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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 12:04

 

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Je suis un poète superficiel

 

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Comment en les syllabes quasi-incolores des « mots », mettre un peu de couleur, de lumière, un soupçon de musique de silex et d’étincelle à l’odeur de soufre ?

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La simple évocation par une brève phrase des attitudes et des organes de l’amour suffira-t-elle à rendre incandescentes les syllabes qui semblaient si ternes ?

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Un poème, une simple parole, un cri, peuvent-ils être le support émouvant d’une joie ou d’une peine humaines, ou bien ne nous jouons-nous qu’au semblant ?

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Labourer au fond de la plaie parmi les mouches et les sanies, les fermentations et les remugles purulents – très peu pour moi. Je préfère le tégument de la joie.

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Qu’il y ait puissance et heur de vivre sous tes formulations les plus tristes. Tu est dans le noir du grenier, émule de la Caverne ? Songe que « le ciel est par-dessus le toit... »

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La mer a l’avantage d’une apparence que l’on peut blesser autant que l’on veut : aussitôt elle retrouve le vernis frémissant de son unicité salée, sa surface « d’huile ».

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J’imagine le pelage profond de la Méditerranée au soleil, exactement comme la profonde surface de la poésie : la lumière brille sur le gouffre de la turquoise spéculaire...

 

 

 

 

 

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Cache-cache

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Houououou… fait la lune

derrière un nuage vert

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Hou-hou-hou-hou fait la hulotte

au fourché d’un chêne-vert

.

La nuit n’en finit pas

d’amplifier l’écho à l’envers

.

Houououou… fait la lune

derrière un nuage vert

.

Hou-hou-hou-hou fait la hulotte

au fourché d’un chêne-vert

.

Sur la plage un crabe écrit

en avançant de travers

.

La nuit n’en finit pas

poulpe géant d’encrer la mer

.

Houououou… fait la lune

derrière un nuage vert

.

(Quant au dieu il s’est caché

derrière tout l’univers !)

.

 

 

 

 

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Démocratie

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Tout occupés à jouer dans leurs cours privées

ou les jardins de leurs palais nationaux

ils n’ont pas entendu gronder la rage des peuples

.

Ils l’appelaient avec une moue de mépris

« populisme » et se bouchaient le nez face à ceux

qui voulaient auprès d’eux jouer les Cassandre

.

Qui s’étonnera que ut cela finisse mal ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Étincelant oubli

.

Que l’on oublie Oh le repos

Un vaste souffle qui lisse les arènes

et l’azur du désert tellement sec

que la nuit les étoiles ont soif

et viennent boire aux nappes des oasis

.

Juste l’esprit tant qu’il existe encore

pour des retrouvailles avec lui-même

Les souffrances pourpres emportées

par le flux du temps ainsi que feuilles

de platanes au caniveau ruisselant

.

Odeur d’encens mêlée de menthe

lavande et jasmin Baumes d’oubli

Tel un escargot rentre en sa coquille

toi – dans la spirale infinie du petit

enfant que tu fus à l’époque où tu

.

n’habitais ni ne voyais que la Terre

poétique avec les oreilles des fleurs

tendues vers toi pour saisir tes jolies

confidences de blondinet bouclé

Les anémones te regardaient de leurs

.

pupilles noires les yeux dans les yeux

Les oiseaux qui avaient envie d’être

apprivoisés venaient tout près tout près

afin que tu leur mettes quelques grains

de sel sur la queue ainsi que le conseillait

.

grand-père et tu ne savais pas pourquoi

cet avis mettait tous les grands en joie

Ô spirale inachevée de ton passé - déjà

passé à peine écrit dans l’éphémère

poème d’oubli desséché que tu es devenu !

 

 

 

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Déprimante lucidité

.

Comme j’admire ces poètes que l’on dit

« engagés » fût-ce engagés dans n’importe quoi

grâce à l’élan d’un merveilleux enthousiasme

à l’égard du monde où pullule l’humanité

.

pourtant excessivement nocive pour tout

ce qui vit et pour elle-même Ah combien

j’aimerais être de ces optimistes joyeusement

béats qui sont convaincus que de l’ex-machina

.

un Deus va sortir pour arranger les choses

in extremis Mais malheur à moi je n’observe

que désastres de tous côtés et si l’Invisible

existe il n’a ma foi pas souci de rien arranger...

 

 

 

 

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Poésie de consomkultur

.

Pendant que mille amateurs de vers babillent

qui ne connaissent qu’à peine leur langue,

son architecture lentement prend forme

de ruine et les rares squatters de cette ruine

n’entendent plus un mot de La Fontaine

Verlaine ou Mallarmé. Quant à ce qu’on appelait

Poésie, c’est une pratique qui n’a plus de nom

car je persiste à penser que « rap » ou « slam »

sont autre chose : choses aussi loin du poétique

véritable que Basquiat est distant de Vermeer.

 

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Aparté

.

Si marchent devant toi les Oubliés

avec entre leurs mains les pauvres globes cendreux

de leurs soleils éteints

n’en fais pas une affaire ! Le miroir

de la pensée-en-poème est ailleurs

Tu n’es aucunement obligé

de suivre leur procession triste

Mille autres chemins devant toi s’ouvrent

en éventail et chacun pourra te conduire

au riche échec dont tu te sentiras illuminé

Puis au suivant et au suivant par des chemins

que personne avant toi n’a connus

Quant au dernier de tous, l’Inéluctable,

qu’il rayonne avec ta mort

jusque dans les plus sombres dédales

de la nuit et des rêves

Là où seuls accèdent ceux qui ont

déjà depuis longtemps tout perdu.

 

 

 

.

 

Ezra s’éveille d’une sieste

 

Nous avons beaucoup joué toute la journée.

Ezra, fourbu, bouclé, ravissant a fini par

céder au sommeil dans les bras de grand’mère

en plein milieu de l’après midi. Si beau

son visage endormi en plein bonheur après

avoir tellement résisté à s’assoupir ! Bref,

il s’est réveillé au crépuscule et on voyait

les merles fous se poursuivre dans les arbres

encore mauve-pâle, tandis qu’une presque

pleine lune illuminait l’angle d’un immeuble

au-delà du jardin. Le bambin descend du lit

pour venir dans nos bras le regard tout songeur.

- Tu veux un jus d’orange ? Demande Aïlenn.

- Non ! L’enfant secoue sa tête en faisant voler

ses frisettes. - Alors tu veux un gâteau, peut-être ?

- Non… (Quand il dit non, c’est toujours en french.)

- Tu veux quoi alors, la lune ? Ezra tend la main

vers la fenêtre – Yes ! On fait semblant de la

cueillir au ciel et de la poser dans sa petite paume

tendue. Il regarde et s’écrie : - Oooh ! Moon partie ! »

.

Programme

.

Non pas cent mais deux ou trois livres de poèmes

ces machins de langage que plus personne n’aime

Et le reste le semer à tous les vents de l’Internet

En écrits insouciants de leur tragique ou de leur

légèreté – au jour le jour selon les besoins en toute

liberté Car la faveur est insigne par l’électronique

de pouvoir s’adresser à toute l’humanité et ma foi

ici ou là pousseront peut-être dans de rares esprits

quelques fleurs de réalité aux pétales de rêve pour

qu’enfin notre monde à chacun sur Terre soit habité.

 

 

 

 

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L’inespéré lointain

.

Transmuter l’or en plomb est certainement aussi difficile que l’inverse, mais pour certains moins rentable. Pour le poète, de l’or du silence faire une parole en forme de rose d’argent est en revanche une nécessité.

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Mais si ce faire n’est pas désintéressé, la rose ne sera que plaquée argent, voire en zinc ou en plomb. L’illusion avec l’oxydation du temps en éteindra l’éclat, que l’on ne pourra point raviver avec la pierre ad hoc.

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Versons le plomb fondu sur le marbre : quelles merveilleuses efflorescences, quel éclat, hélas fictif puisque rapidement terni ! Tant qu’à fondre le poème, qu’il soit au moins en nickel, ainsi que les instruments chirurgicaux.

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Bien entendu, cela suppose une élévation de la température dans notre creuset, ce qui n’est pas du goût moderne, lequel méprise l’oxygène des sentiments, le bouillonnement de la libre imagination, l’éther originel de la pensée.

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En un monde mondialisé, standardisé, qui n’a pour idée directrice que l’uniformité de l’ignorance, l’égalité dans la déshérence, la rivalité dans le bizeness de la détressse, toute ascension vers la grandeur est proscrite.

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Désormais la poésie n’a donc même plus droit de puiser à la source du silence, à l’or du jour naissant, de crainte que l’humain le plus deshérité, celui qui en aurait précisément le plus besoin, ne s’effarouche d’être affronté au trop pur.

 

 

(2015)

.

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Songeant à l’apophatisme

.

Pour exister, il te faut le vêtement de la solitude, sorte de bure inapparente et comme monastique.

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Ce que tu es brille alors dans l’espace de l’exil, ainsi qu’un météore toujours incandescent qui continue d’irradier, même après avoir percuté le sol fangeux.

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Dans les allées de ton jardin, que n’atteint pas le néant du monde contemporain, déambulant les yeux sur l’azur des fleurs, par ta compagne de Beauté tu fais pièce à la mort.

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Lutteur de lumière – depuis toujours – tu tiens le soleil dans ta pensée ainsi que les dames andalouses l’éventail dans leur main, rafraîchissant d’un courant invisible la face du verbe de tes pères.

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Labyrinthique aux yeux des scruteurs du Tragique, ce qui pour toi est d’une simple droiture : tu as écrit sans briser ta relation avec l’envers occulte qu‘aucun secret cependant ne protège.

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On te reprochera souvent d’avoir parlé pour ne rien dire, alors qu’en réalité tu disais pour ne rien parler, tel un aventurier qui progresse sur un versant de neige mangeuse de bruits.

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Ceux-là, que leur chute a amputés d’une moitié, ceux-là que démange le plus l’impérieux besoin d’accéder à une poésie déroulée par le bec doré d’Orphée, délaissent aujourd’hui leur quête.

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Le silence qui consume ton encre, poète exilé, c’est le feu de vivre. À ne pas confondre avec l’enfer.

 

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Encore un legs inefficace

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Que le poème indéfiniment recommencé te serve de présence. Il est la dimension-même de ce que tu es.

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Réduit l’état de fantôme couleur de café, le poète vertigineux scrute au visage de la beauté une pâleur croissante qui le terrifie.

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Celui qui, depuis sa prime jeunesse, a ressenti dans ses os l’expérience d’agoniser, sait ce qu’apporte à un humain la profondeur de la Mort.

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Je n’explorerai pas avant l’heure le puits de pierre où réside le soleil. Dans son abîme transparent, une onde nocturne y couve le Phénix.

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C’est une flûte, c’est un oiseau, c’est un violon, c’est le clapotis du ressac et l’aboiement du chien, la voix de citron pur de l’enfant : c’est le temps perçu en beauté.

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Le regard que tu as croisé en lui recelait l’étoile d’Aïlenn. Quelle étrange chose ! Comme si un peu de son irréelle éternité régnait dans les pupilles d’une jeune fille de hasard.

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L’univers concentré dans l’être aimé, dépendance générale du Tout, en filigrane, par de mystérieux liens que le temps n’a pas réussi à user, couper, ni entamer !

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Hier, aujourd’hui , demain.

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Libre, errant au pays des complaintes lugubres, laisse à leurs chaînes aboyer les gardiens aux oreilles noires !

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Il y eut un Âge d’or, certes… Au-delà des mémoires les plus acérées. Cependant, il n’est pas certain que quiconque se plairait à le revivre.

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Quel serait ton fantasme ? Te poser, planant, dans les rêves de la Belle au bois dormant, cherchant sur ses lèvres le souffle de phrases somnambules...

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Buées d’or sur le ciel de la vitre qui découpe un carré d’aurore : tu songes d’avance à l’heure des crabes réunis et de la superlune !

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Cette habitude de côtoyer ton ombre et de la tutoyer, même fondue dans la nuit glacée, dont les bruits creux couvrent le murmure de tes prières !

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Les lis par six, la Création, le cilice des mots, l’hysope dans la main droite, un jour, comme sur une fresque immémoriale : ton mythe ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Un jour sans !

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Aujourd’hui, je n’ai pas reçu la moindre phrase.

Je me sens comme un orme survivant

complètement délaissé du vent.

Plus personne jamais ne s’y donne rendez-vous.

La fontaine est un rond de pierre vide,

plus de source, le robinet de bronze est muet.

Les volées de moineaux qui se chamaillaient

joyeusement dans les branches jadis

sont parties vers l’horizon de lumière écrue,

le froid blême s’installe au fond des coeurs.

Pour tromper toute cette désolation, je vais,

tel qu’un ours, entrer en hibernation...

 

 

 

 

 

 

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Vieux rêve récurrent (1998)

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Pénétrer au pays du sommeil bleu sombre, où les cloches sonnent à gorges déployées, avec de longues vibrations de gongs, tandis que des boîtes lustrées en forme de cercueils s’en vont, suivies de processions mornes, sur des route qui s’enfoncent dans la brume…

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Quel programme bizarre ! Les mains pétrifiées, comme de grès froid, s’abandonnent au-dessus des traits dessinés dans la glaise morte. Aucune folie ne peut ranimer les haies de buis qui cernent la demeure déserte, avec son toit aux ardoises imbibées du gris des nuées.

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Passion indigo, l’ange du Beau m’approche, avec ses multiples membres, ailes ou bras ainsi que Khâli rayonnante ou, dans l’intense abîme, un calmar que sollicitent à la fois toutes les directions du sel. Je détourne mon regard de ce visage au sourire de douceur incandescente.

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Autour de moi, seulement les dos un peu voûtés de la foule qui se détourne. Quelques astres décrochés du ciel tombent au-delà des limites du regard. « Tu n’as pas l’âme d’un voyageur ! » s’écrie l’ange et d’un coup d’aîle brûlante il me chasse de son paradis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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À Pablo N.

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Montons ensemble disait-il en regardant

vers le nid d’aigle en plein azur Macchu-Picchu

Mais qui voudrait encore entreprendre Z après Z

de gravir la sente en lacets qui s’achèvera

parmi les hauteurs de pierre hantées du condor

.

Là-haut le soleil sacré dans l’ajustement des murs

Monte avec moi frère disait-il C’était un temps

où monter vers les sommets prodigieux

pour les humains se pouvait encore

 

 

 

 

 

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Trajectoire occulte

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Pourtant l’ange le savait combien

une fois venu sur Terre il est difficile

de se faire aimer Se peut-il à la fin

qu’il en ait éprouvé du regret ?

.

L’ombre de son aile rafraîchit

sur la joue de l’enfant l’imperceptible

duvet ce joli velours d’avenir

tandis qu’au loin le vent emporte

la mouette pétrie de clarté céleste

.

Demain s’ouvrira le puits des étoiles

Une harpe égrènera les dernières secondes

On entendra bruire la mer au fond des conques

Et tout se résoudra en nuit comme une prière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

 

 

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Pour un temps de détresse

.

Tailler les facettes d’un poème

en espérant qu’il brillera comme un diamant

la seule ressource des temps de détresse

lorsque te chuchote à l’oreille des mots charmants

l’insidieuse mort dont tu refuses les avances

.

Le merle du jardin chante que rien ne presse

Que c’est l’heure ou jamais de restaurer l’espoir

évidemment contre toute espérance

puisque évidement les choses ne pourront

qu’un jour ou l’autre mal finir

.

N’y songeons pas Vivons au jour le jour

comme les peuples démunis qui n’ont

plus rien a perdre puisqu’ils n’ont jamais,

jamais rien gagné qu’une difficile survie

Vivons et goûtons chaque minute même anxieuse

.

Comme si chacune annonçait le retour du soleil

 

.

Recette de sérénité

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Rengaine ta douleur tes inquiétudes et tes plaintes

Vieillard ! Songe – un peu d’imagination te reste ! -

à quel point tu pourrais perdre davantage encore

Ne parasite pas tes jours avec l’image de leur fin

ou de la fin d’êtres si chers que leur disparition

sera comme un arrachement (tout palpitant encore

au sommet d’une pyramide aztèque par le couteau

de silex et d’or du hiérarque harnaché de plumes

multicolores) de ton propre coeur qui rouge se

répand dans ton esprit comme un soleil couchant.

.

