Toi, l'acteur de cinéma sur qui la gloire
s'est abattue comme un faucon pour t'emporter
en son firmament ébloui, je t'ai connu, au lycée,
quand tu étais timide et boutonneux, le teint
semé de taches de rousseur, - promesse qu'un autre
soleil un jour te cracherait sur la figure ? Nous
n'en soupçonnions rien ! - et tu ne montrais pas
cet air épanoui, cette aisance nouvelle qu'à présent
tu affiches sur les écrans de télévision, toi, l'Invité :
non, pas du tout cet air épanoui, satisfait de la vie,
assorti d'un brin d'insolence aussitôt pardonnée
parce qu'on sait que cela plaît, que l'on fera, grâce
à tes réparties à l'emporte-pièce, à ta façon
de te permettre - "parfois grossier, jamais vulgaire" -
ces mufleries qui sont, pour le public, la marque
de la réussite, davantage d'audience que telle chaîne
concurrente. Personne, ma foi, ne se doute de la
honte secrète qui te tord l'estomac lorsque, sur la
banquette arrière de ta luxueuse limousine, tu rentres
chez toi - un fastueux cinq cents mètres carrés
avenue Foch - en regardant Paris illuminé : ces pierres,
penses-tu, ont vu passer un bon nombre de tes pareils,
qui avaient également vendu leur âme pour un peu
ou beaucoup de célébrité. Pour l'illusion d'avoir
vaincu le sort. Et qui sont morts. Et oubliés.
Avec ces rossignols qui chantaient à tue-tête à la pointe
des peupliers, la coulée de laque argentée de l'eau lointaines,
avec la grande terrasse où nous faisions des huit en bicyclette,
le banc vert à l'ombre du laurier, les allées frangées de rosiers
et le potager plein de fraises où chaque printemps trois cerisiers
mêlaient leurs blancheurs aux nuages, avec le pommier greffé
de quatre sortes de pommes, la barrière à la porte blanche
qui ceignait le parc et tenait éloignées les rumeurs du monde,
enfants nous vivions dans la ferme croyance que partout
régnait la même paix joyeuse, que notre tâche la plus
préoccupante était d'aller cueillir les feuilles d'épinard
et d'aller laver leurs belles verdeurs dans l'eau courante,
en nous interrogeant sur la raison pour laquelle les gens
les avaient affublés d'un nom qui eût mieux convenu
par exemple aux rosiers, puisque les "épinards"
ne portaient pas d'épines : un temps nous décidâmes
donc d'appeler "épinards" les rosiers, "rosiers" les épinards,
afin de rendre un peu de logique aux mots du jardin, puis
l'usage a repris ses droits et nous nous sommes résignés
à ne plus jamais
chercher de logique au jardin des
mots.
Peut-être un regard Peut-être une étoile
une étincelle un incendie allumé
en songe La vie bouleversée
comme si vivre était encore possible
alors qu'on est parmi les derniers
à rester debout sur le terrain
jonché de morts aux visages amis
La vie bouleversée comme si vivre
était encore possible et l'azur
là-bas devant nous telle une mine
de lapis-lazuli à conquérir
un remède au mal une pierre magique
qui pourrait guérir tous les maux
Particulièrement ceux de l'âge
Peut-être un visage Peut-être un regard
Celui de l'Amoureuse quand elle
fait semblant de ne plus voir en nous
le vieil homme accablé de désillusions
Et qu'elle promène dans l'appartement
sa nudité magnifique océan de beauté
qui suscite au fond de ta noirceur
des envies de naufrage
Un songe une vie bouleversée
le plus redoutable et le plus cher
désir de qui sait bien que son passé
ne revivra jamais et que ses plus
belles années sont devenues de cette
cendre brasillante mais impalpable
insaisissable qu'on appelle "du souvenir"
Etranger, tu es venu, sous le signe du Singe
et tu n'as pas la conviction d'avoir été si bien
reçu. Sans doute les temps étaient-ils difficiles,
comme ils le sont souvent. Qu'on éloigne de moi
cet affreux petit singe ! fut-il ordonné dans l'instant
de ta naissance. Mais ce ne sont que des paroles
rapportées dont tu n'as pas le souvenir.
Ce que
tu sais, c'est en revanche que ton insertion dans ton
nouvel univers t'aura laissé le sentiment permanent
d'un malaise, un peu comme au moment de dormir
l'éclat gênant d'une lampe qui même éteinte persiste
et s'impose et s'obstine sur la rétine. Cette lampe
chez toi ne s'est jamais éteinte, et ta conscience,
jusque dans ton sommeil, ne s'assoupit jamais !
Bizarre sentiment d'être une pièce dont la forme,
apparemment semblable à celle de mille autres
que tu côtoies, ne coïnciderait avec aucun empla-
cement vacant dans aucun puzzle.
Et tu t'efforces,
et tu t'appliques à rogner les plus contrariants de
tes angles - en vain ! Si bien que tu vis dans l'attente
et depuis si longtemps, que cette attente, en vérité,
commence à ressembler passablement au désespoir.
S'il est un lieu commun depuis des siècles ressassé
par les humains, c'est le "de brevitate vitae". Ah,
parlons-en de la "vie brève" ! Nostalgie et regrets.
Plaisrs brefs. Bonheurs éphémères. Nous ne sommes
là "qu'en passant", ont affirmé le sage et le prophète.
J'aime les lieux communs. A condition qu'ils soient
communs. Qu'ils sortent du passé comme le retour
d'une vieille allergie, d'un très ancien éternuement.
Avec la sorte de plaisir chronique des "postures
de constat" où, le verre à la main, dans un bar,
parmi les matinaux, on déboute tous en choeur
l'absence de "Vérités". Je repense à celui qui écrit
que "multiple est la vérité, seul le mensonge est un."
Pourtant, si j'en reviens à l'affaire de "la vie brève",
la formule aujourd'hui me paraît obsolète. Elle est
de générations qui mouraient entre quarante et
cinquante ans. Autant dire dans leur jeunesse si
je m'en réfère aux statistiques des pays européens.
Car pour ceux qui encore ont vingt ou quarante ans
à vivre perclus et reclus dans une prison de vieillesse
et que joies et plaisirs ont peu à peu abandonnés
cependant que leur corps fonctionnait de plus en
plus mal, pour ceux qui sont si las que se donner
la mort est un effort qui de très loin outrepasse
leurs forces, comme elle doit sembler longue, la vie !