lui brise les dents.
*
Faut-il s’émouvoir (enrager, se réjouir) de cette splendeur promise dont nous ouvrions le chemin parmi les déserts de l’instinct ?
*
L’optimime du feu d’artifice ! Chacun a cru un temps au libre élan de sa jeunesse. Un temps.
*
En dépit de l’abondance – cette manne du petit-jour ! – lui n’était déjà plus là. Dissous peut-être aux larmes de l’averse ?
*
Que j’ai froid ! Que j’ai froid alors que les dalles brûlent au soleil, à peine désaltérées par l’ombre périodique des nuages.
*
…Un vieux cactus candélabre allongeant sa silhouette décharnée sur la poudre rouge du plateau, avec pour seul compagnon l’aspic sinueux qui lèche l’air de sa langue fourchue en contournant les pierres.




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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 09:48

 

Dans trois ans...

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Que cela sera joli -  ta petite tête au yeux étonnés

dépassant à peine du haut pré fleuri d'ombelles blanches

lorsque nous irons explorer le monde ensemble

Toi flageolant encore sur tes courtes jambes potelées

.

Tu questionneras sur  le chat furtif agitant la foison des tiges

Sur la perdrix qui jaillit sous nos pas en faisant ronfler

lourdement ses ailes (et je t'aurai vu tressaillir et suivre

l'essor fasciné de l'oiseau) Sur telle pierre ou tronc coupé

.

Sur les fourmis longeant la rivière à la queue-leu-leu

si minuscules et – pourtant – pleines de jambes filiformes

Ton doigt désignera la poire verte qui – ploc ! - a sauté

dans l'eau et moi de tes étonnements je ferai mes délices...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Explosion

.

J'anticipe déjà l'immense déflagration de joie 

que sera pour nous - tes ascendants surpris -

le fait d'assister à ton premier éclat de rire

spasmes de bonheur de ton corps tout neuf

.

Il sera sans nul doute communicatif par réaction

en chaîne emportant l'assistance dans un mouvement

capable d'enfouir nos angoisses sous son insouciance

donnant un instant l'illusion que vivre n'est pas tragique

.

Jadis il me fut donné d'assister à celui de ton père

Et je sais par avance Ezra comment retentira le tien 

Ton rire sera net comme un cristal Puissant et frais

comme une avalanche décrochée d'un sommet inviolé

 

 

 

 

Variations ascensionnelles

.

Ce serait sous le haut couvert des pins où le ciel frissonne

Nous observerions comme entre ses mains fines l’écureuil

sans cesse actif tourne la pomme écailleuse qu’il décortique

Des mains petites comme sont tes mains de nouveau-né

.

Ce serait devant la haute mer dont le matin verdit la vague

Nous écouterions le cri des mouettes qui traversent nos regards

en batifolant libres parmi les nuées d’un étage à l’autre de l’été

Des cris un peu plaintifs légers comme un vagir de nourrisson

.

Il y aurait la montagne aussi quand elle éclaire de ses neiges

les soirs dorés par la lueur déclinante du dieu Je t’aurais transmis

le goût du pur effort de roc en roc et du monde vu d’en haut

quand îlot le sommet perce les blancheurs d’une intangible mer

 

 

 

 

 

.

El sonido de la kena

.

Si vient le jour où tu sois assez grand et moi-même assez

vivant Ezra je te jouerai sur la kena des mélodies venues

du fond des âges et jadis reçues d'amis d'un autre siècle

Elles t'apprendront sans doute comme à moi la nostalgie

.

Ce sont chansons d'un peuple qui n'eut d'autre loisir

que de cramponner sa terre ingrate et de résister sans fin

sur de haut-plateaux cernés de monts enneigés et de pauvreté

Un froid glacial y transissait les vigognes de l'août sur l'étendue

.

Ils habitaient des masures en glaise pourpre desséchée

Au jour le jour broyant les grains d'une sombre lumière

Ils vivaient en s'aidant d'un alcool mûri de salive édentée

Et pourtant ils savaient tournoyer en des fêtes multicolores

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Jalousie élémentaire

.

Au vent j'ai dit qu'un petit fils m'est né aussi délicat

et précieux qu'un fin coquillage rose porcelaine

Le vent m'a dit je ne peux rien pour toi sinon

te souffler un poème et il a vitement passé son chemin

.

À la mer j'ai crié par dessus la rumeur des vagues

qu'un petit fils m'était né Elle m'a ressassé de sa gorge

pleine de galets que ce miracle n'était pas rare

et que les humains sont l'écume de l'univers

.