Viens ! Pose-toi sur la pierre auprès du bassin bleu

où les blancs lys des eaux ont semé leurs vastes

pétales de lune Observe sur la feuille verte la

grenouille verte dont l’oeil fixé sur toi demeure

tandis que son jabot de lin halète à la rapide

cadence de sa vie Récite-toi le haiku de Bashô

Et laisse ton âme infuser dans la paix du silence

en contemplant sur l’eau latente évoluer les sosies

ondulants des nuées là-haut paissant l’azur d’éternité

où n’ont cours ni douleur ni angoisses ni plainte.

Published by Xavier Bordes
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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 11:53
Published by Xavier Bordes - dans poésie Poèmes
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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 15:58



Le salut du réel
.
De la moindre phrase qui s'écrit en poème,
il n'est rien à quoi la Circonstance échapperait.
Le silence y est esclave de son « monde » ;
chaque mot, prisonnier de l'icône qu'il enfante !
Voici mer - et les voiles de l'écume soudain déferlent,
que gonflent aussitôt les vents de la mémoire…
.
Et le ressac rythme les journées comme en ville,
aux feux des carrefours, quand on entend ronfler
des vagues d'engins à moteur qui surviennent d'ailleurs.
À l'agence bancaire toute proche, l'employé
penché sur ses papiers est content de ce que
récemment l'on ait insonorisé les bureaux, côté rue
par des vitrages teintés. Depuis règne un silence
de velours au sein duquel le bruit d'un papier
qu'on froisse ressemble au tonnerre !
.
Plus loin, la rue longe le petit jardin public.
Sur des toboggans rouges et jaunes,
sur des balançoires à ressorts bleues et roses,
les bambins hésitants s'exercent à divers équilibres.
Les uns glissent en se tortillant, d'autres rient
aux éclats ou se disputent un ballon, un tricycle,
une patinette, un seau délaissé dans le bac à sable...
Les nounous exubérantes se regroupent selon
les idiomes de leurs pays respectifs et discutent.
.
Regarde bien : ce que tu vois est une micro-partie
de la vie des humains… Le brin vert qui revient à chacun.
Contemplons-le de tous nos sens, avec fraîcheur,
attention, intensité, connivence, étonnement :
il est fait d'éléments dont l'extrême banalité
est à dépoussiérer de l'habitude, laquelle
dégrade insensiblement la qualité des choses
qui s'éclipsent alors du champ de la conscience.
.
Assurer le salut du réel à travers cette part minuscule
qui nous est impartie, c'est faire exister l'univers :
car en elle, elle recèle, à notre insu, l'être du Tout.




 


.
Élégie pour un Taj-Mahal
.
Pour A.
.
Après, tu ne le sais pas, tu seras toujours solitaire.
Comme ce poète parti « sur le chemin des étoiles de mer ».
Ton âme de rien sera depuis longtemps évaporée
à force de chagrins et de psaumes montés au ciel vide.
Quelques poignées de mots resteront, décoratifs
ainsi que sont les gemmes aux murs d'albâtre du Taj-Mahal,
en souvenir, non de ce que tu fus, mais des êtres que tu as aimés.
À travers les mots seuls a i m e r ne s'évapore pas,
à condition qu'ils soient écrits sur des parois de blanc silence.
.
Ce ne sera plus nous, certes, mais ceux qui les liront
feront revivre un clin de notre impalpable essence.
Une connivence de soleil couchant au long duquel pourpres
s'étirent les rêves d'amants en voyage,
ou la chaleur glorieuse du levant lorsque la chance d'un enfant
imprègne d'une odeur d'étoiles la pénombre des chambres,
et que soudain le paysage entier étincelle des joyaux de la rosée,
tandis que l'icône dorée de la personne qu'on adore,
même absente, en filigrane occupe encore le coeur de nos regard.
.
Ce ne sera plus nous certes, mais peut-être un jour de vent,
que d'un élan éternel les airs soulèveront des chevelures
exactement comme, au bord de la mer, il déroulait la tienne aux jours heureux...
Les voix qui se répondront dans les couloirs du temps
seront les échos des nôtres qui furent elles-mêmes les échos
de ces tendres aveux que de discrets recoins, pareils à des temples sacrés,
ont abrités au cours de millions d'années, rendez-vous derrière l'église,
dans les ruines du castel sarrasin, près du mazet caché au-milieu des vignes,
au creux de la haute forêt des roseaux pleine d'oiseaux qu'on ne voit pas,
.
ou dans quelque grotte inconnue des temps immémoriaux...
Parce que seule l'espérance des rosées, la poudre magique des pollens,
est forte contre les profondeurs du néant étoilé.
La seule musique des fraîches voix d'enfants peut remplir les gouffres
que hante la radioactivité mauvaise
du désespoir, quand la fatalité des hommes aura été que leur intelligence
mette fin à la folie des dieux, des superstitions, des fantasmes :
plus que pour le pétrole ou l'or, sur la planète on s'entretue hélas
pour ce dont rien ne prouve l'existence !
. Quelle merveilleuse
.
nouveauté ce serait si les humains luttaient consciemment pour un Insu
qui existe et qu'ils se sont malgré eux, malgré meurtres et massacres,
malgré les armes, malgré les guerres et le démon du mal qui les habite,
transmis à la faveur d'une beauté toujours recommencée ; cela
qu'un mot galvaudé mais renaissant à longueur de chansons résume ;
foudre impalpable aux détours mystérieux, magnétisme inexplicable
pareil à cette influence dont les anciens disaient qu'elle liait les hommes
et les astres, réponse insensée au chaos vertigineux du monde – mais flux flagrant
de sens et d'aplomb comme un premier regard de nouveau né : l'amour.
.






.
Tel Hugo !
.
Sans être vraiment debout, moi aussi j'écris « face à la mer » ;
dans mon île, transfuge d'un réel souvent mal achevé...
je m'adonne à la tâche incongrue de seriner la rhapsodie
de ma vieille vie comme si la « bio » insignifiante d'un type
insignifiant tel que moi pouvait par la communion des mots,
transfuser à quelqu'autre bipède les abysses de menthe où j'ai
sans gloire plongé, durant une espèce d'apnée parfaitement
indescriptible ! Comme celui qui voit expérimente de vivre
en aveugle pour comprendre quels seront les bons moyens
de décrire l'univers à ceux qui n'ont pas le sens de la vue.
Bien entendu, de tels projets n'ont aucun sens. C'est lancer
indéfiniment des osselets sur la table verte de l'infini, jeter
des Nombres à la face du ciel comme d'ivres constellations,
ou encore des galets persévérants à la surface des vagues !
Tout cela, bien entendu, sans ignorer quelle en sera la fin.






.
Trois tourterelles
.
Trois tourterelles sur le fil
Deux s'envolent une reste
.
En trois nuit l'érable s'habille
à loisir de palmettes tendres
.
Tourterelles sur le fil une
s'envole deux reviennent
.
De blancs cierges parfumés
ornent les lianes de la haie
.
Trois tourterelles sur le fil
Une tourne revient revole
.
Sous un porche on s'embrasse
La rue indifférente passe
.
Trois tourterelles sur le fil
Deux s'envolent une reste
.






.
Cerf-volant joliment absurde
.
Agrafer au ciel la constellation du Cancer
dans la nuit comme girouette au clocher
Sur la queue du vent la lune fait la roue
éclairant les fantômes de roses disparues
Dans l'esprit du dormeur des strates d'or
traversent la noirceur minérale des rêves
.
Tout ce qui se crée survient comme nuée
d'étincelles qui gravite autour d'un réverbère
Pensif à la fenêtre on plonge outre la nuit
en espérant rejoindre ces blancheurs de l'est
survolant tout là-bas les îles roses assoupies
et l'on ne souhaite pas en quitter le cristal
.
Gazelles bondissez parmi les intersections
d'hexagones infinis fomenteurs d'abeilles
Voyez-les tricoter le feu vibrant du poème
Il s'élève ainsi qu'un cerf-volant d'étoiles
retenu par l'invisible fil que serre un petit
poing d'enfant blotti au fond de notre coeur.





.
Matin obscur
.
Un avion d'un trait de craie
raye en travers le ciel serein
Le ruisselet sous les herbes
met son anneau de coquelicot
Reflets de mercure et rubis
Une pluie d'étourneaux s'abat
sur le gazon ensoleillé
Nuage buvard de l'aurore
Le vent siffle dans l'encoignure
du bistrot en train d'ouvrir
Vient la mendiante gitane
Elle interpelle les passants
pressés peu nombreux encore
On entend dans le quartier
le camion des éboueurs
Quelqu'un fait crotter son chien
face au Bazar Oriental
Puis cueille les déjections
avec un sachet plastique
De la campagne à la ville
le bruit des moteurs s'accroît
Soudain te prend un vertige
Tant l'univers est bizarre.




.
Roses de mai
.
Comme elles souffrent
les roses
de nos doigts blessés !
.
Distillant du parfum
pour inspirer les femmes
et se faire oublier
.
Sur son vélo vert
l'enfant aux mollets clairs
fonce dans sa vie
.
Sont-elles mortes
les cloches qu'on voudrait
entendre le soir
.
À bord de l'invisible
qui cingle vers l'ouest
un nuage embarque
.
Trois petits enfants
la main dans la main
rentrent de l'école
.
Nous irons demain
cueillir d'autres roses
avec des baisers.


.





.
Hier demain jamais
.
Ah comme l'air frissonnant
te dessine beauté nue
sur le drap immaculé
où se succèdent tes nuits !
.
Geste léger regard loin
tu rêves de merveilles vertes
auxquelles je n'ai pas accès
(Calme colombe au jardin)
.
La rose et la vigne vierge
enlacent tes souvenirs
comme croix de fer des morts
(Chat noir sur l'herbe endormi)
.
Le soleil d'un œil de feu
bientôt dorera tes membres
Beauté pure et tout ton corps
sera celui d'une idole…
.
Ta voix reprise au silence
poindra demain tous les coeurs
à l'instar d'un blanc navire
qui cingle vers l'horizon
.
Comme l'air est frissonnant
qui te décrit beauté nue
sur le rectangle de lin
où se succèdent tes nuits…










.
Coeur d'obsidienne
.


Dense est le coeur de pierre
que les éons m'ont concrété
Noir comme la lumière
qu'on lit aux stèles de l'été
.
Telle une haute dalle de rocher
surplombant éboulis et pierriers
en mon silence j'accumule les échos
comme plantes en leur herbier
.
Un rare randonneur parfois
me teste et je lui restitue
quelques syllabes collectées
que le vent mélange au passage
.
Dense est le coeur de pierre
que les éons m'ont concrété
Noir comme la lumière
qu'on lit aux stèles de l'été


.

.
Outre le point de fuite
.
Lavé de soleil j'ai vu l'écueil qui me ressemble
avec son fanal droit comme un roi d'échec
dont ne brille la couronne que la nuit
Je l'ai vu dans un de ces rêves où l'on se souvient
du futur qui tremble en une chaleur de mirage
avec ses miroirs et ses fatae morganae
.
Qu'importe si j'en fais ici la confidence
en m'obstinant d'une façon analogue au ressac
Invisible est en moi la guerre que fait aux écumes
la mer qui m'habite et qui chaloupe les douleurs
dont l'humain auquel j'ai voix m'afflige
en tant que membre d'une espèce irresponsable
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Ah je devine - de retour - l'empire grandissant
de quelque Finsternis de sinistre mémoire
Spadassins noirs avec Allah mit uns sur leur
boucle de ceinturon Délectation de voir
les sabres des bourreaux masqués qui décapitent
au nom d'un monodieu qui n'a plus rien d'humain
.
Lassé par mes propres visions je saisis ce roseau
où l'air se pose et fait semblant d'être un oiseau
auquel le moindre mur se sent capable de répondre
Je me laisse emporter vers les pâtures de l'azur
que tente de rallier la transhumance des nuages
À eux se mêle mon esprit - en brume travesti -
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Et je dérive plus ou moins beyond the vanishing point !




 


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In matutina consolatione...

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Ce que j'aime le plus entendre ce sont les voix fraîches du printemps et les mandolines au cristallin crépitement, des anges ! Les rossignols qui empruntent leurs trilles aux rires des jeunes filles, les verdiers volubiles, les serins intarissables comme ces boîtes à musique en fer dont nous tournions avec ravissement la manivelle, dans nos jeunes années.
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Un maître musicien que j'ai bien connu ne cessait jamais de s'enchanter des couleurs de ces timbres ailés. Souvent au dessus du peuplier blanc où les petits chanteurs, les merles entre autres, vocalisent à pleins gosiers, on voit s'assembler en silence, attentif, un public de nuages venus écouter ces déversements et roulements de pierreries immatérielles...
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Quel instrument de musique humain pourrait égaler le grain harmonique de ces voix que la nature a modelées en d'aussi étroites gorges que, mettons, celles des grives que les vignes d'automne enivrent de grains sûrs pour qu'elles se laissent aller aux improvisations les plus échevelées, aux cascatelles d'impalpable limpidité sonore, bonnes à désarmer le vendangeur ?
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Combien ne faut-il pas en soi receler de férocité, pour tirer au fusil ces passereaux au babil si pur ! Combien d'insensibilité pour tendre des filets la nuit, aux cols de la passe aux colombes, pour tordre le cou à des centaines d'oiseaux de paix ? Quelle absence absolue d'oreille pour ne pas reconnaître dans les harmoniques dont ces chanteurs enguirlandent les frondaisons, l'un des rares miracles aptes à consoler nos âmes désespérées ?



 


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Poésie émétique
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Ah, si mes poèmes pouvaient vaincre les neiges et nuées sombres de mes hivers comme au jardin le font les roses de Noël !
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Même dans les coins d'ombre où les murs semblent frissonner de froid, elles s'éclairent d'une profusion de corolles diaprées….
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Ellébore, ellébore grenue, sur le conseil du fabuliste, afin de purger mon esprit de sa mélancolie, je te volerais volontiers trois grains…
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Que mes humeurs noires se dissipent et fassent place à l'éclaircie par où, dans l'échancrure de l'azur, de longs pinceaux de lumière se fraieront,
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à travers l'inexplicable et vaste détresse dont est nappé mon paysage, un chemin jusqu'à mes espoirs pétrifiés pour qu'alors tels des bourgeons
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chacun d'entre eux reprenne vie ; qu'ils me rendent, où se posent mes yeux, les scintillements de cette rosée d'amour universel qui est
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depuis toujours le rêve des baladins-poètes, grands pourvoyeurs, vaguement ridicules, de chansons d'aube, trobar-clus et autres odes élégiaques…
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Innocentes années
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Qu'ils sont doux les poèmes dont on se souvient
Ceux qu'on apprenait enfant « Le gros crapaud s'ennuie tout seul
Je lui donne une petite mouche... » - et autres chefs d'oeuvres
signés de fonctionnaires fameux de l'enseignement primaire
tels que Maurice Carême, Émile Hinzelin ou François Coppée.
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Nous les récitions avant minuit dans les odeurs de bougie,
d'encens et de résine, auprès du sapin de Noël, avant l'heure
de la distribution des cadeaux et des cantiques angélodieux
de messes débités par des soixante-dix huit tours crachoteurs
En ce temps-là, notre univers était sans mauvaise intention.
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La Vérité en défaut
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Tu peux toujours répertorier le monde et le répertorier encore à l'instar de la mer qui enfile ses gants blencs aux doigts d'écume pour compter et recompter les galets de la plage, il y aura toujours qu'une unité fera défaut...
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C'est la cause que l'on n'a pas retrouvée, c'est l'origine enfouie sous les mllions d'années. C'est le fragment de plomb qui aurait expliqué le crime. C'est la huitième journée, qui manque aux sept pour faire une éternité.
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C'est l'infini que là-haut désigne la buse en planant, et qu'elle décrit du bout de sa rémige en l'accompagnant d'un cri de désarroi - parce qu'à peine achevé son chiffre s'est déjà dissout dans la splendeur de l'azur !
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Tu peux toujours répertorier le monde et le répertorier encore, il manquera la dernière corolle au bouquet de la vérité jusqu'au moment où ton âme épuisée te quittera pour rejoindre sans toi l'Inexplicable Fondement.


 


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Ironie du monde


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Ils s'adonnent au partage, autour du foyer dont jaillissent des spithes d'espoir vers la voûte étoilée, tandis que taciturne, le vieillard solitaire s'enfonce aux roseaux de la nuit.
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Ce ne sont pas des papyrus d'Égypte, pourtant leurs froissements de feuilles sèches font le même chuchotis, sous le regard de la pleine lune qui pince leurs plumeaux argent.
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Même après la disparition de toute présence humaine, ils continueront d'être la voix du vent horizontal, à la manière d'un écho prolongé, tardif, qui revient de loin.
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Sur le lieu de la silhouette brusquement évanouie, peut-être érigera-t-on quelque stèle badigeonnée de respect et de regret, feignant l'alliance du malheur et de la malchance.




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Pêche inextricable
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Rien de plus triste que ma joie sinon peut-être la mer qui s’étend glauque à la merci d’un jour sans soleil et chaque vague clapot crache au rivage avec des mimiques de chaton en colère
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J’avance sur la digue J’atteins presque la dalle mouillée où se lisse le plumage d’un bec vif tel grand cormoran noir qu’on voit tous les matins se faufiler sous l’eau longtemps puis ressortir
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loin de là quelque part au sein de l’imprévisible frisson soudain à la surface résurgent repérable parfois à la surprise d’un éclair d’argent rapidement gobé par le volatile en livrée funèbre
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Images que te restitue intensément ta mémoire au point qu’en le miroir du sel dont elle ensemence ton esprit tu ressens l’étrange impression de te reconnaître dans l’oiseau de deuil sillonnant obstinément
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le flot éteint que parcourt en cadence un reflet d’acier nu transperçant une brume aussi froide qu’un avis de tempête mais ce n’est en réalité qu’une des mille lames fictives acharnées à poignarder ta joie !






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Reviendras-tu ?
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Est-ce que tu reviendras Reviendras-tu ? La nuit ne sait pas que je t’attends jusqu’aux prophéties de l’olivier au feuillage gonflé de soleil comme un nuage le matin à l’heure où le pêcheur sur son pointu vient de prendre la mer
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Surgie si tu surgis sur la scène de l’esprit dont le plancher fuyant se rejoint au-delà debout soutenant le vêtement doré de ton image anima libre en son vagabondage à travers nos éthers intimes ces étendues jonchées de ponts inachevés
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Surgie à la manière du jasmin qui de loin nous effleure invisible ou encore de la source qui égrène ses grappes de notes capricieusement comme un piano se mettrait à improviser sans les doigts de personne derrière la cloison déserte
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Que me secoue le vent des roses Tourne le moulin imperturbable des saisons avec ses équinoxes et la trasnshumance du monde des dunes avec ses feuilles d’automne qui se déplacent du même mouvement capricieux que les plies
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sur le fond marin lorsque les dérange un intrus bifide palmé masqué environné d’un bouillonnement argenté manifestement descendu d’un autre monde à l’instar de qui je suis plongé dans le chaos tourbillonnant du langage d’ici-bas.


 


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Saga de l'oiseau de cristal.
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Les vicissitudes des ans ayant fait de toi un homme d’hiver
désormais tu passes tes jours à méditer sur les cent ciels de la poésie !
Ton cerveau décide de tout dans ta vie avant toi.
Il a tissé en ses moindres détails le cosmos changeant qui t’habite
et constamment le veut synchronisé avec le Chaos Extérieur...
À cet effet dès le moment de ta naissance, il inaugura
la Beauté – ensuite la Belle est venue, marquant en filigrane
toute chose au coin de sa présence, et surtout tes regards
puisque leur horizon commence avec l’enfance de ta Mer ;
avec eux le temps médite, erre, année après année, tandis
que tu t'avances dans le bois sacré, petit Poucet hasardeux et songeur,
en égrenant les instants fastes en chemin :
pour retrouver le nord
au sein de l'inconnu Dehors en lequel tu fus jadis abandonné,
tu consultes les troncs sur chaque face, recueillant à l'occasion
les confidences du vent au lit vert des frondaisons.
Tout arbre, souffle-t-il, se croit prisonnier - mais librement croît
en épongeant la lumière des nuages imbibés d'aurore
et t’enseigne ce qu’est l’espace pour que ta pensée se ramifie...
À son image, il te faut, dans ces feuilles dont l'encre est la sève
assimiler la splendeur de ce qui ne se soucie pas de se connaître sans toi...
Verdeur d'un peu de vent sur les toujours jeunes eaux - et toi devant,
exposant au soleil tes vieux os attiédis à l'instar des galets ramenés
à force de ressacs ! On dirait que les vagues te proposent
un puzzle minéral formé d'éclats polis, - fonds de tiroirs
de la nuit, pour ainsi dire, abyssale - que tu peux
t'efforcer en tous sens de composer, recomposer inlassablement
sans espoir, tant que tu es vivant, de ressusciter
le Mont Originel, puisque entre chaque pierre une lacune
à chaque tentative s'établit...
Seul l'hiver concrétise un jour
en un cristal d'un seul tenant les mille fragments de clarté
fluctuant sur l'étang. Ce jour-là, sur ton corps pétrifié, l'univers
se refermera, irisant de néant ton âme étrangère
comme l'huître enrobe d'une nacre du plus bel orient
un point noir irritant et le fait disparaître.







Conscience
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Dans notre conscience d’être cependant que seuls nous vivons comme hantés de tant d’autres ! Des inconnus sous les décombres des bombes enfants ensanglantés mères écrasées sous des poings de ciment ainsi que des insectes farouches guerriers et pères ordinaires que la vie et leur croyance irréfléchie aux promesses de paradis ont conduits directement à la Géhenne
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Il est aussi pour nous hanter les êtres proches les ombres et les visages indéfectibles qu’engrave en nous la succession des jours des émotions partagées face aux mêmes soleils face aux mêmes cierges des mêmes morts aux mêmes élans de l’âme saisie des mêmes musiques ou des mêmes senteurs sombre verdeur des résineux ambre gris encens pommes au grenier
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L’intimité du monde échange avec son extimité et nous sommes le filtre et l’agent de cette osmose Quelle bizarre situation de n’être véritablement ni d e d a n s ni d e h o r s ne connaissant vraiment de notre sphère que ce qui s’échange à travers la membrane infiniment mince qui nous constitue écran où s’impriment nos visions nos sensations nos sentiments nos rêves et nos souvenirs.






Demain nous irons…
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Demain nous irons sur la plage
Il y aura le tiki de bois rouge qui fixe l’horizon
Il y aura les mouettes qui font reproche aux nuages
d’ajourner la venue de la belle saison
Il y aura la mer dont les reflets sont un livre d’images
dont chaque vague est une page
Il y aura toi, ma belle, avec tes yeux verts qui me disent osons
et ta nuque émouvante où s’attarde quelque frison
de ces cheveux dorés qui dissimulent ton visage
et partout, dans l’air d’une fraîcheur de menthe, à foison
la clarté de ta présence étrange comme avant l’orage…
Ô beauté ô prison ô splendeur que j’aime avec rage !



 


Vue du cimetière
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C’est un vieux petit cimetière Il fait penser à un poème oublié qui nous parle avec le silence de ceux qui ne sont plus même en vrai sommeil sous la stèle aux trois pavots
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Au-delà du mur les strates ocre et blanches d’une haute falaise dont une armée de pins maritimes occupe les crêtes disponibles les premières au silence du soleil levant surgi de la mer
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par la magie duquel émane des touffes d’aiguilles un immense rêve d’azur au parfum résineux capable de descendre sur un souffle d’air froid balayer le gravier des allées et visiter les tombes
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J’imagine que d’en-haut contre la voûte bleue du songe lorsque l’on est cette bulle irisée qu’on appelle une âme on aperçoit la courbe de la mer et de profil toutes voiles dehors
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le grand Yacht Despair immaculé imposant comme un iceberg aux brillances d’argent qui sillonne l’étendue avec à son bord la figure d’une femme accoudée au bastingage
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Et si l’on a une vision aussi acérée que celle de l’auteur de ce vaisseau de lignes on découvrira sans doute à la passagère embarquée dans l’imprévisible périple le visage d’Aïlenn illuminé par les feux successifs de la houle.








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Ce que j'ai pu apprendre d'elle...
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Si vous croyez que la poésie est ce cri réitéré, acharné, du langage en roue libre dévalant sa propre pente sans contrôle, je puis vous admirer - mais hélas, je ne puis vous accompagner.
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Ce lumignon qui brûle d'un feu intime dans les ors de notre iconostase intérieure, cette solitude qui n'attend rien et rechigne à toute espèce de théâtre ou de gloriole publique, - Elle, oui !
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Ne s'y joue qu'un jeu intense, énigmatique, une conscience d'une puissance enfantine sur un océan d'obscurité, prise comme au vent un voilier dans le pinceau rythmé d'un phare et elle est le vent, le voilier et le phare.
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Elle a la dignité de l'olivier, ne s'accommode aucunement de la transe aveugle, impensée des foules qui brandissent en cadence à bout de bras des milliers de briquets allumés, sous l'élan dominateur des guitares électriques.
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Elle n'avale pas indistinctement tout des événements de son temps. Elle trie, recule par appréhension, élit dans la distance. Elle sait que rien de ce qui lui est étranger n'est humain et le fait sourdement savoir.
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À la fin, elle soigne son outil, une fois utilisé, avec respect et minutie. Chaque mot, intègre. Chaque fonction, impeccable. L'incohérence même est pour elle à préméditer : comme lorsqu'on choisit une voie dans le désordre des branches pour monter cueillir un beau fruit.



 



Python culturel
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Que j’aie la joie de parler librement – moi qui échappe au destin des « poètes » – prenant exemple sur le verdier que j’écoutais ce matin flûter pour personne, quelque part dans les hauteurs obliques des pins inextricables…


Ne me happeront pas les mâchoires du Moloch, qui vous sphinge avec les noeuds de sa gloire écailleuse, pour vous broyer ensuite dans les anneaux du culturel, vous, misérable faire-valoir du néant, auquel vous n’êtes utiles qu’à la façon des plumes autour de l’anus du paon.


Car ce qui se célèbre aujourd’hui à renfort d’écrans et d’électronique, ce n’est ni vous, insignifiant prétexte, ni l’humain, ni l’exploit. C’est la Technologie qui machine sa propre puissance et sa propre gloire, en asservissant les esprits toujours davantage, à commencer par les plus brillants.


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Réveil à l’Upiane
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La petite tache de soleil à l’angle du mur pose son oeil d’or, et j’entends l’oiseau des matins embobeliner de son gazouillis liquide les chênes dont l’aurore doit illuminer la majesté. La maison est pleine du silence des meubles endormis. C’est à peine si l’un ou l’autre craque un peu en s’agitant dans un rêve attiédi par le souffre inaudible de la climatisation…


Les premières pensées surgies dans ma caboche de vieillard sont pour mes amours. Je passe en revue les êtres dont l’existence retient ma vie ainsi qu’une toile d’araignée un moucheron. Essayant de ne pas les imaginer trop violemment pour éviter que ne se propagent des ondes qui alerteraient la mort, je réjouis néanmoins mon âme d’un choix varié de souvenirs et de spéculations…


Situation étrange que celle d’avoir longtemps redouté le jour futur, macérant au fond de funestes pensées avant même qu’aube ne fasse fuir la lune, alors que la vie se proposait vêtue d’une perspective d’avenir dont la fin semblait aussi éloignée que l’endroit où se rejoignent les rails d’une voie ferrée ; et voici qu’à présent, quand il ne faut qu’une vue d’une lucidité moyenne pour en apercevoir le terme, chaque nouveau jour s’illumine ainsi qu’un cadeau sous l’arbre de Noël de notre prime jeunesse…


Oui, situation bien étrange que celle d’anticiper par la raison le délai probable au bout duquel nous devrons nous dessaisir du monde qu’à grand’peine nous nous sommes bâtis, tandis que nous commencions vaguement à le comprendre, et plus précisément à aimer enfin ce qu’il nous offrait depuis toujours, que jusqu’à ces moments, empêtrés dans l’impérieux besoin de « faire face », nous n’avions su comment saisir !



 


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Fraternité
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Sont-ils, dans leurs petits crânes de piafs, adultes, ou enfants, ces passereaux qui sollicitent constamment la maisonnette aux graines, suspendue au laurier ? Naïf comme je suis, j'ai l'impression qu'ils sont attenants à la sphère qu'élabore ma propre pensée. Une sorte de consanguinité que je suis seul à ne pas ressentir comme irrationnelle. Peut-être parce que la proximité du songe des arbres, la lenteur d'or qui circule dans leur bois, est faite du même élan vital continu qui nous anime tous. Il faut avoir soufflé à l'imitation du vent dans le biseau d'un tube de roseau pour éprouver notre parenté avec l'air, les végétaux, les oiseaux, et tous les êtres dont la vie ne s'est pas coupée de celle de l'univers !



 

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Janus lunaire
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Pâle face envolutée de cheveux vaporeux, nuage soudain apparu, j'y vois d'un coup le visage de l'azur ! Révélé par l'écran du Net on dirait le portrait d'un correspondant lointain, qu'on connaît mais dont on n'avait jamais vu la photographie... Une perplexité infinie, une vague vague de vertige, nous étourdit. Cette apparition, qu'a-t-elle donc à nous apprendre ?
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Rien, de fait, en ce qui la concerne. Peut-être beaucoup sur nous-mêmes en revanche, par cela que nous lui prêtons afin d'imaginer un sens à deux yeux, un nez, une bouche, quelques mèches sur le front : un sens qui rejoigne ce qu'on connaissait par l'esprit jusqu'alors. Y a-t-il en l'expression de ce nuage, de ce visage, une coïncidence avec l'historique de ses météores ?
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Laisse-t-il transparaître ses humeurs, ses colères, ses chagrins, ses remords ou regrets, sa mélancolie à l'heure du couchant, son exaltation quand l'aube illumine la mer et rejaillit jusqu'au balcon du septième ciel ? En scrutant ces traits inconnus, serons-nous capable de lire une histoire qui recoupe celle que nous connaissons par des échanges plus ou moins explicites ?
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Pas sûr, en vérité ! C'est plutôt le mystère de l'altérité qui se révèle, qui se place au-milieu du dialogue naguère facile, qui rend anxiogène le naturel de nos précédents écrits désincarnés, qui à présent interroge et réinterroge ainsi qu'un merveilleux masque vénitien, de telle façon qu'en nous-mêmes nous nous creusons les méninges pour une réponse qui n'existe pas.
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Nous voici soudain affrontés au fait que le perçu se passe du vrai, que ce soit l'apparition des multiples visages de la Nature, ou des Humains. L'évidence est notre lieu, double site du dehors et du dedans, les deux faces de la même médaille : figure d'un côté, écrit de l'autre. Ce qui est s'affirme sans afficher la moindre nécessité de sens, non plus que de « réalité ».
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Laissons-nous donc joyeusement et librement aller à voir comme l'ami Arthur un salon au fond d'un lac, un Éole joufflu dans un cumulus, une larme dorée dans les yeux écailleux d'un pin qu'afflige la fuite de l'été, un port de plaisance avec drapeaux, flammes et mâts, dans un métier de basse-lisse, le masque de Toutankhamon dans le soleil levant, - et de l'amour dans les yeux de qui l'on aime !




 



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Anachorète
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Rassurante passion, si passion est le mot, cette invention heureusement galvaudée, l'écriture. Elle donne le sentiment de la permanence des choses, de la capacité à bondir par-dessus la déchéance continue du monde, la dégradation de tout, et de soi-même en premier. Tout un chacun peut se dire écrivain, se confectionner un miroir de mots tel qu'il pourra se voir, si l'envie le prend, meilleur et plus beau qu'il n'est. Ou aussi, pour les plus exigeants, les plus ascètes, se faire une image précise de ses insuffisances et de ses qualités. Cela, pour le présent et pour le futur. Le futur de l'écriveur, bien sûr, non celui de la collectivité.
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Justement, devient écrivain celui en lequel le présent et l'avenir qui sont siens se confondent, fût-ce en une faible proportion à ceux de la collectivité où il est inséré. Et si comme le poète, il ne consent à être véritablement inséré dans aucune, alors ou bien ses écrits sont du néant, ou bien ils sont impliqués dans, et fusionnent avec, le présent et le futur de l’humanité entière. Quand même ce serait à son corps défendant que les écrits du poète seraient reclassés parmi les trésors d'une collectivité dont il était exclu.