Aux échos de la montagne j'ai fait redire qu'il m'est né

un petit-fils gracieux fort et léger comme fleur d'edelweiss

Ensemble ils m'ont répondu qu'il n'y avait pas à en faire 

tout un plat J'ai ri de ce que me jalousait la terre entière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Insulaire

.

Né donc au sein d'une cité lointaine au bord de l'océan

te voici l'enfant d'une île et cette idée au fond me sourit

Tu auras des prunelles aux iris changeants comme les nues

de ton pays où pluie et soleil constamment se disputent

.

Tu parleras la langue du monde au point – je l'imagine -

de ne jamais pouvoir comprendre les poèmes dont tu es

le si joli prétexte Car déjà mon enfant la langue que je parle

est une langue morte obscure à mes contemporains

.

Cela n'a guère d'importance au demeurant puisque tu seras

aimé par ceux que j'aime et qui dureront heureusement

plus longtemps que moi Et confusément parfois te reviendra

l'image d'un très vieil homme dont tu ne sauras plus le nom 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Surrection

.

Je t'ai regardé longtemps dans tes langes cette première fois

davantage pétrifié d'être soudain grand-père que je ne l'avais été

d'être père jadis Le silence était de loin en loin troublé par les cris

des mouettes en maraude qui venaient du port aux beaux voiliers

.

Je t'ai regardé longtemps Ne crois pas que c'était pour chercher

les traits d'une quelconque ressemblance ou profil héréditaire

Non Seulement pour prendre conscience de ce que les années

m'ont appris De cette sorte de minuscule prodige qui jamais

.

n'a d'équivalent L'infime présence neuve incomparable avec

déjà ce regard inouï qui ne mettra que trois jour pour fixer

les choses et ces yeux qui plantent dans les nôtres d'un coup

l'impénétrable profondeur d'un Jugement encore inaltéré

 

 

 

 

 

 

 

.

Présomptions

.

Que je serais heureux Ezra lorsque tu auras un an ou deux

si tes petites jambes te pouvaient déjà tenir en équilibre 

à la surface de notre planète – d'avec toi marcher dans un champ 

tapissé de fleurs claires sous les oliviers Tu regarderais

.

l'éclaircie de ciel bleu entre les frondaisons et vaguement

tu te souviendrais d'avant ta naissance lorsque tu n'étais 

qu'un éclair de fusion dans les regards de tes parents 

Une secrète lueur mauve irradiant d'attraction magnétique

.

En te regardant je comprendrais J'aurais moi-aussi comme un rien 

de nostalgie du temps où jeune père en promenade je serrais

l'étroite main d'un enfant d'autrefois qui te ressemble tant

et fait de ma mémoire le paradis caché de séquences inoubliées !

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Mysterraqué

.

Peut-être Ezra parlerons-nous un jour ensemble de la vie

Tu me diras d'une petite voix nette de little boy des choses

analogues aux réflexions saisissantes et drôles que me faisait

ton père au même âge Car enfant l'on discerne encore sans

 

.

le savoir ce qu'a de saugrenu et chaotique un réel devenu

- pour nous les vieux - terne falot banal insipide incolore 

en somme habituel Ce sera comme la brise au point du jour

qui tire au clair tout l'espace que recense sa verte lumière

 

.

Ou comme après la pluie qui féconde les arêtes et les ombres

Qui rend aux ocres des falaises leur vivacité Qui surprend

les plantes et les lave et leur rend leur forme inexplicable

à quoi chacun s'étonne de se reconnaître en plein mysterre...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Urzeit

.

Il est le père Il tient dans ses bras le fruit de son émoi

L'enfant léger pourtant si lourd de conséquences

déflagration d'avenir monstre de fragilité robuste

dernier maillon d'une chaîne de survivants qui remonte

.

au-delà des aurochs des tigres à dent de sabre des ours géants

au-delà des premiers dinosaures des poissons primitifs

jusqu'à la prime étincelle de vie étonnée d'exister soudain

sous forme de microbe auprès d'un fumeur noir océanique

.

À présent que te voici - bambin Ezra - tous nous mourons

un peu moins Tous nous te regardons comme on suit qui vagit

en s'éloignant d'un vol serein vers l'horizon la mouette de la lumière

car ton petit corps emporte un fragment de nous tous vers demain

 

.

 

 

 

 

Langage d’oiseau

.

Sur la maison passent mouettes pies heures ou nuages

Un clignement de soleil éveille le feuillage de cristal

près de la porte d’entrée que justement toquent des visiteurs

Il viennent voir le bébé gigoteur et mesurer la merveille

.