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Le rêve que « je » soit « un autre ».
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Croit-on se débarrasser de soi-même en effaçant le « je », les données biographiques, et en se contentant de faire le « reportage » universel tout en jouant avec les mots comme un enfant avec des billes ?
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Croit-on qu'un prisonnier qui, de sa prison, voudrait parler de la réalité du dehors aperçu entre les barreaux de sa lucarne, et de tout ce qui s'y passe, sans laisser transparaître qu'il est en cellule – peut y parvenir ? Croit-on qu'un esprit un peu sensible ne détectera pas aussitôt d'où « ça parle » ?
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Recevant un manuscrit de Joe Bousquet, mon ami Jean Cassou me disait qu'il y avait immédiatement perçu les indices d'une immobilisation étrange, d'un fonctionnement particulier de la pensée qui lui avait donné des soupçons et fait s'interroge sur la situation de l'auteur de « L'Oeuvre du noir ».
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Les romanciers racontent que leurs héros ne sont pas eux, que tout ça n'a rien de biographique, et ainsi de suite. Ils se leurrent volontairement. Tout ce qui émane de nous est indice et signe de nous. Même la feinte de se vouloir un autre ne trompe que nous, hormis à rédiger un article de journal neutre et insignifiant… Et encore !
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Acceptons d'être notre propre, disons délinquant sinon criminel ; que nos écrits soient nos actes de dé/linquance, au sens propre, vis-à-vis de la société, et d'un certain nous-même qui en est l'émanation. Et soyons à travers l'écriture, non pas les ambitieux d'une gloriole vaine, mais les détectives de ce que notre vie aurait à nous apprendre, nous qui nageons dans le mystère le plus noir depuis la naissance !
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La bananier développe de larges feuilles. Sous le bananier, des marguerites s'ouvrent. Sous les marguerites, des violettes. Sous les violettes, j'ai vu sur l'humus un escargot endormi dans sa spirale infinie. J'ai levé les yeux au ciel où se dissolvait un dernier mouchoir de nuages. Il m'a semblé que tout cela était une sorte d'adieu – mais je n'ai pas compris qui s'en allait.




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Pote âgé au potager
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Hirondelle
en plein ciel
vire vire sur ton aile !
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Or nous regardions la main d'un invisible instituteur effacer les traits de craie laissés par les avions sur le tableau de l'azur. S'était-il découragé de notre incapacité à en saisir la leçon ? Il se pouvait pourtant qu'elle ne fût destiné qu'aux chênes ébouriffés par l'haleine du printemps !
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Martinet
qui connaît
l'auvent du toit où tu es né ?
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Quoi de plus émouvant qu'une rangée de petites salades frisées qui écartent la terre et surgissent dorées par le petit-jour, fraîches et vert-chloro ainsi que l'on imagine les ressuscités après qu'aient sonné les cuivres de la fin du monde, alors qu'en sa mandorle de feu paraît le dieu sur la mer ?
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Hirondelle
en plein ciel
vire vire sur ton aile !
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Froissons un peu de ce sol ocre dans nos paumes, effritons-le, laissons couler sa poudre d'or dans la clarté nouvelle, pareille à ces cascades qui rapportent en gloussant que, là-haut, fondent les neiges : reconnais - en cette poussière aussi brève que le pollen des vagues - reconnais ce dont tu es fait !
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Martinet
qui connaît
l'auvent du toit où tu es né ?
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L'âge nous apprend à suivre le chemin de l'escargot bisexué, qu'habite une mathématique d'éternité dont il développe sur son dos l'abri minéral qu'il emporte, à la manière du campeur la tente où il tiendra l'orage en échec. Et nous tendons loin vers l'avenir nos regards limités par le Jour et l'Heure.
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Hirondelle
en plein ciel
vire vire sur ton aile !




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Science et patience le supplice est sûr
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Patience et ressources des vies végétales, humilité de ce qui s'enracine dans l'humus humide. Élévation conquise sur l'air avec la complicité des météores. C'est de la majesté qui se dégage des chênes et des pins, immenses, du balancement onctueux qui anime leurs branches, dont frissonne en tous sens l'écume verte des feuilles.
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J'imagine leur âme ivre d'élasticité complice, leur gratitude oxygénée envers l'air qui les arrache doucement à leur immobilité, envers les oiseaux qui chantent et enchantent, envers les écureuils vifs qui s'envolent d'une branche à l'autre en ébouriffant leurs queues rousses. Autant de compagnons vitaux qui ressèment au loin pignes et glands !
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Les plantes sont expertes au jeu de go, elles iront tôt ou tard au-delà des ondulations bleues des collines, circonscriront les déserts, les pierres, investiront les cailloutis de la garrigue. On les dirait sournoises. Elles ne sont qu'endurantes. Ont en commun avec la poésie d'être sans fin renaissantes, tenaces à reverdir, alliées au temps, les espaces les plus stériles.
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Race pressée que nous sommes, toujours à l'affût d'un raccourci pour atteindre plus vite à la réussite, vite effacée, vite emportée en la contrée pâlissante du souvenir, - nous, race dont la hâte et l'irréflexion ourdissent le malheur, saurons-nous un jour prendre exemple sur la parure émeraude indispensable à nos mondes, pour triompher de nous-mêmes ?







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Une encoche dans l'éternité
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D'un goût d'herbe mâchonnée, allongé dans un pré
loin des massacres orientaux, je fais un prétexte à ressusciter
les heures heureuses
Certes elles ne reviendront plus
et pourtant dans les brins des graminées ou du sainfoin
leur amertume légère demeure mais aussi le sucré des capitules
de l'armeria, l'armoise acide, l'aubépine et l'ancolie
rivalisent aussi de fraîcheur rose et d'odeurs impalpables
dans l'herbier obscur de ma mémoire
à côté des giroflées des jasmins et des roses
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Allongée dans sa gloire tout entière comme un seul sourire
la beauté pliait ses jambes nues
Dans ses yeux brûlait notre secret vaste et salé comme la mer
Jamais on n'oublie ces yeux vertigineux qui troublent jusqu'au paysage
Les émotions sont pures à l'aube
Partout les larmes font briller les détails effilés des herbages
et nos soupirs et nos rires immotivés excitent les rainettes dans les joncs
.
Après qu'aient fusionné nos brasiers intérieurs
les oiseaux commentaient tous nos gestes dans leur langage
Les tourterelles en faisaient des gorges chaudes Le pic épeiche
de temps à autre éclatait d'un rire moqueur
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C'est ça qui nous revient Le paradis avec ses anges
menant de blancs troupeaux au-delà du ciel
La lumière consultant sur nous la nudité charnelle du soleil
Nos baisers au goût d'herbe mâchonnée
et la conscience que jamais plus
l'on ne pourra vivre un moment pareil...



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Princesse lointaine
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Déjà clair, le jour couvert qu'habitent les feuillages immobiles,
quand au réveil je me découvre l'esprit plein de présences
absentes ! C'est la faute d'une de ces nuits
où roulent au désert de l'immensité noire des pensées
piquantes analogues à ces plantes sans racines qu'on peut voir
errer au gré du vent parmi les dunes …
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L'assoupissement ne vient qu'aux abords du matin. Telles de vieilles
affiches de cinéma qui se détachent et emportent au vent
les figures d'acteurs recroquevillées dont les visages ne disent
plus rien à personne – qu'à moi ! -, mon mauvais sommeil
est traversé de songes au cours desquels interviennent
toutes sortes de gens, connus ou inconnus, aimables ou féroces,
d'animaux bizarres, en un ballet d'entrées et de sorties
.
digne d'un cirque éphémère ! Les lieux eux-mêmes s'envolent,
se reposent ailleurs, transformés : ce qui était un boudoir
s'élargit sans prévenir aux dimensions jalonnées de colonnades
d'une mosquée bientôt réduite aux ruines de Palmyre
puis d'Angkor-Vat, en une jungle inextricable en laquelle
le pérégrin déambule au milieu des tours adossées de quatre faces
colossales de géants divins réglant d'un regard serein
la quadrature du cercle, aux points cardinaux d'une ineffable vérité ;
.
Autant de sites où vaguent des figures, les une féminines,
fluides comme l'eau dont les clartés capricieuses habitent le cristal,
corps flexibles qui semblent ruisseler d'amour ainsi que les figures
du Printemps de Botticelli vêtues de plis transparents…
Certaines aimées, avec voix d'alto un peu rauques
ou soprano gracieux faisant surgit des appels de coucou
dans les bleus lointains de forêts oubliées – soudain voici
les cônes dorés de tourelles couronnant des arbres centenaires,
et le porche envahi de ronces qui mène au chevet de la Belle
aux yeux clos de longs cils et paupières en pétales de lys…
.
(Il va de soi que le soleil d'une ocelle d'or contre le mur
perce l'inconscience de la maison et démasque en la mienne
la merveilleuse effigie avant que j'aie eu loisir de l'approcher.)

 

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Covenance
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Revoici sur le bitume les pieds du Songeur, visage de temps à autre touché par les lèvres minuscules d'une étoile humide.
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Paris, - sans pins qui frissonnent d'un mirage de constellations. Sans mer entichée, entre les écumes, des vipères de l'azur. Sans éminence avec cadière de roche bleue pour siéger face au panorama radieux.
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Là-bas – ici. Il pleuvra bientôt plus fort : comme le chagrin de la séparation, comme la joie des retrouvailles. La contrariété permanente du savoir.


 


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Un chagrin d’Ezra
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Il avait un gros chagrin, le petit Ezra, son mignon visage
un moment crispé sur un violent sanglot de désespoir !
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Il fallut le consoler, et l’on sentait que la fleur de sa douleur
de tout petit enfant, en s’ouvrant dans sa sensibilité,
découvrait un espace par surprise dévasté…
.
Tout juste si l’on eut assez de nos tendresses, tour à tour,
de bons géants, pour qu’enfin son visage d’angelot
se remette à irradier du sourire ravissant qui lui est habituel !
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Mais je reste malgré tout perplexe et interrogatif,
et je me demande avec tristesse sans me l’avouer
.
si ce même chagrin qu’en moi, béant, j’ai découvert
au début de ma vie, et qui depuis ne m’a jamais quitté,
au contraire, chez l’enfant merveilleux
.
à force d’amour pourra être heureusement comblé…






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Irrémédiable immaturité
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A surgi de l'autre siècle un monde violent
insensé Un monde extrême
Partout l'humanité est en rage
contre elle-même
Les vieux poètes avaient prophétisé avec raison
que l'univers technique
serait bien plus fort que nous tous
.
Quand on tente d'en découvrir
la cause on découvre que sans éthique
toute la puissance augmentée de l'homme
réduit par la technique à ce qu'il a
en lui d'élémentairement binaire
ne sait faire autre chose que détruire
..
Quel désastre inconcevable
mettra fin à l'élan qui pousse les humains
vers l'échec provoqué par leur trop
insolente réussite ?








.
Rude interlude
.
Que le vent se taise – certes, on y trouve repos
et solitude, ensuite une sorte de désarroi d'être soudain
l'Abandonné qui n'a plus pour mauvaise compagne,
insaisissable au fond de soi, que la tristesse.
Celle du merle noir qui d'ose pas chanter
au-milieu d'une flaque de pâquerettes, sur le gazon.
Celle de la tulipe sans odeur à qui ne reste
que sa beauté de grande lèvre lisse et muette.
Celle du nuage sur la scène de la mer qui a oublié
sa chorégraphie et vers lequel les écumes
se tournent avec anxiété, ne sachant que faire…
.
L'irruption d'une forme d'éternité qui congédie
le sens comme le gel pétrifie la rivière et dépolit
le mouvant miroir où s'affichaient ses reflets,
voilà ce qui fige la parole et ruine, à peine
l'encre en est-elle sèche, chaque poème dont,
en scribe étranger et docile, on a été la plume.





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Premiers jours de mai
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Les glycines mauves ont allumé cette nuit
leurs grappes nonchalantes
Elles ont enlacé les bambous jusqu'au soleil
discrètement en toute innocence
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Au sol le merle cherche et parfois perd ses vers
comme un poète égaré dans la foule des pâquerettes
Le merle familier qui vocalise éperdûment
même en hiver lorsque le jardin est désert
.
Ailleurs les îles chaudes la jeunesse les pays
joyeux et surpeuplés aux ventres ballonnés
par la misère et qui n'ont qu'une seule idée :
pour tout arranger - se faire la guerre !





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Parallèle hasardeux
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Premières heures, par la fenêtre ouverte ça sent le printemps, les champignons qui se haussent du col entre les foins, les glycines qui grappent aux murets excédés, les clématites qui grimpent aux espaliers, la vigne vierge, aux treillis de fer des clôtures...
.
Les plantes répandent un parfum de liberté, enjambent de tiges accrocheuses les obstacles, insidieusement élargissent leur emprise sur l'espace. Elles feignent l'immobilité pour donner le change, se mirent dans les mares pour s'y voir ondoyer.
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Ferai-je un parallèle avec la touffe du langage quand elle se mire aux ondes du poème ? Voici les phrases qui reviennent lame après lame, ainsi que rouleaux de houle approchant, successifs, d'un lointain horizon. Parfois l'un d'entre eux ramène peu à peu...
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...une bouteille où l'on pense découvrir un bout de parchemin, illustré de signes cabalistiques et de chiffres entourant le plan gouaché d'une île verte environnée d'un bel anneau d'écume, avec rose des vents et croix marquant l'emplacement d'un trésor mystérieux.
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Du bord de la rive, depuis longtemps je scrute l'arrivée des vagues. Rien n'est venu. Quand la nuit tombe je quitte mon siège de sable. Levant un regard accablé vers l'obstination des étoiles, je me promets de revenir. Au point du jour, je reprends ma place et j'attends.
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Ridicule
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Ridicule, bien entendu, cet aspect romantique qui me suit comme un halo, quand j'entre en forêt pour apprivoiser toutes les vies qui hantent les buissons, quand j'approche la rivière sage afin de discuter avec ces poires vertes aux yeux cerclés d'or que sont les rainettes, quand j'entame un dialogue avec les colombes et les piverts là-haut dans les ramilles ensoleillées.
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Ridicule, cette tendance en moi de plaquer l'image d'un masque d'argent sur la brume du soir qui sort des bois. Cette vision d'argus qui trace au ciel des configurations de lumières mystérieuses, et me trouble par sa puissance. Le houhou du petit-duc qui me hue, de l'effraie qui fait semblant de me faire peur, de l'ange qui sanglote à voix de cristal sur sa viole, dans le noir...
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Je vois des dames blanches, jupes longues, en amazones chevaucher leurs licornes vers la mer où flottent quatre lunes que les vagues se disputent. Elles bondissent vers l'horizon dans la pénombre lumineuse des immensités salées. Mon coeur voudrait les suivre, bandeau brillant au front, enserrant leurs chevelures flottantes que vient humer le mufle ineffable de l'air nocturne.
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Ridicule, j'aperçois des villes transparentes qui se dressent aux falaises, avec arcades d'ombre, tours aiguës, gonfanons beaussants aux aiguilles de fer, ardoises et façades pourpres qui se mirent dans les douves stagnantes. Et l'homme en cotte de maille qui prie sous les ogivres aux vitraux diaprés d'une chapelle, les bras appuyés sur la garde, intaillée de lions d’airain, de sa flamberge.
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Les hommes du futur, qui auront depuis longtemps tout perdu, et la mémoire et leur coeur et leurs sentiments et leurs souvenir, riront en se tapant sur les cuisses, quand par hasard au fond d'une bibliothèque poussiéreuse, ces lignes leur seront tombées sous les yeux, recopiées d'un antique « blog internet » par une main inconnue, avec le soin que la piété réclame à la calligraphie...






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Épisode I
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De si loin que me revienne le mistral, il chuinte ainsi que souffle de berger dans sa flûte de pan…
Il déverse sur le paysage une nostalgie étrangère qui courbe les cyprès des cimetières, les cannes au bord des rivières, les vagues sombres des pinèdes, tous les hauts arbres des collines.
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Sur le seuil de la porte entrebâillée le chat, qui avait l’intention de sortir, chuinte lui-aussi en crachant dans une invisible syrinx, puis détourne la tête avec mépris et rentre au chaud, se blottir au-milieu de sa queue sous la table de la cuisine, endroit rassurant et plein de bonnes odeurs.
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Dans la pièce voisine, un garçonnet s’acharne, penché sur un puzzle, alors qu’aux vitres de la baie une pie vient périodiquement taper du bec pour lui faire lever la tête et l’inviter à venir au dehors ouvrir ses bras à travers le vent comme des ailes. Expérience d’oiseau est toujours bonne à vivre !
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Laisse-moi tranquille - laisse-moi, la pie ! Ne vois-tu pas que je suis en train de remetre le monde en ordre ? Une pie n’a probablement pas ce genre de préoccupations, elle ne pense qu’à s’amuser, piquer du bec et barboter quelque pacotille qui brille - puis s’envoler enchantée de son larcin.
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Contre la voûte de l’azur intense et dégagé, un reste de lune blafarde comme une hostie oubliée sur l’autel après la messe de minuit, semble chercher, désorientée, par lequel des quatre horizons elle sortira du piège venteux du jour, en lequel elle a fait l’erreur de s’attarder, - curieuse qu’elle est !
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Presque désincarnée, elle regarde vers la terre avec un air de désarroi qui fait pitié. Mais n’oublions pas que sa face cachée, c’est Hécate de Thrace, reine des tempêtes, la sorcière aux jambes écarlates, avec son cheval, son chien, son lion, l’inspiratrice du Solitaire, dispensatrice de visions nocturnes.
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Que faire, que devenir en un univers où l’on a surgi d’une double parenthèse, pour se retrouver entre Lune et Mistral subitement hissés au niveau de divinités impérieuses, que toutes les sources suffisent à peine à refléter, à changer en ondes, en mots qui vous environnent comme du jasmin ?
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Misérable petit crabe de l’estran, ta pince droite est juste bonne à griffonner sur le sable l’alphabet cunéïforme de ta vie, avant que l’immense marée bouillonnante ne vienne réinvestir les arènes de son domaine poudreux, à peine prêté, en écumant si bruyamment que tu t’esquives dans ton trou.






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Les sept créateurs
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Rutilant, l’orchestre cuivré des astres derrière le choeur des peupliers et des mélèzes répète la partition oblique des neiges. Des chalets sont tapis dans l’ombre. De certaines cheminées une fumée cendrée pousse ses méandres vers le croissant de lune, que trouble par moment la silhouette en vol d’un vespertilion. Merveille, la sérénité des prés bleuis par la luneur au sol projetant des plaques de zinc immatérielles, gelée blanche et givre, ainsi que dans les contes de C.S.Lewis…
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C’est bonheur que d’errer la nuit dans la semi-obscurité des sous-bois, d’y voir un amphithéâtre de violoncelles dont le vernis de l’un ou de l’autre luit lorsqu’on avance, d’écouter frémir les cordes du silence, tendues à se rompre pour un vacarme imminent – qui ne vient jamais. Néanmoins, quelque part un sanglier ronfle tout-bas dans sa bauge, en rêvant qu’il investit à lui seul un entier champ de betteraves ! D’un talus à l’orée, soudain on surplombe le creux laiteux de la vallée.
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Quelques loupiotes d’une bourgade y tremblent, fugaces les phares d’automobiles comptent les réverbères avant de disparaître. Trop éloignées pour qu’on entende les moteurs. En revanche un oiseau de temps en temps lance un cri de cristal de menthe. Un insomniaque ailé qui croit pouvoir encore avant minuit attirer l’âme-sœur ! Des senteurs printanières déroulent dans l’air d’imperceptibles écharpes de mousseline, et nous revient aussitôt un passé d’images poignantes.
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Si l’on veut tenir en échec une solitude chronique, rien de tel que de lever les yeux pour trouver dans la profusion du firmament les Sapta Rishis et leur adresser une oraison mentale. Alors l’enthousiasme redescendra de l’altitude, la création immaculée comme une chouette en planant se posera sur l’épaule du contemplateur, lui soufflera dans l’oreille cette inspiration profonde aux airs de rumeur de mer dans un coquillage. Demain, d’une plume oubliée se dénouera le fil sépia de quelque nouvelle élégie.








Geai bleu
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En écoutant l’aube du « Prince de bois » et son cor velouté sur fond de violons aigus comme des oiseaux, par la fenêtre je regarde rougir les nuages à l’est, à travers les arbres du printemps peu feuillus encore. Au-dessus des silhouettes échancrées des immeubles à contre-jour, le halo jaune de Naples s’évase au point qu’on pressent que bientôt le soleil va passer par-dessus les terrasses un puis deux puis dix pseudopodes étincelants.
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Apparition, à cet instant, dans le bouleau à dix mètres en face de moi : un geai bleu illuminé quitte sa branche pour se réfugier dans un pin, laissant sur ma rétine une ganse persistante, d’un bleu-roi que je n’avais jusqu’alors jamais connu. Se pourrait-il que notre jardin ait été le site élu par l’oiseau merveilleux des contes de la baronne d’Aulnoy? Il est vrai qu’ici, dans son lit à couette cyclamen, somnole encore la Belle aux cheveux d’or…
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Allons ! Hochons la tête pour en détacher les rêves creux d’histoires pour enfants où humains et animaux, par enchanteurs interposés, échangent leurs natures, tels des personnages d’Ovide.
Se débat sur le plancher un petit laideron mi-truite mi-cochonne : elle se répand puis s’évapore à la façon d’une flaque d’eau qu’éponge la clarté du jour. Plus loin s’éparpille un clan de grenouilles qui se réfugient sous l’ombre des meubles.
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Nul doute que ce soit l’oiseau bleu qui provoque ces fantasmagories. Heureusement, Aïlenn, la figure enfouie dans son oreiller, ses cheveux incendiés par le maintenant grand soleil, respire paisiblement. Lorsqu’elle se retournera en rabattant le tissu carmin qui la couvre jusqu’aux oreilles, elle ouvrira d’un coup ses yeux verts, restaurant d’un seul regard l’Ordre des Choses.








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Aïlenn la poésie
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Malgré ton silence je t’aime
Beauté dont on ne revient pas
Tu es mon crime et mon effroi
Et le trouble que ta voix sème
En pénétrant mon coeur tout droit
Y fleurit comme un chrysanthème
.
Tu te nourris de transparence
En le miroir où je te vois
Mes rêves suivent pas à pas
Les méandres d’une existence
Qui reçoit chaque jour de toi
Et sa grâce et sa consistance
.
Car infirme dans l’art de vivre
Enfant d’un obscur désarroi
De vivre en art j’ai fait ma loi
Tu est cette vitre où le givre
En fougères d’argent déploie
Sa lumière parmi mes livres
.
Des phrases que tes lèvres disent
Chaque mot nageant dans ta voix
S’anime au point que l’air ondoie
D’échos comme au sein d’une église
Où l’amour a planté sa croix
Sur un autel d’ombre indécise
.
Et le trouble que ta voix sème
Beauté dont on ne revient pas
En pénétrant mon coeur tout droit
Y fleurit comme un chrysanthème
Tu es mon crime et mon effroi
Malgré ton silence je t’aime


.

 

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Sanjuanito
.
Ce serait une hirondelle de mer qui s’éloigne
dans la mélancolie des airs de terre
.
Un nuage sort de l’horizon Les plantes s’agitent
d’un espoir de pluie qui enfièvre leurs fibres
.
Qu’on me donne ma flûte Qu’une guitare
m’accompagne je veux lever l’infini comme
.
un chasseur lèvre un lièvre caché sous les herbes
avec une mélodie couleur d’éternité
.
Ce serait une hirondelle de mer qui s’éloigne
dans la mélancolie des airs de terre
.
Avec ma flûte une acide mélodie d’amour
descendue des montagnes d’un autre continent
.
Une histoire rythmée qui parle de coeur brisé
de trahison de larmes de désespérance
.
Même la caña de ma flûte aurait des sanglots
dans sa voix de jeune femme invisible
.
Ce serait une hirondelle de mer qui s’éloigne
dans la mélancolie des airs de terre




 

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Cachullapi
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Balbutiante chanson de source
À qui voulais-tu que je pense
.
J’ai tout essayé de la vie sur terre
Mais j’ignore tout de l’azur aux alouettes
.
L’astre qui là-haut resplendit aveugle
attire à lui les solitudes qu’il éblouit
.
Au coin de la place où poussent les orties
jadis tu passais robe légère et pas léger
.
Balbutiante chanson de source
À qui voulais-tu que je pense
.
Tourne dans le ciel rapace esseulé
Ton cri n’émeut pas l’écho de la montagne
.
En bas sont les humains fragiles
Leurs amours leurs enfants et leurs haines
.
Ne reviens plus Ne reviens plus dit la brise
À présent le torrent est sec L’eau n’a plus cours
.
Balbutiante chanson de source
À qui voulais-tu que je pense
.


 


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Juyashca Sisagu


.
Le remuement de l’eau sur les galets
Les vagissements tendres d’un nouveau-né
Le soleil du matin dans un voilier blanc
Et moi qui me prends un tiers de seconde à croire !


.

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Trouver le sens
.
Il y à là-bas une grande montagne
en triangle posée sur l’ellipse floue d’un nuage
Il y a les fantômes de mes amis défunts
Louis, et Gringo, et Alfredo, et Lucho, et Ernesto,
Et tant d’autres encore qui aimaient les flûtes
.
C’est toujours ce qu’on a perdu
qui nous hante ainsi qu’une danse péruvienne
qui tourne et tourne pendant des heures
avec les jupons des cholas multicolores
Regardons-nous perdre à chaque instant notre présent
.
La nostalgie rend nos visions si denses
leste nos souvenirs de tant de sens qu’on avait ignoré
Une grande montagne en triangle
qui flotte sur l’ellipse d’une brume lumineuse
et se reflète en un lac vert comme une prairie


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Fraction de seconde
.
Lorsque les mots laissent une incandescence en nous
à la façon d’une comète ou encore de ces jets
qui rayent l’azur d’un X énigmatique et qui dure
c’est le moment où le langage est hors de lui
où il s’épanche dans le rêve comme s’il avait
crevé une membrane occulte dont il était prisonnier
.
Et voici que la langue vibre ainsi qu’une porte
qui bat au vent parce que l’invisible ne sait plus
s’il voulait entrer ou sortir et se diffuse partout
une odeur de printemps qui rappelle jasmin et giroflée
ou encore l’aisselle d’une fille amoureuse
Et pendant une fraction de seconde on croit avoir
.
- ô bleu refrain paradisiaque... – vaincu la mort !




.
Le mai, le joli mai...
.
Dans le gazon enfariné de pâquerettes
trois merles sautillent lustrés et noirs
et le bec doré comme s’ils avaient goûté
au miel que l’aurore a versé sur les fleurs
Mais en vérité ils s’en moquent Ce qu’ils
cherchent au sol ce sont des lombrics rouges
De beaux vers bien longs dans la glaise grasse
.
Le jardin devient doucement un lac de soleil
D’une fenêtre ouverte au loin on entend
la petite musique d’un bébé qui vagit - mais
du seul bonheur de vivre et de respirer le frais
en entendant le geai cajoler sur une branche
de hêtre balancée vaguement par la brise
J’imagine les mains minuscules qui s’agitent
.
C’est si joli un être humain en miniature
quand il est encore incapable de tenir une arme
et qu’il a de mignonnes fureurs en découvrant
en quels beaux draps d’impuissance le mystère
l’a jeté sans avertissement d’aucune sorte
Un être humain avec un étroit visage plissé
comme une pomme reinette de l’an passé…
.




Libre
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Cette présence
qui rejette par son éclat
dans la sphère secondaire ce qui n’est pas elle
et fait de l’ombre à la lumière
.
quelle épreuve de la fréquenter
de la côtoyer tous les jours
en moi puisant son énergie
ma faiblesse l’exaspère
.
Du tronc blessé jusqu’à l’aubier
vois comme l’ambre saigne
Elle en nourrit son incendie
dont l’encens envahit l’azur
.
Présence désinvolte
Présence sans attaches
qui se donne et se reprend
inexplicablement.





.
Homo homini lupus
.
L’éléphant d’ébène sur son socle et le joueur de flûte noir
Le vase grec rapporté de Kanoni plein de souvenirs
et désoeuvré sur l’étagère (De profil la tête d’Apollon
cheveux libres le regard fixé sur un autre espace)
.
Faut-il penser aux humains mes contemporains
Être le miroir de leurs peines le jardin de leurs amours
Si accablant est le fardeau de l’humanité qu’elle
a de la peine à le supporter puisque ce fardeau
.
c’est elle-même et que rien ne pourra l’alléger
tant que l’homme restera un loup pour l’homme
comme disaient les Anciens qui espéraient
qu’un tel constat changerait les choses - mais rien !





.
Chutes de mai
.
Il y a ceux qui s’éprennent en vain d’une étoile
et le pêcheur qui la trouve endormie
cheveux blonds corps de lumière blanche
au fond de la barque où miroite une flaque d’eau
.
C’est mai les arbres neigent jusque sur les perrons
Un tourbillon de flocons s’envole sitôt
qu’ouvre la porte sur un paysage plein d’air pur
L’avion qui là-haut passe est peut-être celui
qu’on verra demain boule de feu tomber en mer
.
Fonds jonchés d’éclats d’aluminium et de reliques
Ceux qui sont restés à terre ont les yeux troublés
de larmes Ils se souviennent d’êtres qu’ils aimaient
Des au-revoir que le destin a changés en adieux
lourds de tout ce que le temps a d’irréversible
.
C’est mai Sur les acanthes bleues les chardonnerets
sont de retour le plumage en fleur et le bec volubile
Plus haut évoluent de grands nuages avec lenteur
Plus haut encore un infini d’azur noir est en voyage
.
J’ai ramené mon étoile à l’aurore naissante et posé
mes lèvres sur ses diaphanes paupières d’or rose
Elle a ouvert les yeux Elle n’a pas paru étonnée
J’ai noué l’esquif au quai Depuis lors elle demeure
chez moi Ensemble nous pointons les malheurs du monde
.
Il n’est pas certain qu’elle n’en éprouve pas de haine.


 

Published by Xavier Bordes
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17 avril 2016 7 17 /04 /avril /2016 19:21

 

 

Luminaires cosmiques

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En jetant des boules de neige contre la bobine d'un bonhomme au nez carotte, avec boutons pour les yeux, galurin noir et foulard de vieux chiffon,

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je me demandais qui avait lancé les étoiles à la face du dieu de la nuit : parfois de telles idées, farfelues, nous viennent, on ne sait d’où…)

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Aiguës, leurs épines de lumière, avec les mélopées des nostalgies antérieures, dardent au coeur telles des bogues d’oursins ou de châtaignes aux doigts,

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C’est pour nous apprendre nos quatre malheureuses vérités, à nous qui nous piquons d’écrire alors qu'on ne cueille le poétique fugace que par la voix !

 

 

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Rencontre manquée

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Je t’ai porté ma vie, saignante encore et frémissante, tandis que je dévalais le chemin de pierres. Ni toi ni personne n’a tourné les yeux vers cette chose informe et palpitante.

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Les ondes en vibraient à la façon d’un oiseau venu de très loin qui s’écrase, épuisé de sa migration, sur le pavé que rien n’attendrit. Et nul passant pour s’étonner de ses exotiques couleurs.

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Le soleil faisait flèche de tout rayon et feu de tout nuage, pour tes yeux verts où la mer venait puiser sa conscience de l’infini, qu’elle récompensait par des brassées de lys et des rafales d’azur.

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J’ai repris au long de la plage la marche régulière et taciturne qui me sert de métronome pour les bouquets d’émotions comptées qu’une poignée d’ans, usés comme galets, me réserve encore.

 

 

 

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Traversée de la psyché

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Qui es-tu – toi qui sans rien cacher progresses dans les profondeurs de ton miroir en t’éloignant de toi ?

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Tout au fond, les mille pièces du puzzle des vagues s’efforcent inlassablement de coïncider, alors qu’un amas de trapèzes et de triangles figés feint d’être une cordillière.

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À bien inspecter les premiers plans, violettes et giroflées mêlent des parfums inoubliés, qui chargent nos pensées d’ineffable nostalgie.

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Aimé de fées aux clairs visages de brume, sur la géométrie de l’autre étendue, tu poses un talon précautionneux comme s’il s’agissait d’un mince cristal de glace.

 

 

 

 

En rêvant d’un jour d’été

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La vague qui réverbère un bougeant soleil contre le sombre bois verni lorsque l'on brasse, surplombé par l'étrave d'un beau ketch aux voiles faseyantes, une mer matinale qu'on dirait... d'huile d'olive : ô joie des réminiscences de l'été !

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La brise a le souffle court, et ces trois gros nuages floconneux sont les sourcils et la barbe du Père Azur, qui de la stratosphère lorgne ces troupeaux de morses et de phoques pris d’une irrésistible paresse : la foule serrée des plages !

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Celui qui évolue dans l’eau, quittant le large des yeux, se retourne et souffle un instant face au spectacle lointain, bleu pastel, des montagnes striées de vallons encaissés où des pêcheurs à la mouche s’avancent sur les moraines des rivières.

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Dans l’eau glissant, l’on se sent souple comme truite argentée, on se souvient du poisson qui se débat entre nos paumes, et gluant – plouf ! – se fond dans l’infusion des reflets verts de sa gouille préférée, pour filer sous une pierre…

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Plus tard, ruisselants des diamants de l’eau, les uns et les autres émergent de la nappe sur laquelle balancent lentement barques et mâts, avancent sur le littoral en laissant des empreintes brunes d’humidité, et s’affalent sur leur serviette.