C’est une fleurette dans un champ caressé par le vent

Un bourgeon à peine poussé de sa branche et qui désire

inconsciemment devenir branche à son tour Appeau vivant

il s’entraîne à de petits cris d’oiseaux assoupis

.

D’ici quelques années je t’imagine Ezra tendant le doigt aussi

pour qu’un oiselet l’agrippe de ses pattes frêles Vous vous

regarderez l’un l’autre avec curiosité Peut-être même avant

qu’il ne revole aurez-vous échangé quelques mots flûtés

.

dans cette langue primordiale qu’aujourd’hui j’ai perdue…

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Conversion

.

Vieillard amer voici que j'avais commencé à détester

l'univers entier – qui le mérite bien faut-il le rappeler -

puis Ezra Flynn tu m'es apparu Le monde a basculé

dans la lumière d'une indulgence insolite pour moi

.

Quel talent cette petite enfance pour changer l'hiver

en tiédeur printanière avec partout des roses et des lis

Ce qui nous semblait mièvrerie se change en simple élan

de tendresse Les pleurs discordants – en joyeuse chanson 

.

Même ton regard sévère de nouveau-né me fait sourire

Tu fronces tes sourcils comme un qui peine à identifier

le décor et les gens fort différents des agréments du Paradis

lequel pourtant avec ta présence s'acclimate parmi nous 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Échange

.

Gracieux garçonnet attendu comme il me plaît de voir  

avec quelle tendre force ton père te prend dans ses bras

Toi qui n'est encore qu'un poids plume – petit coq !

Un flocon de douceur endormie et tout auréolé d'amour

.

On dirait que tu t'es posé comme un duvet de neige

ici-bas Hier personne Aujourd'hui dans l'osier du nid

le miracle aux paupières closes qui respire sous le linge

immaculé Petite vie prodigieuse d'assurance et de sérénité

.

Je tends mon doigt à ta menotte et tu l'agrippes en dormant

et c'est une telle humble merveille que ce geste de l'instinct

par lequel déjà tu t'empares - toi mignon somnambule aimé -

de ce qui s'offre à toi pour que tu l'aimes à ton tour !

 

 

 

 

 

 

.

Ombre et lumière

.

Il faudra bien un jour – enfant de mon enfant -

que je t'apprenne un peu qui sont les bons et les méchants

comme je l'enseignai jadis à l'enfant qui fut mien 

et dont tu viens de faire un père sans me consulter

.

 

Mais le plus tard possible afin de laisser une chance

à ton bonheur parsemé de sanglots encore à ton échelle

Il sera bien assez tôt venu pour toi le temps de découvrir

la perspective et d'aller de ton regard pur chercher dans les lointains

 

.

tous les affreux secrets que cèle la planète Autant d'histoires  

et drames hérités qui ne partagent rien avec le pacifique azur

...Qui sont les bons et les méchants – car à la fin il faut

bien appeler un chat un chat et connaître la vraie justice

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Emotion nue

 

 

Trois petites filles dansent dans Chaplin Road

Elles portent de longues robes roses piquées de fleurettes

Et s'exercent ensemble à des figures compliquées

Qu'interrompt par moments une légère averse

.

Les voix des fillettes parlent un dialecte du sud de l'Inde

Ezra dort dans son berceau Parfois il sourit aux anges

d'un sourire énigmatique de petit Bouddha

Haut comme trois pommes en lui le mystère de l'univers

.

Quelle puissance inexplicable cette enfance si petite

Et sans armes autres que son sourire et ses larmes

Elle se joue de nous avec une aisance magnétique

En activant au fond de nous un invincible lien d'amour

 

 

 

 

 

 

 

 

Averse à Heron rd.

 

 

La voix du nouveau-né à l’étage monosyllabe de cristal

Alterne avec l’autre voix douce apaisante et ferme de sa mère

Dans les vases sourient les fleurs en silence étamines en avant

Il faut que le petit découvre au plus tôt les beautés du monde

.

L’averse par instants colle sa face larmoyante à la fenêtre

Curieuse de savoir à qui appartient ce dialogue originel

De son berceau le nourisson cherche quelle inconnue présence

Fait contre la vitre ce cliquetis d’ongles limpides qui éclaire

.

Oreille minuscule coquillage Cheveux fins sur ce crâne poli

comme des algues par la mer collées sur un beau galet rond

Vagissements rythmés comme ceux des ondins de l’écume

Ainsi qu’il sied à celui qui est désormais le dieu de la Mère !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Passage du témoin

 

Joli bébé vêtu de vert ainsi que le printemps

Tu t’essaies la voix tandis que Mozart déroule

tout bas près de ton berceau sa chansonnette au piano

Et le soleil cligne de l’oeil entre deux cheminées de briques

.

couronnées en dents de scie comme à la fête des rois

Toutes les maisons du quartier semblent s’être coiffées

de ce même ornement en ton honneur Elles savent

Fort bien que c’est toi Ezra Flynn l’héritier de nos songes

.