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Là chacun va rôtir à son aise, jusqu’au moment où la fraîcheur attire les bipèdes rougis sous les pins et les acacias. Pendant ce temps, en forêt, au bord des torrents escarpés des Alpilles les pêcheurs croquent un sandwich, attentifs aux gobages.

 

 

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Recensement

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Un galet, une statuette d’ébène, un minuscule vase grec noir et rouge, l’astragalizonte avec sa chlamide d’or qui dévoile l’esquisse d’un téton adolescent, le réveil à 15 heures 25 dont clique l’aiguille des minutes, un minuscule pendentif en forme d’éléphant d’ivoire (tellement ancien !), etc. Et la conclusion que la matière inanimée dure plus que nous.

La radio diffuse une voix de femme : « Les enfants vous pardonnent beaucoup parce qu’ils aiment manger. » N’écoutons pas la suite un peu navrante qui se voudrait saupoudrée d’humour.

Par la fenêtre, en imperméable, une silhouette indéfinissable traite son chien comme soi-même.

À travers la rue va et vient l’absence de véhicules des dimanches.

Gris des trottoirs. Bas des façades pisseux. Portes closes.

La matière sans l’étincelle de l’esprit se pavane au sein des phrases, mais aussi nue de poésie qu’un faisan plumé. Ce n’est qu’à travers nous qu’elle semble méditer sur son propre silence. Et rêver – en couleurs !

Tandis que le temps gère mille choses selon mille rythmes différents.

Et que ce qui existe indifféremment décline laideurs et beautés désolantes.

 

 

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Modernité

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Des mains comme des ruines

Des poèmes comme des ruines

Des espoirs comme des ruines

Des souvenirs comme des ruines

Des choses sans noms comme des ruines

Des continents comme des ruines

Et le futur comme un regret.

 

 

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Huit graffitis sur l'interminable

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Constamment tu t'entêtes à mesurer l'existence des choses à l'aune de tes rêves. Tu compares la carpe et le lapin – refusant que les marier soit impossible.

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Pour les grands penseurs, sans peur et sans reproches, ce n'est pas une grande affaire. Pour un petit penseur tel que toi, l'affaire est immense. Épuisante.

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Qui ne se désespérerait pas d'être si peu fûté, qu'en voulant serrer la réalité au plus près, à l'instar du skipper qui voudrait remonter au vent, ses formules en deviennent absconses.

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J'ai pris tes mains dans les miennes, tes mains par l'hiver froidies, et dans tes yeux j'ai lu la gravité des bûcherons lorsqu'ils examinent les arbres pour évaluer le délai à prévoir.

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Ce sont notations décousues, pareilles à ces graffitis qu'on lit parfois sur les tombes ou dans les toilettes des stations en bord d'autoroutes : la vie, surgie dans son elliptique crudité.

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Sur des milliers de pièces de langage d'une nature mal définie, quelle puissance invoquer qui nous fasse la grâce que subsiste, intact parmi tant de cendres, un poème incombustible ?

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Lorsque le vent nous fait frissonner en apportant la voix fraîche de celle qu'on aime, comment n'être pas saisi de l'impression mystique que ce monde est complice de nos sentiments ?

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Avec un certain désespoir, il refusait à toutes forces de se relire, navré de n'avoir travaillé des jours, des années, à façonner l'or du silence, que pour finir joaillier d'une parole d'argent oxydable.

 

 

 

 

.

Pas même une question

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Oh le sens de ce monde où l'on ne peut

ni naître de la naissance

ni mourir de la mort

d'un autre !

.

Loin là-haut pleut la cendre des origines

qui n'a pas encore de nom

Semence qui germe au sein des océans

.

Songeant à ce genre de choses

je n'arrive pas à ce ton enjoué

ce ton optimiste

de ceux de mes amis qui jonglent

avec les mots et les figures

(L'anaphore est très à la mode en ce moment

jointe à l'antanaclase

paronomase et approximations diverses)

.

Entre la rive naître et la rive mourir

la vie indisciplinée

la vie torrentielle

dont la lumière s'écoule en nous faisant

miroiter l'espoir d'un sens

 

 

.

 

 

.

En revenant de la poste

.

Deux mains invisibles glacent tes joues

puis s'éloignent avant que d'autres les imitent

Des sautes de vent secouent la dentelle du soleil

aux ramilles des paulownias de l'avenue

.

On a l'impression que les mains d'une fée d'autrefois

posent leur fraîcheur sur ta face enfiévrée

Rêves ressurgis des heures d'un enfant malade

d'un enfant bizarre inapte à la survie

.

L'angoisse de ta mère te fait accélérer le pas

pour penser à autre chose Regarde au berceau

ce visage harmonieux de bambin Quels yeux profonds

De sa poussette il t'observe et te comprend

.

À présent tu songes à Silvia Plath et Assia Wevill

Les amantes des poètes sont-elles forcément assombries

La nounou du bébé aux yeux profonds achète des bananes

choisies sur l'éventaire débordant d'un épicier chinois

.

Elle paye - reprend la poignée chromée du landau

Tu t'écartes Elle s'éloigne avec un sourire contraint

Ce n'est pas le genre de femme-poète à se suicider

Elle n'est pas laide mais n'affiche pas grande finesse

.

Tu suis un moment du regard le petit visage emmitouflé

Au fond son intelligence n'a pas servi l'humanité.

 

 

 

.

En vadrouille

.

Monter à travers les bois avec Jeannot

garde-champêtre – dans l'espoir d'observer

ces drôles de petits zèbres que sont les marcassins

voilà qui ressemble assez au bonheur

Le baou gris acier quasiment sur nos têtes

.

En bas le lacet argenté du Loup

.

Ravins de végétaux vertigineux Les yeux

au précipice buissonneux jaugent la chute

Le soleil s'empare des ailes d'un rapace

le temps d'un cri ou deux ou cligne au fond

du vallon qui s'ouvre à l'horizon sur la mer

.

Les souliers s'impriment dans le sentier humide

.

Divers arbustes odoriférants lentisques romarins

argousiers mêlent leurs haleines et s'agitent au rythme

imperceptible des fougères quand survient midi

La splendeur bleue des montagnes tremble de chaleur

Puis assis à l'ombre : casse-croûte et bière rafraîchie

.

grâce au premier ruisseau qui se souvient des neiges

 

 

 

.

Quand se déchire l'oubli

.

Et l'on s'y attend le moins – que voici

étourdissant vous tomber sur l'esprit serres

en avant de diamant acérées le rapace Souvenir

aquilin de profil ainsi qu'un dieu inca

.

Le précieux instant de tes lèvres

Un goût de sang pour la première fois sur les miennes

Et toutes ces violences hormonales

qui vous emportent fétu en un tourbillon de tornade

.

Pino Sylvestre était ton parfum en ce temps-là

Les Tuileries à traverser main dans la main au printemps

et de nuit sous les ponts la kéna multipliant ses échos

s'imaginait face à la paroi du Huascaran

.

Allongés sur les toits de Notre-Dame face à l'infini bleu

Les cloches quand venait l'heure toussaient de bronze

crachant des nuées de touterelles effarouchées

Mais vite elles revenaient piétiner les grimaces des gargouilles

.

Rien ne se peut comparer aux jours d'union

parfaite et pure des amants pareils à deux rivières

qui ont au confluent mêlé leurs eaux et déjà

sinuent sans le savoir à travers les reliefs de leur avenir

 

 

.

 

Matinée dans Paris

.

Un peu de soleil à cette heure à sept heures

avec le matin des oiseaux

Une cheminée humide prend le vent

Il a plu cette nuit sans doute

c’est pourquoi l’air est net dans la distance

et les façades radieuses

.

Lorsque la Seine ouvre de grands yeux transparents

et que Paris s’enveloppe de lumière émerveillée

combien la poésie semble un art pauvre

Sur la pierre tiède des quais on s’assied On rêve

à la pointe de l’île parmi les saules retombants

On a l‘illusion que tout l’univers est apaisé

.

Un peu de soleil à cette heure à sept heures

avec le matin des oiseaux

Les doigts des cheminées pointent vers le ciel

où lentement passe une barque de vapeur

d’où dépassent les têtes de chérubins

que je suis seul à voir

.

L’air est net dans la distance

Les façades radieuses alignent leurs souvenirs

sculptés de siècles anciens

En nous promenant dans cette ville

ce qu’on voit rejoint ce qu’on voyait jadis

Ô réconfortant sentiment d’immortalité !

 

 

 

Published by Xavier Bordes
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1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 19:20

Anxiété du feu
.
Cette terrible distance, espace, nuit, maladie, froissements du temps à travers les feuilles, parfois tour à tour soulevées, chiffonnées, ce silence de fièvre – tout cela venant de toi me déroute. À contre-désespoir, je rêve des pales de lin triangulaire en lesquelles tourne chaque soleil du Lassithi, suite de blancs carrousels aux moyeux alignés des moulins veillant sur l’arête du meltem, devant qui se courbent les pins obséquieux.
.
Élucider la beauté de cet azur, au soir moucheté de nuages ainsi que la plaine violette par les oliviers, la nostalgie de ces roches rougies par les lichens pareils à ceux de la garrigue de chez moi, comprendre comment tant de siècles sont restés l’écrin de tant de rêves, telles sont les tâches auxquelles je m’astreints pour me distraire un moment d’affronter ce qui me mine : l’effarante fragilité que confère l’amour à ceux qu’on aime…
.
Lâchement, je laisse la plume crème de mes songeries battre les airs grisants et grisés de l’éloignement, s’affoler en essaims aux falaises d’un littoral irréel, abruptes comme les écrans successifs d’une mémoire en laquelle tout ce que j’ai indistinctement imaginé et vécu, est pétri. Je me veux mouette, je me veux goéland, puffin, albatros, pygargue, tout ce qui peut tracer sur l’incommensurable étendue l’alphabet de la liberté !
.
Qu’à quiconque apparaisse comme une évidence la foncière illisibilité de ce que j’écrit, voilà qui n’a rien pour me surprendre. Et si en place d’un alphabet d’oiseaux, j’étais capable ainsi qu’un lent noyé de descendre aux altitudes glauques des abysses, ce serait alphabet de poissons aux reflets de mercure et d’argent que j’utiliserais. L’oxygène de mes paroles s’élèverait en miroitantes bulles fluides jusqu’à la surface…
.
Elles emporteraient les regards, ainsi que ceux des petits enfants, les bulles de savon ! En leur brillance incurvée s’épanouissent des fleurs de sommeil ; des idées philosophiques foisonnent en déroulant leurs spirales greffées de motifs géométriques ; rien de ce que je comprends ne reste en place, les passages du réel filent en se déformant le long des garde-fous de ma vie. Et tout ce que l’amour assure est festonné de crainte.
.

Au nid de la langue de chez moi
.
Que dit la langue pour le plaisir de donner libre cours à sa propre beauté ? Notre attachement aux visages français des mots s’irrite, s’indigne du plus minime signe qui leur manque.
Les charnières qui les organisent nous pensent. Les sonorités qui rythment le parler de nos sentiments sont le filet en lequel se prennent certains silences indispensables à l’irraisonné, que concrétisent les -e muets, avant d’éclore !…

 

 

 

Légumes
.
Une épreuve insolite
que d’ouvrir le livre d’un de ces grands poètes fameux
dont chaque page trouble (par son invention verbale
par la stupéfiante virtuosité du dire,
par la dimension grandiose et saisissante des images)
le misérable lecteur sans talent
assis devant le plan de travail de la cuisine
où sont étalés attendant d’être épluchés
oignons intacts et bleus auxquels on n’a pas volé leur « i »
patates douces qui feignent d’être des mottes de glaise
poireaux qui s’étirent – du blafard au vert véronèse
puis à l’émeraude tendre –
carottes pointues couleur corail, aubergines renflées lustrées
courgettes radis bintjes artichauts pommés
autant de merveilleux légumes dont la simple présence
a la même intensité que l’être des choses
l’être intransgressible comme le béton d’un mur
abrupt, face aux essaims de caractères blêmes
aux lignes des mots sur les pages translucides
frêles et tremblantes dans les courants d’air
avec leurs vers qui veulent offrir du sens à l’Insensé
qui poussière d’encre au moindre souffle s’éparpillent
en cendres volantes
tandis que la puissante blancheur d’une belle endive
ridiculise la nudité de la page vierge.

.
Crépusculaire
.
Qui pleure à cette heure
derrière les volets fermés
On dirait un démon triste
mélancolique, enrhumé
.
Tous seuls dehors s’agitent
les gourmands des rosiers fanés
Aux cieux des oiseaux solfient
l’air des nuages étonnés
.
En avant penchent le cou
chuchotants et goguenard
à l’enterrement du jour
les ormes en habits noirs…

.
Au quotidien
.
Ce midi, alors que le temps a passé,
mal rasé dans le nickel miroitant du mitigeur
qui me déforme bizarrement,
je me vois mettre au four une quiche.
Il y a tant de mystère dans l’éventail des rayons
richochant à travers l’univers !
.
On pourrait tout à l’heure aller
en promenade au bord des étangs,
à Ville d’Avray par exemple, on ferait
bondir des galets qui traceraient les arches
d’un pont invisible sur la clarté de l’eau…
Au loin s’effacerait un arc-en-ciel...
.
Les boutons d’or secoueraient dans la brise
un pollen de silence apte à envahir l’azur.
Sur la rive les petites pierres taquinées de vaguelettes
s’enveloppent de mousse et se renferment
sur leur for-intérieur. Nos pas s’impriment
dans la boue à peine sèche. À l’aube, il a dû pleuvoir.
.
Le minuteur de la cuisinière sonne.
Je lève les yeux de ce que je lis
et j’aperçois ton regard qui me protège
vertement de ce que je suis.
Un couteau, je découpe la quiche ; verse
du vin. Nous allons déjeuner ensemble
.
tranquilles, comme si la poésie n’existait pas.

.
Une journée vague
.
Que flûte fasse pleurer sans bruit les pierres !
J’irai dans le jour avec mon roseau taillé
à la rencontre de l’oiseau convoqueur d’aurore,
là-haut perché sur le pin à côté d’un nuage rose.
.
J’irai la poitrine gonflée par le froid pur de l’air
qui tombe des montagnes aux cols blancs.
Un souvenir affreusement triste s’effacera
et des visages s’enfuiront en tourbillonnant :
.
je revois des ballons de baudruche lâchés
soudain qui couinent, ronflonnent et choient
plats et flétris pour la joie de bambins hurlant
de rire – encore, encore, ballons-cochons !
.
J’irai par les prés, chevilles mouillées de rosée,
jouant des airs si vieux que même les péruviens
les ont oubliés. J’aurais l’âme sereine et grave,
respirant dans les sous-bois l’odeur des siècles…
.
Au foisonnement des toits rouges de la vallée,
dans mon regard je substituerai le foisonnement
vert des fougères. L’écho répondra depuis la paroi
vertigineuse du baou. Heureux, j’errerai jusqu’au soir.

.

.
Variations entre chat et tigre
.
Entre le langage du poème et celui de la cité, autant de distance qu’entre musique et bruit.
.
Rien à enseigner, juste ficher en chemin quelques panneaux indiquant « par là, l’univers de soi-même ».
.
L’insaisissable secret - que l’on pressent fort bien à distance - s’évanouit de trop de proximité.
.
Ce qui émeut en lisant une phrase, c’est l’intuition que son sens oblitère heureusement celui du temps qui passe.
.
Le collier sonore d’une phrase en quetchua, en aymara, en russe, en grec, en chinois, en espagnol…
.
Ce que disait ton poème, je l’ai moins entendu que ce qu’exprimait le ton qui en sous-tendait l’énonciation.
.
Sous les miroitements d’un pelage inoffensif, que ta parole dissimule un abîme humain qui ne soit pas feint.

.

.
Un ami de Pythagore
.
Il ne redoutait pas le vent mais la fin du vent :
que ne volent plus jusqu’à lui les ailes du soleil
.
Il eût voulu que les cirrus soient une crème douce
propice à protéger la peau du ciel d’un bleu si pur
.
Pour lui le monde était un être jeune, un enfant,
un quasi-compagnon, pour ainsi dire consanguin
.
La courbe d’un ruisseau limpide sur de blancs
cailloux était à ses yeux une forme de sourire
.
L’argile douce à ses paumes, une chair complice
Les joncs hirsutes, une efflorescente pilosité
.
Une planche de caroubier aux veines belles
à caresser du pouce en toute leur longueur
.
lui semblait un signe d’amitié pour l’ébéniste
qu’il observait à l’atelier façonner des miracles
.
Le monde alors n’était que refrains bienveillants
dont les clartés tournaient comme feuilles au mistral
.
Une espoir toujours neuf frémissait obstinément
au coeur des frondaisons pensives des matins
.
Les prés développaient leur table d’émeraude
vers l’horizon tressé de mille vies mouvantes...