Et spéculations fantasmatiques sur l’avenir C’est toi

qui relances l’espoir de vies que l’inattendu avait désertées

Toi la graine d’un bonheur immense effrayant et fragile

qui serres mon index comme s’il pouvait t’en montrer la route

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paysage maternel

 

Sous le feuillage de cristal en lequel se joue le soleil

mère et enfant communiquent par ronronnement doux

de visage à visage cheveux pendant en avant jusqu’à

l’épaule du bambin en contemplation extatique

.

Ce que consultent ses yeux c’est l’humeur du paysage

que sont pour lui les yeux le menton le nez les mèches

à portée de mains pinces miniatures qui agrippent

par surprise avec la force du vespertilion somnenvolé

.

Pourtant elle aime, Ezra, tous tes incertains caprices

Un sourire de toi lui fait bondir le coeur - plus tard

chaque mot que tu lui diras s’y déposera pour toujours

Car c’est ainsi que sont terriblement faites les mères

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Encore un matin

.

 

                                                    pour Cassie

.

Lenteur pour l'innocence aiguë de ton regard - Ezra

Comme en un film au ralenti Comme en songe

à mes gestes prudemment je tiens la bride

pour ne pas risquer de t'effaroucher 

.

Quelque mystère en ton sourire à demi-dormant

m'apaise On dirait une bombe qui aurait promis

de n'exploser que dans très très longtemps Ma main

sent que bat une minuterie dans ta poitrine frêle

.

Ta respiration infime est une musique tranquille

Tu es serein comme un qui se sait bien aimé

Autour de ton sommeil le petit-jour chuchote

À te contempler s'attardent au ciel deux ou trois étoiles...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Obsolescence

.

Si le loisir Ezra m'en est laissé je te dirai

un jour combien notre monde fut différent  

Les colombes arpentant les tuileaux de mon village

Aux champs l'appel exquis des pruniers sauvages

.

Les hautes cannes vertes qui nous protégeaient

nous amoureux des regards tristes et réprobateurs

tandis qu'au clocher de fer forgé sonnait six heures

et qu'au ciel les hirondelles criaient de bonheur 

.

En ce temps-là le soleil régnait sur le pays des origines

Les rues n'étaient que sourires et que signes d'amitié

Respect aux cheveux blancs respect au patois provençal

Et les jours de marché pour nous étaient des jours de fête... 

 

 

 

 

 

 

.

Allegretto vivo

.

D'un bref cri de chaton te voici affirmant ta vie

Ezra Deux mains sur le visage tu t'assoupis

En toi tout en détails est délicieuse miniature Ongles

minuscules de nacre transparente Doigts gracieux

.

et comme nonchalants Bras ronds et grassouillets

Mignon corps qui gigote comme une grenouille

qu'on a mise sur le dos et qui cherche son étang

intangible désormais Et ces moments d'une voix

.

Une voix qui sait qu'elle n'a pas besoin de dire

Qu'une claire syllabe encore animale suffit et qu'alors

des puissances familières vont venir à la rescousse

de tes désirs de nourrisson et de tes impensables rêves.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Ezra – après vingt-quatre heures

.

Petit gémeau Petit fruit rose et souriant de tant d'attentes

si patiemment entretressées entre deux mondes 

te voici donc Et voici que chacun s'extasie au moindre

geste de ces doigts que tu découvres Au moindre bâillement

.

arrondissant comiquement ta bouche et te fermant les yeux

Les vieux sur ton visage scrutent des invitations à l'espérance

Les plus jeunes détaillent les indices indécis de ressemblances

Tu rayonnes dans la simple gloire qui fait la beauté des mères

.

Bonjour à toi de la part de l'Humanité Tes pareils te saluent

Ils savent en quel chemin de fleurs de pierres et de braises

aventuré tu vas devoir comme on dit couler désormais tes jours

Des jours qui suivront celui-ci et seront doubles comme toi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Avant toute parole

.

Quels tours utiliser pour parler de l'enfance à peine

irrompue avec ses mains minuscules et potelées

en ce bas-monde visqueux à force de mystère 

Un cri bref lui suffit mais ne nous suffit plus Il faut

.

pour nous un plus long souffle Un courant de phonèmes

variés et miroitant comme en secret de l'énergie du poème

Il nous faut un delta composé des discours les plus divers

afin qu'existe pour nous l'Autre et qu'on existe pour lui

.

Oh de nouveau habiter le regard de cristal de l'enfance

Revoir la merveille du monde à l'envers et ces visages

penchés vers moi qu'auréole un azur d'une telle envergure

qu'en poussette on pressent ce qu'un jour on va nommer infini !

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Dix minutes après

.

Joli petit dormeur qu'encore ta mère veille    

lorsqu'on te parle tu miaules comme une mouette

et te rendors aussitôt parmi les nuages de ton paradis

à tire-d'esprit filant à travers l'espace de tes rêves

.

Qui peut croire que tu serais absent lorsque tu réponds

grâce à ce puissant inconscient qui déjà s'est attelé

à la tâche de créer un monde avec tes sens nouveaux

favorisée par le magnétisme de l'amour qui te cerne

.

Mignon centre de ton univers déjà tu cherches le site

d'où s'écoule la vie généreuse abondante et tiède

qui te porte et te nourrira de sa violente tendresse

jusqu'à te reconnaître assez grand pour happer au vol

- les pieds campés solidement sur Terre - d'autres rêves.

 

 

 

 

 

 

.

À toi songeant, Ezra...

.

À toi songeant, Ezra, un champ de marguerites sous les oliviers

m'apparaît. C'est irrationnel comme tout ce que je sais qui durera

plus que moi-même. Toi aussi peut-être iras-tu voir à Olympie

le printemps, ou bien à Corfou, l'île émeraude où l'on est heureux…

.

J'espère qu'en ton temps les splendides ruines existeront encore.

J'espère qu'il y aura un monde et qu'il te semblera, toi qui n'auras pas

connu le mien en train de sombrer dans les profondeurs de l'histoire,

aussi vivable qu'il se peut lorsque, homme fait, nous échoit un rien

.

de bonheur, une frimousse rose à peine éclose dans ses linges clairs,

endormie entre les bras d'une mère étonnée, avec sur son visage 

l'invisible immensité d'aimer que seule l'expérience d'un regard 

qui a longtemps fixé la face de sa mort peut fugacement déceler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Sentences pour Ezra

 

.

Il redoutait qu'en sa flûte de roseau la vibration de vie qui portait la mélodie ne s'éteigne. C'était un frémissement qui avait survécu depuis le temps de Saxahuaman, le temps des guerriers farouches aux oreilles d'or. Certains instruments vous apprennent l'âme d'un peuple.

 

*

 

Je crois à l'humain lorsque la pensée est floraison spontanée de la nature humaine, non l'effet d'un échafaudage artificiel déserté par l'émotion.

 

*

 

Un philosophe qui ne serait pas fondé sur un poète, qu'il soit en lui-même ou extérieur, ne saurait penser ni utilement ni humainement. (Idem pour un homme de science.)

 

*

 

La foudre est pour le poète la face cachée de l'éternité.

 

*

 

Terroriste, tu crois avoir démodé les roses. Ta faiblesse est de n'avoir pas conscience qu'elles te survivront.

 

*

 

Le poème et le souffle avec le temps se fragmentent. Un seul fragment pourtant suffit pour un esprit pénétrant à témoigner de l'existence d'une civilisation ignorée.

 

*

 

Dis-toi que, tout brisé que tu puisses être, tu n'es jamais que le reflet du chaos qui t'a vu naître. La lumière verticale en triomphera.

 

 

 

 

 

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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 18:24

 

 

.

En mon silence

.

En mon silence personnel passent les nuages

avec un bruit de papier qu'on froisse

ou de mistral dans les frondaisons de l'automne

Du sang au fond de moi circule dans le noir

charriant une humeur d'oxyde de carbone

sans issue

.

Point de jour ni de nuit pour cette voix coupante comme verre

brisé qui se propage et fuse

accompagnée d'une kyrielle d'éclats

digne d'une comète

solitaire au sein d'années-lumière d'absolu parfait

parfois scintillant d'un écho fugitif

.

C'est un espace sans amour

sans un rire d'enfant vacillant sur ses jambes neuves

sans une jeune mère au profil pur et sage

sans un geste de mise en garde ou de compassion

sans même l'offre d'un murmure d'eau limpide

gloussement de ruisseau cascadant sur une dalle de schiste

bavardage mélancolique du lavoir sempiternel

en lequel nul couteau rouge n'est à laver

.

Ma soif reste dans la lumière du désert ardent

en lequel je réside grain de sable dérisoire

qui se parle à lui-même en son silence personnel

avec un bruit de nuages et de papier qu'on froisse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ellipsoïde

.