 

.
Vaches d’alpage
.
Discrète affection pour les vaches vautrées sur le foin fleuri des prairies, les pensives qui fixent tout en ruminant la ligne bleue des crêtes
.
de leurs yeux andalous. Et leur museau humide quelque fois laisse échapper un long soupir caverneux. Sans doute songent-elles
.
à la stupidité meurtrière des groupes humains qui pourtant avaient commencé avec elles – les douces têtues, les joyeuses, les placides…
.
Dociles, tachetées de robe ou bien unies, cornes en lyres ou double crocs de lune, les voici traçant le sentier à flanc de pente, clarines sonnantes,
.
Aimons les suivre sous le ciel, au col herbeux que frôlent le nuages, alors qu’alentour les monts nous cernent des toits d’ardoise d’un grandiose paysage !


 

« ιερό σύνταξη »
.
Existe-t-elle la façon de cimenter les constructions de mots
irréfutablement, comme on étanche une poudre assoiffée
avec de la transparence pure, et voici les vocables scellés
d’un lien sacré que l’esprit ne peut plus dissoudre ?
.
Sur les lèvres de la Beauté, doux pétales de cyclamen,
la parole bourdonne en recueillant son baume
ainsi que l’abeille velue de vieil or si chère à Pindare.
Et d’un coup le murmure insidieux du temps s’efface…
.
Avec l’explosion florale du printemps le remplacent
la berceuse d’une mère, un nouveau-né au sein ;
le hennissement de la jument sur le col du poulain ;
l’amoureux qui hèle son amour au détour du sentier.
.
Que m’importe au fond si tout est joué pour le poète !
L’archange des saisons dicte sa loi. Elle est irréversible.
Elle pulse en rythme notre sang, de l’enfance au tombeau.
Par cette seule pulsation à leur insu tous les humains sont [frères.

.
.
Sibylline insomnie
.
N'écoute pas l'enfant spectral qui tombe dans la nuit
N'exagère pas les vertiges du noir espace de silence
qui fait résonner ton chagrin comme un choc secret
Nul ne connaîtra jamais le puits où tournoie ta chute
.
La chance est qu'il n'existe pas de mur, de vrai mur
Que ton univers - même sombre - est attentif, audacieux
Nappe d'eau en tes jeux couverte de voiliers imaginés
avec l'élan franc d'un oiseau qui ne ressent pas ses limites
.
Celui qui dans tes bras ne sait pas encore qu'il rêve
d'avenir, garde-le, précieux comme un lot de gemmes
que la vie te confie un moment avec leur lumière
jusqu'au jour où tu devras les restituer sans regrets.



 

.
Guayaquil
.
Fleurs de coton aux flancs des dents bleues,
qui tremblent dans la mer teintée d'azur sombre,
guitares et flûtes, des robes tournoyantes dansent
au sein des foules du marché, trèfle d'or à l'oreille.
.
Qu'on me parle du soleil et des grappes blanches
de la coca ! Du paysan qui cueille les grains rouge
de café dans la forêt pleine du vacarme des oiseaux !
Les souvenirs étalés sur des bâches sèchent au vent…
.
Lancinant l'invisible à l'oreille zinzine chaque nuit,
vibration chuchotée à douceâtre odeur de sang :
à l'aube un garçon bouclé porte un cageot de chuño
tandis que larmoie le vert-de-gris du Libertador.

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Published by Xavier Bordes
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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 16:35

Terra incognita
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Le sens des choses, à la faveur du dire, vaste empire, l'explorer sans renoncer aux qualités simples de notre langue maternelle.
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Un pied sur la Terre, un pied sur le miroir du rêve. Entre les deux le fil de l'horizon intérieur, à suivre pour en équilibre, avancer.
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À la fin, poètes, nous tomberons, mortels entre les mortels, mais à la façon des pétales purs du printemps, une fois les fleurs fécondées.
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Ce que confie la poésie, lorsqu'elle délivre son entière et singulière vérité, sera par chacun reconnaissable comm
e intimement sien.

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Published by Xavier Bordes - dans poesie
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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 14:57

Phénix d’octobre
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Parcourir l’automne qui « fait bruisser les feuilles mortes à nos chevilles » écrivit un poète, voici notre dure solitude. Apaisons pourtant l’entourage : elle n’est pas contagieuse. Lorsque je dis « notre », ce n’est que référence aux multiples voix qui habitent chacune de sa vérité un corps insuffisant.
.
Cils dorés, dernier regard glorieux, tombé des cieux sur les fuseaux cramoisis du bois de peupliers blancs et de bouleaux. En arrêt : un chien errant, tandis qu’à l’orée tel grand cerf dix cors debout sur un tertre s’offre à l’admiration d’un troupeau de brumes, en transhumance au creux du vallon.
.
Vaste carnaval d’octobre aux futaies en habits d’arlequin et masques d’or ! Quel est cet oiseau de cristal qui, là-bas, crie au bûcher du soleil levant ? Quel est cet être en moi qui reconnaît son cri d’angoisse devant l’infini ? Quel, au fond de mon esprit, ce silence cruel qui traverse les siècles ?

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Hexactitude

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Je crois à la maîtrise solitaire, celle qui pousse le poème jusqu’à une perfection qui consent aux métamorphoses de la traduction sans que la teneur de son silence intime en soit altéré.

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Mon poème préféré est celui qui pousse à la façon d'un liseron escaladant l'air bleu jusqu'aux nuées et qui d'un bord à l'autre de l'horizon établit une arche aux irisations prismatiques.

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Toute image que suscitent les mots dans l'espace de l'imagination est un fragment enraciné dans l'entier chaos des choses, auquel chaque langue s'efforce au cours des temps de conférer une ordonnance.

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Fascinant battement de la partie au tout et du tout à la partie, par le lien de l'indispensable, ou encore du comparatif, qui induit la pensée dans un rêve d'une plasticité plus proche de la vie que la vie-même.

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Chaque syllabe ! Il faut compter chaque syllabe, précieuse utilisation du Nombre, dont chacun, jusqu'au vertige, est le signe entier du point de vue syntaxant cette fiction qu'on nomme « réalité ».

.

Le six du lys, cette composition naturelle de l'immaculé qui s'ouvrira sur un cœur orné d'une semence d'or, doit être, ô rimeur de charabia jargonnant, ton guide, ainsi qu'une boussole indique l'étoile du Nord.

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L'héritage insensé

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À léguer : ce qui n'intéresse plus personne. Une pensée qui, comme le vent, ne sait quand ni où se poser sans mourir.

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L'interaction des éléments du poème disqualifie la portée limitée de ses parties séparément considérées.

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La vérité de sa nudité alterne avec la nudité de sa vérité, si bien que l'amant, pensif, ne sait laquelle son désir préfère.

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Point de sagesse en cette transparence que recueillent les mains en coupe du poète : sa fraîcheur consume et déploie.

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Ne confonds pas la comparaison avec l'assimilation. L'une fait consanguins des irréductibles. L'autre simplement te dupe.

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Point de création ex nihilo : quant à la matière, c’est indéniable. Pour ce qui concerne la parole, en douter est un devoir.

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Improbable retour

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Reviendras-tu le soleil en plein visage

du fond de l'avenue du couchant ?

Sereine, les traits simplifiés par la lumière,

ardente de visage comme si l'amour t'attentait...

.

Pour moi la beauté en revanche est devenue

inaccessible. Adieu aux splendeurs pures

des hautes aiguilles enneigées qui résonnent

d'échos répercutés des choucas dérangés.

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Il faut t'habituer à prendre congé déjà

des plus merveilleuses fleurs, des parfums

qu'on respire dans le cou d'une femme aimée,

des gestes de folie qu'engendrait l'énergie du désir.

.

Thrène d'octobre

.

Qu'il est difficile d'admettre que ce monde,

qui nous passionne tant, ne nous est que prêté !

Ou peut-être est-ce nous qui lui sommes prêtés,

pour quelque jeux obscurs d'un maître des étoiles ?

.

Déjà je sens mes os craquer comme bois mort

lorsque je marche en hésitant sur les couleurs

des mosaïques de l'automne, avec le vent,

invisible serpent, sifflant à mes oreilles.

.

Je repense à ma jeunesse, à la gloire des Césars

que je vivais par l'éternel récit de Virgile ou Tacite.

Mon avenir alors s'égarait en lointaines brumes :

octobre en tire aujourd'hui le rideau devant moi.

.

La cendre des urnes

.

Corps blessé, pays blessé, époque blessée

écrivait autrefois Stratis-le-Marin, celui

qui méditait parmi les agapanthes secouant

leurs petites mains bleues de bébés d'Arabie...

.

Il rêvait aux fleurs comme à des micros

grâce auxquels questionner les morts enfouis

dans le terreau du silence. Ou encore aux traces

de pattes d'oies criant dans la nuit du Capitole !

.

Rien ne restera, le temps ne guérit rien ! Le temps

entaille les ruines, ride les corps, de ses serres

imperceptibles comme l'oubli. Bientôt la poudre

du chemin et la cendre de mes os ensemble

.

voleront au vent de l'inaltérable solitude marine.

Published by Xavier Bordes
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27 septembre 2015 7 27 /09 /septembre /2015 09:53
FIÉVRES TRANSVERSES
1.
.
Éventail du feu aux nervures de cendre chevelure
grise et fils d’argent
Les mains réunies à contre-nuit avec le frémissement
des frusques du hêtre dans notre dos
La lune aux ailes de roussette vient s’y prendre chaque nuit
Tournoiements tam-tam et danses
.
Les mots se mussent sous les feuilles mortes
comme soleil du soir sous les nuages
suivi de son cortège d’augures à tiares rouges et or
Museau rose et frémissant le lièvre
s’enfonce sous le buisson noir et hanté
.
Aux frontières inimaginables des réfugiés se pressent
Ils suivent des rails obscurs qui ne mènent nulle part
D’où ils viennent les sabres islamiques tranchent les têtes
des femmes et des enfants avec indifférence
.
Une sombre décadence fait lever des spectres sauvages
Leurs oripeaux de sorciers s’accrochent aux ronces du temps
qu’ils entraînent vers les ères barbares d’autrefois
.
L’intelligence des plus humbles s’éteint
Celle de hommes de mémoire se délite
.
Sacres et massacres sont en passe de se succéder à nouveau.
.
2.
.