Jeune, on accepte le compliqué, parce qu’on est certain d’avoir l’énergie pour le dominer.

Avec les années, on aspire au simple et au nu. De plus en plus exténué !

.

Je te le dis mon poème est triste

Il n’est plus qu’un regard d’enfant pour l’égayer

Son cri de pure joie

Sa vie commençante – en culottes courtes

Les bras levés

Pour le ballon qui s’envole vers l’immense bleu

.

Un saule blanc pêche des reflets à la ligne, au fil du courant. Philosophe, debout sur le talus près de l’eau, un vieil if l’observe. Athéna l’habite. Cela vaudrait une fable.

.

L’Étoile Polaire, la Croix du Sud. Elle, moi.

.

Que de ton cœur jaillisse

D’une banalité pourtant inoubliable

Le poème

Quadrature du cercle

Rectangle à l’épair lunaire.

.

Insondable, ce qui inspire, comme un astre au fond d’un puits. Parfois convulsé…

.

Le vagissement du nouveau-né. Une mouette en mai sur la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Sans ambages

.

Pour la belle simplicité d'un vers à la cadence pure, il eût donné toutes les gemmes de Golconde.

.

La barque de bois attiédie, sur l'eau nue. Les saules pleureurs dans leurs filets ramenant ainsi qu'un brochet le soleil de l'après-midi. Ton sourire qui embaume l'air d'invisibles lis. C'est assez.

.

L'allant qu'il laissait infuser dans ses écrits à l'intention des autres, combien il aurait aimé se l'enseigner à lui-même.

.

Une sorte de chanson que rien n'apaise. Comme un passereau victime du printemps !

.

Deux choses ont tendance à ne plus revenir, dans mon pays : la rime et l'hirondelle.

.

Ne jamais être un modèle, mais une source. Que mille oiseaux bigarrés viennent y rincer le cristal de leurs chants.

.

Le plus haut sentier, c'est aussi celui où le vent fait vrombir le plus fort les rhombes des mélèzes. Au-delà, voici l'immaculée conception.

.

Pas de repentir possible ! Tel un coup de pinceau sur le papier de riz pour les veines du dragon du sumi-e, ou le premier pas d'un enfant hasardé dans la neige...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Vie d'exilé

.

Je ne te dirai pas, jeune homme distrait, que la vie est un exil qui n'en finit pas. Chaque jour, il s'accuse, encore que le panorama est si riche à ton âge, que dans cette profusion, bien malin celui qui s'apercevrait de ce qu'il perd. Ce sont détails qui n'ont de sens que lorsqu'on subit le progressif dénuement d'un âge avancé. On perd un peu de force musculaire, on perd sa maison, voire son pays. On perd les enfants petits jouant au jardin. On perd le cœur qu'on mettait à l'ouvrage. On perd les illusions, naguère encore suffisantes à la combustion de l'espoir.

Puis on perd les livres, le goût des fictions. On se détache de la sentimentalité navrante, qui nous soulève le cœur. Et ainsi, détail après détail, ce qui constitue le « monde des Autres » se met à nous répugner de plus en plus. Au point qu'on sait que ce n'est pas cela que notre agonie regrettera de quitter, mais plutôt d'humbles choses : le timbre d'un loriot ou d'un rossignol. L'odeur d'une mèche de thym ravie à la prairie. L'amicale et rugueuse sensation contre notre front de l'écorce d'un tronc de pin ou de chêne. Le frémissant chuchotis du premier soleil dans le nuage feuillu de l'olivier. La honte fidèle du chien qui sait qu'il nous a impatiemment réveillés parce qu'il n'y tenait plus.

Oui, ce sont des riens que nous regretterons de cette terre, excepté, pour certains, la profondeur des regards échangés avec de rares êtres intensément aimés. À condition qu'ils ne nous aient pas depuis longtemps, de gré ou de force, abandonnés comme nous en abandonnerons de gré ou de force à notre tour, tout humain devant conserver à l'esprit que sont temps de vie est compté, quoique nul ne sache vraiment par qui !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

Incursion

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Hurlez, aboyez, singes tristes parmi les branches penchées sur la cascade immense. Chatoyante mousseline et tulles au soleil ! Quelques touristes rougeauds vêtus sans dignité commentent. Leurs gros genoux cagneux et plissés s'enfoncent dans leurs shorts couleur caca d'oie.

.

Passez en trottinant, ânes surchargés, par l'étroit sentier. Les ballots énormes tanguent, frôlent la roche du défilé. Très distante encore, l'orée de la montagne flamboie devant, dunes et cabanes en tessons de poteries. Un avion brode quelques rares fleurs de nuage sur le ciel impitoyable.

.

Monsieur guide madame sur la pente, les lacets du sentier sont serrés. Une floraison inattendue de marguerites ploie dans la brise, qui soulève les chevelures et les linges. Demain, l'on visionnera les photos sur l'écran des téléphones. On rira des visages à demi-bleuis par les ombres.

.

En bas, l'oued calmé sinue en reflétant des palmes. Les oiseaux sur les pierres plates relèvent leurs becs de l'eau et se gargarisent. Aux crêtes blanchies par des strates de phosphates, se profile de temps à autres la silhouette successive et bossue d'un dromadaire en caravane.

.

La chaleur tend une limpidité tremblante entre le paysage et nous, comme pour trahir la secrète instabilité des choses. Toi-même, beauté, il suffira que tu t'éloignes d'un jet de pierre pour te révéler incertaine. Il n'en faudra pas plus, j'en ai la conviction, pour que sans préavis tu me tournes le dos.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ostinato

.

Comment prendre au sérieux celui qui est au sein du cosmos à peine moins perdu qu’au milieu de son profeuillage de poèmes ? Serait-ce que pour affirmer envers et contre tous l’existence de l’impalpable Poésie, il s’acharne au point d’en aboutir à s’égarer ?

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Il y avait bien une clé. C’est la porte qui manquait. Si j’en avais trouvé la serrure, il se pourrait que j’aie aujourd’hui moins ridicule figure.

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Que l’incendie froid de mes écrits consume dans ton esprit la traîtrise des humains à l’égard de leur paradis en plein naufrage, voilà un rêve dérisoire ! Mais je le cajole avec sollicitude.

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Un grain de sable. Peut-on imaginer qu’il enraye le mécanisme titanesque, en passe de broyer tous les peuples sans distinction ?

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Soyons des êtres de silence et de respect. La beauté naturelle de notre Terre le mérite.

 

 

 

 

 

 

.

Vaticination

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À la fin pour l'exilé, l'idée que pourrait persister l'espoir de revenir se dilue dans le rude courant des jours, telle une montagne dans la brume charriée par un vent glacé.

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Le lumignon qui clignotait à flanc de nuit s'évanouit, avec le sentiment que l'altitude nous est désormais interdite, que devant nous s'étend la blancheur luisâtre d'un ossuaire.

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Notre nom lui-même fondra, parti à la dérive et s'amenuisant ainsi qu'un glaçon cassé de sa banquise. Il n'en demeurera un temps qu'un passé douloureux puis rien, plus rien.

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L'amante des îles aux parfums de thym et de lentisque, en peignant la fourrure de sa licorne familière, offrira sa jeunesse au clair de lune et grandira, envahie par la certitude de la mer.

.

Son âme primesautière aura bondi, éperonnée de ses blessures silencieuses, jusqu'à cette sorte de douceur tellement violente qu'elle lui offrira, plus tard, le consentement des mondes.

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En ce lointain futur, ce sera nue, et déserte, que la montagne émergera des vapeurs, avec cette allure d'étrave dont ne viendra jamais à bout le temps qui vient à bout des hommes.

 

 

 

 

 

 

 

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Cinq pas au Nord

.

Perturbable fleur de lumière, tu as les inflexions d'une chanson préférée. Ton silence éloquent traverse l'espace et féconde les étamines de l'azur. Instable lorsqu'on navigue sous les ponts de Bruges, tu nous précèdes au miroir des canaux. Je me souviens de toi comme si je t'avais rencontrée, ici mate au flanc d'étain d'une chope, là brillante aux vitrines ennuagées. Tu es l'écrin du carillon qui brise indéfiniment son cristal au beffroi.

.

Ostende offre à présent sa promenade. D'instinct, chez Van den Berghe, une impulsion nous fait entrer pour des gaufres et de crêpes assorties d'un thé fort. Face à nous le vent brosse le pelage de la mer aux airs glauques d'océan. Les mouettes virent et se répondent, signalant d'un cri plaintif le moindre éclair argenté qui gicle de la vague. Qui dirait qu'un demi-siècle s'est engouffré dans le néant depuis ma dernière visite ? Luxe, calme et volupté...

.

Ô longues lueurs du Nord, fleuves sinuant parmi les merveilles des pimpantes cités, parmi les étendues vertes ornées, ainsi qu'un potager d'un épouvantail, des gesticulations désespérées d'un moulin à vent en train de se noyer dans un ciel d'orage, jusqu'à la plus sombre étendue des eaux, au-delà des dunes parsemées de touffes d'alfa de Sint-Idesbald...

Marchons par le Strandlaan jusqu'à Baldus beach, l'immense plage à présent aménagée...

.

Longues heures irréelles, grues de fer tenant en suspens des vapeurs joufflues couleur d'ecchymoses au-dessus des toits anciens aux clochers aigus, je sens le fourmillement des secondes fraîches sur ma peau. Dans ma tête se déroulent des portulans, s'y animent des trois-mâts plus compliqués de gréements que toiles d'araignées ; on décharge des tonneaux sur les quais dans un sourd roulement de pièces d'artillerie. Des marins se hèlent, ou jurent.

.

Sur mon épaule est encore douloureux le poids des ballots déchargés, la journée durant. Je songe à une dame inconnue qui dort avec son chat dans les étages de la capitale. Aucun bruit, l'atmosphère promène des parfums mystérieux. J'attends la nuit, ses clartés noires et ses périples à teneur si forte d'illusion qu'on les prend pour du réel. Dans les ténèbres une voix d'étoile polaire chantonne des couplets où il est question d'amour et d'éternité.

 

 

 

 

 

.

Pour la soixante-dixième

.

Sable et paille, a dit le poète exilé. Or moi j'ajouterai falun des urnes. L'espace est tel de mon désert couleur de tourterelle...
Et celui qui n'est pas aimé, ses fautes sur l'épaule, s'y enfonce avec son bâton torsadé. S'il n'est pas pèlerin, malgré sa houppelande,

Les collines arides crénelées de ruines, avec leurs tablettes gravées d'idéogrammes ou de runes sous la poudre, éveillent au ras de l'horizon bleu sombre une lumière qui l'attire.

.

Le temps soulève le khamsin devant les pas de qui voulait le suivre. On y entend gémir les âmes égarées. L'opacité de l'air s'intensifie jusqu'à l'irrespirable. Même les sibylles aux yeux extralucides, ne pouvant plus lire la piste, finissent par renoncer. Qui peut suivre celui qui ne connaît pas le retour ?

.

Que sa mémoire prenne la plus jeune et la plus triste par la main, la guide jusqu'à recouvrer la voix, qu'à nouveau elle acclimate ses énigmes au cœur des cités ! Et que nul ne se soucie d'apercevoir au loin ma forme qui se dissipe en poussière !

 

 

 

 

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14 juin 2014 6 14 /06 /juin /2014 11:09

 

 

Itinéraire

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Le ressac du vent dans les arbres en ton cœur réveille l'inachevée symphonie des forêts de tes jeunes années

Lorsque d'un cantique pur l'alouette à la cime du matin ouvrait un infini de cristal

Quelle innocence alors dans le sommeil des fleurs

Sans motif tu sentais les larmes brûler tes paupières

Et tu frissonnais d'avoir un moment croisé le regard d'un chevreuil

.

Depuis le chemin s'est évanoui

Insensiblement et sans traces

Échappant à la surveillance des oliviers et des coutumes anciennes

Les murs de pierres sèches sont noyés sous les ronces aux fruits couleur d'encre

Tu avait hâte de grandir imaginant que c'était un bonheur de devenir un homme

D'affronter avec des membres forts la duplicité des eaux et l'écrasante domination des monts

Pareils à de sombres polynésies sur la mer de nuages

.

Même redescendu parmi l'agitation fourmillante des plaines

Une étendue quasi-psychique de blancheur est restée collée à tes pas

Sous forme d'une solitude écrite à laquelle il n'est pas de remède

Et que renforçait le mistral au lieu de la dissiper

Soufflant sur tes moissons de mots l'or d'un ondoyant exil

.

Dans la glace ovale où tu te vois

Aujourd'hui quoique disant « je » tu ne te reconnais plus

L'oeuf du monde au premier plan affiche un imbécile qui copie tes gestes

Derrière lui se creusent les ombreuses profondeurs de la mémoire

Telles ces armoires de chêne pleines d'une noirceur sépulcrale

En lesquelles ta mère rangeait une infinie quantité de secrets merveilleux

Qu'après sa disparition tu n'as retrouvés que tristes et déteints

Et ternes comme rêves dont on a si souvent pincé les ailes

qu'elles en ont perdu leur poussière exquise d'arc-en-ciel

.

Seule la beauté de la Femme est demeurée radieuse intacte

Comme une de ces amphores grecques qu'on retrouve dans la mer

Après un très ancien naufrage

Et dont les lignes sont si parfaites que rien n'a pu les briser

Tandis que le ressac du temps dans ton âme à la faveur de l'amour réveille l'inachevée symphonie de tes jeunes années.

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