L’erreur – tenter de justifier ce qui vient
de ce qu’on appelle « le coeur »
à quoi l’on ne s’attendait pas davantage
qu’à cette pulsion salée qui brûle
sous les paupières et trouble soudain la vue
avec des iridescences de pensées
.
Ce qui fait s’ouvrir les fleurs
mêle sang d’aurore pollen et rosée
Sur la place du ciel un être solitaire
s’immole par le feu Icare en chute constamment
recommencée incendie la mer
.
Concrète contamination de lumière
entre les roseaux courbés par la halte d’une volée
de fauvettes mélancoliques Sur les pierres du bord
impulsive luit la joie de l’eau vive
.
L’enfant dont tu tiens la main hésite devant l’oiseau
couleur du tapis de feuilles mortes – qui d’un cri
et trois coups d’ailes s’est envolé sous ses pas
.
Son sourire qui recueille en lui toute l’enfance du monde
avec le naturel d’une fleur sang d’aurore pollen et rosée
.
Comment l’âme en son abîme n’en serait pas embaumée ?
3.
.
Mercredi de bruine Qu’en dire puisque tout est grisâtre
et que le poème n’est pas un journal intime ?
Sorti sous les fines gouttes qui par instant
se plaquent au visage comme toiles d’araignées
mouillées en travers d’un sentier en forêt
fugacement tu respires une odeur de fougères
.
Les affiches des quotidiens monnaient à l’infini les visions
horribles de migrants dont surchargés les bateaux frêles
sombrent et les crimes des islamistes femmes violées têtes
décapitées sabres courbes rituels sanglants haines ancestrales
Je regarde un ami commerçant égyptien avec un malaise
.
Si je le salue c’est l’air pressé sans m’arrêter La pluie
forcit et j’ai négligé d’emporter un parapluie Dans sa vitrine
la statuette d’Anubis reste figée parmi les souvenirs : buste
de Néfertiti et autres pharaons dorés Livres sur sa religion
.
Tu grommelles la tête mouillée remuant des idées
d’abominations dans ta cervelle échauffée par la propagande
des médias Anarchie migratoire Invasion déguisée
.
Devant toi deux jeunes gens une fille jolie un garçon
crâne rasé Elle éclate de rire sous la pluie Lui-aussi :
.
Chez nous les filles peuvent rire avec leurs amants.
.
4.
.
Les faits passés au moulin à paroles
les voici qui s'envolent au moindre souffle
D'abord farine de langage
puis nuages et rêves à pétrir avec levure de pensée
bleu azur et qui sent bon la boulange
des anges
.
Après avoir eu croqué ces drôles de pains
on se retrouve dans la peau d'un Saint François
L'univers autour de nous soudain ne manque plus
d'assise Avec un aplomb nouveau - ou plutôt
une gravité neuve – voici que l'on comprend ce que disent
les oiseaux du matin Leurs louanges à la gloire
de l'aurore ou celles qui font frissonner le crépuscule
d'un pressentiment d'étoiles
.
Lorsque les carpes nonchalantes de l'étang
prononcent en baîllant
les syllabes rythmées du silence en lequel elles planent
des bulles claires de bonheur montent à travers
la transparence jusqu'à la surface de notre esprit
et tout ce que nous voyons prend la couleur du champagne
.
Les arbres à force de jouer les Narcisses dans le miroir
de l'eau finissent par rougir et font au vent sans domicile fixe
l'aumône périodique de quelques feuilles cuivrées
comme jadis à Rome on jetait gling gling gling
au pouilleux assis avec sa crosse près de lui sur le bord
du chemin une poignée d'as
.
Même les fleurs se découvrent un langage
Ce que disent leurs parfums devient limpide et merveilleux
comme paillettes de pollen philosophal
Des herbes s'élève un air oxygéné Partout règne une joie pure
Et si l'on est bien inspiré l'on pourra même apercevoir
le talon rose de la Déesse des Poèmes, qui s'efface
au revers d'une phrase immaculée
haute comme une montagne.
.
5
.
Murmure de la lumière
ruisselant des galaxies poussinières d'étoiles
Toi debout à minuit dehors
les yeux au firmament saisissant de grandeur
.
En bas dans la plaine les clartés infimes
et muettes du village des hommes
Un cimetière avec bougie sur chaque tombe
Et l'océan au-delà, l'océan minuscule -
simple bassine dont la planète secoue les ondes bleues
.
L'immensité de l'Univers a ses racines dans ton coeur
C'est en toi qu'il vient se concevoir
Éther parfumé au jasmin blanc que répandent
les lents battements hexailés des séraphins
.
Que servirait autrement d'être homme
De se détacher après quelques saisons des ramures
de la vie telle une feuille desséchée
pour un bref envol dont l'orbe va finir en pourriture
Que servirait d'être homme
si nous ne pouvions intégrer en l'espace de notre esprit
une altitude qui du zénith au nadir
nous dépasse.
.
6
.
À celui qui s'en va, ne demandez point ses souvenirs !
Ils l'attachent à son chagrin avec la même force
qui relie chacun d'entre nous à son étoile
Son âme qui se défait n'est plus que voeux et larmes
Le tissu de ce qu'il lui reste de vie n'est brodé
que des fantômes les plus sombrement endeuillés
.
Ils font penser à ces êtres de jais des ponchos incas
que l'on retrouve entourant les momies des sépultures
ouvertes au soleil levant comme à Sillustani
Si finement tissés dans la si fine laine de vigogne
si chaude pour lutter contre l'altitude glacée
.
À celui qui s'en va par les hauts sentiers couronnés de stèles
Là-haut parmi d'invisibles pics où l'on s'étonnerait
facilement de ne pas voir planer au soleil vautours et condors
en les mêmes cercles qu'ils font autour des Tours du Silence
.
À celui qui s'en va ne rappelez rien excepté que bientôt
il entrera pour toujours au labyrinthe d'une noire lumière
Qu'il en sera sur son onde à jamais l'écume
.
Que l'amour des vivants s'effacera dans la splendeur avec lui
Qu'il n'aura plus besoin de vivre pour exister
.
Pour être l'occulte cœur de sentences intemporelles.
.
7.
.
Légère cette lame d'eau qui lustre le sable ocre
de son chiffon d'écume et l'astique et le fait reluire
avec l'obstination d'un cireur de bottines
sous le regard placide des grands cocotiers inextricablement
tressés de rêves d'horizon que leur transmet l'azur
Le crabe qui grimpe à leur tronc en voudrait bien sa part
.
La même folie impulse l'élan du beau parleur !
Ainsi qu'une mygale il noue entre eux d'invisibles liens
comme pour en faire la géométrie d'une île exotique
installée au cœur de l'infini et se pique d'une ivresse
alambiquée qu'il extrait de l'alcool des mots !
.
Grimpe, grimpe – jusqu'aux énormes noix – petit crabe !
Chacune est un univers nourricier que toi seul sais ouvrir
Là-haut te bercera le vent toi qui ne crains pas le vertige
L'odeur de mille présences, indicible t'y rejoint...
.
Niché au cœur des palmes tu peux voir au loin
les grands bateaux blancs croiser au large des récifs
Rares sont les navigateurs à venir te déranger ici
.
tant il faut d'expérience entre les passes du corail
pour atteindre au rivage miroitant d'un paradis
.
où légère une lame d'eau lustre les sables ocre.
.
8.
.
Il y a dans les limbes de la forêt une musique
étouffée par la profonde fluidité de la brise
Rien qui ne soit frais concret palpable mais
à la façon du sable qui s'évade entre nos doigts
Une caresse de la matière Un clavier dont on effleure
l'ivoire pour faire à peine chuchoter l'acier des cordes
.
Message mélancolique comme d'une cloche
qui brille au soleil du matin de l'autre côté de la vallée
Sur l'adret de prairies vertes où vivent les heureux
dans leurs abris chapeautés de toits rouges avec éclosion
de fumée en guise de plume d'autruche
.
Une complainte indistincte dont le voyageur doit
restaurer lui-même les paroles si ça lui chante
Les arbres donnent le ton en chuintant de nostalgie
maintenant que le Petit Poucet ne les visite plus
.
Quelque chose que la distance a simplifiée Un résumé
de la vie par l'énoncé de tout ce que l'on a perdu
Beauté féline aux yeux verts et pommettes de velours
.
Un paysage entretressé par les efforts d'hommes et de femmes
que berce une réminiscence ondoyante et iodée
.
Jusqu'à ce rêve de nuage en lequel se confondent terre et mer.
.
9.
.
Ce ne sont plus des osselets ni même une paire
de dés que caresse l'Astragalizonte
mais un vase à deux anses dont le flanc rose en figure noire
affiche un délicat profil d'Apollon... La jeune fille d'or
– son chiton découvrant une épaule adolescente -
fait penser à quelque version pudique de La Source d'Ingres
.
Elle pleure comme le vent dans un poème de Verlaine
quand il cherche partout son coeur disparu
Ou peut-être ne pleure pas et je me fais des idées
tant j'aurais aimé savoir interpréter le masque féminin
Hélas il m'est l'équivalent d'un sphinx indéchiffrable
.
On croyait abolir le hasard en découvrant l'amour
mais le fluide imperceptible dans l'amphore, c'est la vérité
Celle que l'on n'est jamais en mesure de confronter
à elle-même, emporté que l'on est dans le tourbillon du réel
.
Si bien que celui qui n'a pas la force de renoncer
à la chercher radotera durant toute une vie selon le crissement
ironique d'un vieux disque vinyle fameusement rayé
.
Lorsqu'on veut le flatter on dit que ses écrits viennent
et reviennent indéfiniment sur le même sujet comme le ressac
.
Et le poète ainsi finit par se prendre pour le Koh-I-Noor.
.
10.
.
Tenter l'amour, terrible affaire lorsque l'Autre nous est
finalement non moins étranger qu'un dauphin !
Quelle force n'y faut-il pas, quelle indulgence !
Alors seulement l'on s'aperçoit qu'aimer est un vain mot
si l'on n'est pas capable d'amortir en nous-mêmes ce qui
nous apparaît comme la stupidité de l'être qu'on a cru,
.
dans un égarement hormonal, qu'on pourrait chérir sans efforts !
Ici survient la ligne de crête que l'un franchit - non sans peine -
quand l'autre abandonne et redescend dans la foule anonyme.
Aride et froid, sans doute, l'air des hauteurs : l'oxygène pur
et brûlant de ce futur que seuls respirent les héros…
.
Puis l'autre versant de la vie, tout schuss à travers
l'immaculé sous le soleil en soulevant des voiles micacés !
Les choses semblent plus faciles... Les vallées plus accueillantes
comme pour combattre une indifférence nouvelle.
.
Mithridatisés, nous respirons alors le poison des fleurs
sans crainte de nous endormir d'un sommeil illusoire.
Notre regard sur la vie pénètre tout comme de l'eau.
.
Le coeur vaincu de sa propre victoire fait alliance
avec les choses comme si l'univers était désormais ami.
.
S'achève le voyage avec la ligne du quai qui se précise au loin.
.
11.
.
Un doigt de rhum ambré pour le goût de terroir
et pour la fantaisie qui brûle derrière-elle
ses vaisseaux de songe La poussière s'envole
avec le souvenir des îles et des oiseaux sur la mer
Qu'on ne regarde pas la rue et le soleil couchant
s'efforçant d'entraîner les passants au fond des perpectives
.
Je veux rester seul ici avec sur la langue le poème
du rhum amer tandis que proche mon amour s'affaire
dans la maison à mille travaux incertains
Pour elle ils sont la plus douce façon d'aimer
Démarche blonde et silencieuse qui se rit des poèmes !
.
Fleurs et nuit La première étoile se consume
au-dessus du jardin Les pins noirs au profil japonais
guettent l'émergence de la lune entre les tours vitrées
Par la fenêtre ouverte l'air sent l'herbe humide
.
Un doigt de rhum ambré Devant moi dans un espace
imaginaire s'allonge comme ombre du soir
la conscience de vivre 7 x 10 avec une unique étoile
.
De l'autre côté de la Manche un petit garçon attend
le retour de son père au coin de la rue du Héron
.
et de la rue Chaplin Son regard occupe toute ma mémoire.
.
12.
.
Écrire c'est pour toi comme promener ton âme nue
parmi les fleurs d'un verger au printemps
Même ce qui pleure est en forme de millions
de pétales blancs ou roses qui obliquent gaiement
dans le vent Voyez comme le hérisson secoue
ces petits lutins de neige tiède qui viennent jouer les fakirs
.
sur son dos On dirait les flocons de la pleine lune
quand elle s'effeuillait sur les montagnes durant ces nuits
où varappeurs perdus nous attendions dans l'odeur
de menthe du glacier que le jour nous rende la piste
tandis que craquent les séracs et les crevasses effrayées
.
Mais la lumière, la lumière et l'or sur la paroi du granite !
Comme si la vie était subitement un jeu et la mort déboutée
Comme si la trace sur la blanche immensité ouvrait
l'honneur d'une victoire immense sur soi-même
.
Comme si le fil de l'encre était un lien qui pouvait encorder
les mots et sauver le langage des abîmes de l'oubli
Comme si rien ne s'interposait entre l'or des sommets
.
et le bleu profond qui règne dans ton coeur de scribouillard
passionné de ce qui signifie et de ce qui chante la beauté
.
tandis que le monde sombre dans la décadence et l'abjection.
.
13.
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Fasciné à Murano – il y aura tantôt un demi siècle -
par le souffleur de cristal
aux joues gonflées comme un trompettiste
qui tourne entre ses doigts sa longue sarbacane à l'extrémité
engluée d'un gros poing de transparence incandescente
dans la pénombre de l'atelier au toit vitré
.
De son souffle aussi longtemps qu'elle est plastique
l'homme la tord, la gonfle, l'ajuste, la modèle jusqu'à
sa perfection que le refroidir éternisera
- en un lustre qu'éblouira de beauté la lumière
- en larmes irisées que l'aurore éveillera l'une
.
après l'une de promesses d'étincelles ainsi que rosée
- en vase en lequel viendra se recueillir le plus limpide silence
- en fleurs chargées d'éclats brillants ou cygnes aux cols repliés
ou pièces de vitraux à la découpe de lys
.
Sa magie presque achevée par le figement d'une fluctuation
hypnotique, l'ouvrier saisit une paire de ciseaux spéciaux
et coupe au flanc du pur cristal le reste de cordon ombilical
.
qui retombe englouti dans le bac de silice en fusion
au sein de l'athanor, radieux de la splendeur des formes
.
en attente du souffle savant qui leur donnera l'existence.
.
.
14.
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Sur la neige du sommeil les pas de ton souffle
crissent dans l'obscurité Secret ressac
de ta respiration Automatisme du corps aimé
Les oliviers sont des anges qui sous la lune
s'éloignent au long du littoral gemmé de lumières
tandis qu'au large passe un paquebot illuminé
.
Images parfumées comme suscitées sous mon front
halluciné par la présence proche de ta chevelure
compagne énigmatique et ravissante de mes heures
Tu t'aventures au pays des mirages et des subterfuges
auquel je n'ai pas accès mais dont tu es la reine
.
Enveloppé de la pénombre de mon insomnie
je me penche sur ta forme devinée Je t'écoute
Craignant que tu n'aies froid je tire sur tes épaules
le drap imprégné de rêve et je souris à mon insu
.
Conscient d'observer au miroir du noir la fragilité
de la vie qui nous garde ensemble et dont je sais
qu'elle finira sans que pour moi se soit élucidé
.
le mystère qu'on nomme femme Et ma pensée
à ce propos tourne en zinzinant dans mon crâne
.
avec la rage d'une guêpe prisonnière d'un bocal.
.
15.
.
La visite fugitive d'une mésange à béret bleu-roi
juste sous l'auvent de la fenêtre où sont suspendues
les graines – quelle intime émotion ! Pourtant
l'on se sent un peut ridicule d'accorder à cette apparition
minuscule une aussi grande importance que s'il
s'agissait de la radieuse incursion d'un ange ;
.
Serait-ce que l'azur au plafond du ciel n'était pas
sec pour que, s'y cognant, la tête du passereau en soit
restée peinte ? Je me plais à caresser de telles fantaisies
parfaitement, bien-entendu, invraisemblables
pour les esprits rassis que ne touche guère la vision
.
d'un petit ventre avien duveté comme fleur de mimosa !
Son coup d'aile, son cri frêle analogue au cri de la Beauté
qui se découvre à l'improviste en la clarté d'un miroir,
moi, qui ne suis qu'homme de vent, tout au contraire
.
me ravissent aussi fort que si j'assistais à l'envol
d'un galet d'or philosophal ! En mon for intérieur,
j'y reconnais l'intuition du fameux solve et coagula
.
par lesquels l'oeuvre chemine année après année
vers la Pierre qui transmute autour de l'adepte
.
toute chose du monde en merveilleux objet d'amour.
.
16.
.
Il nous faut donc ainsi que soixante dix fois depuis
le quatre juillet mil neuf cent quarante quatre, ô
mon âme romantique, nous résigner à ce froid
déclin qui pénètre nos vieux os perclus de rêves ;
quelque chose de noir et nu vibre aux ramifications
du sang, détachant feuille après feuille chaque instant.
.
« Adieu vive clarté de nos étés trop courts !»
J'écoute le murmure désolé des anciens jours,
avec les écureuils qui traversent les feux du soir
entre les branches des pins, le matin des colombes de rosée,
la lune tiède qui hulule dans sa plume comme chouette...
.
Même si s'entendent les craquements de novembre,
déjà, et que s'abattent les gravois crayeux du ciel ;
même si le printemps et l'été se dérobent derrière
les pourpres paravents d'un automne presque achevé,
.
il faut être, en hiver, semblable à cet arbre que fleurit
abondamment une neige peut-être illusoire, mais gaie,
à la nette avant-garde des bois humides, flous et pâles,
.
en retrait, dont le brouillard étreint de ses écharpes
troncs et rameaux du même bleu que celui des veines
.
à la tempe diaphane de la Belle qui est notre amour.
.
.
17.
,
Ce n'est pas une victoire, non plus qu'une défaite, c'est
le temps d'automne, ses rougeurs grâce auxquelles les arbres
se refusent aux insectes, ses brises attestant que les premières
neiges enfarinent les sommets, ses horizons dissous en brumes ;
le souffle un peu court, j'observe un père qui tient son bambin
par la main ; ils entrent au square clairsemé d'autres bambins.
.
Eux vivent leurs saisons avec la fraîcheur de l'inexpérience.
Il apprennent la bruine sur les robiniers, les troènes d'Amérique,
les micocouliers, les sorbiers des oiseaux, les marronniers d'Inde ;
le froissement des nuages dans les frondaisons ensoleillées ;
l'écoulement du sable entre leurs petits doigts en étoile...
.
Il exercent leurs cris à débusquer mille échos consanguins,
qui se fondaient par mimétisme au béton des façades proches...
Leurs jambes vacillantes s'efforcent de traduire ce qu'est la joie
de vivre en suivant les pigeons jusqu'à ce qu'ils s'envolent !
.
Encore deux ou trois automnes et tous ces lutins de bac à sable
seront bavards comme des pies. Ce qu'ils se diront entre eux
fera sourire les vieux qui sur les bancs goûtent le pâle soleil.
.
Peut-être en grandissant l'un de ces enfants lira des poèmes.
Peut-être une fois grandi composera-t-il des vers lui-même.
.
Peut-être est-ce ici-bas la seule activité qui rime à quelque chose.
.
18.
Ἦσαν δὲ οἵδε Ἑλλήνων οἱ ὑπομένοντες τὸν Πέρσην ἐν τούτῳ τῷ χώρῳ, Σπαρτιητέων τε τριηκόσιοι ὁπλῖται...
(Hérodote – VII – 202)
.
Relisant Hérodote, j'en arrive à Léonidas et ses Spartiates,
interposés entre les Grecs au sud, en archipel, et l'océan
immense des bataillons de Xerxès au nord, jusqu'à Trichinos...
J'imagine les laconismes des sombres citoyens de Sparte ;
sous la lune, la nuit, leur attente taciturne en tenant le fameux
défilé de Pylos. « Lourdement armés », précise l'historien.
.
Peu de paroles, dont chacun sait le sens et les conséquences.
Me voici spéculant ; ma pensée dérive à travers les mentalités,
les idiomes et l'histoire de ce qu'on jugeait indispensable
d'exprimer. Comment choisir, dans la rumeur des langues
du globe, ce qu'il y aurait à dire qui ne serait pas vain ?
.
Quels poètes ignorés au sein des peuples ont chacun
par touches insensibles ou vastes sagas, par délicates
élégies ou piquantes satires, privilégié tel ou tel topos
ou formule de leur langue au point de les rendre communes ?
.
Tant de variations autour de l'énigme familière du Chaos,
tant d'analyses, synthèses, réalités diverses, repoussantes,
séduisantes, fines ou grossières, chacune exacte à sa façon !
.
Ah, qu'on aimerait parler tous les idiomes bariolés des îles
heureuses ou des empires du présent et du passé...
.
Leurs univers, à eux, ne connaissaient que l'essentiel !
.
.
19.
.
À travers les visages que je croise en arpentant
le boulevard, têtes de femmes plus ou moins jolies,
d'hommes aux faces qu'on dirait taillées à coups
de serpe, sourires d'enfants vaguement indécis
comme s'ils se demandaient s'ils font bien ou mal,
je discerne toujours l'ossature spectrale des crânes.
.
Par une étrangeté de linguiste maniaque, sans doute,
la même chose se produit lorsque je rencontre les mots
qui me viennent avec la nette intention de s'intégrer
à mon poème. Je sens transparaître leur étymon,
les attaches occultes qui les relient l'un à l'autre.
.
Chaque phrase qui surgit me semble immaculée mais
pétrifiée à la façon d'objets qui auraient longtemps
séjourné dans la transparence d'eaux chaudes dont le
calcaire innocente et transfigure, comme à Pamukkale.
.
L'onde, ainsi, du regard lisant ruisselle, lente, murmurante,
sur le squelette dont s'arme le fond de ma langue natale,
apportant mirages, feu, nuées, à tout ce qui paraissait mort.
.
Chuchotis et vapeur salés, reflets dont un même geste
de la main brise et reconstitue l'écheveau scintillant...
.
Telle est la toujours renaissante vie du langage éternel.
.
20.
.
Verlan, gage des quartiers où l'on va, au resto du coin,
criave une côte de bœuf dure comme botte de keuf !
St Ouen, la Goutte d'Or, St Denis, Sarcelles, Argenteuil,
mondes étranges et bariolés ! Là fourmillent les bipèdes
plus ou moins calmes ou pressés, certains encapuchonnés,
d'autres barbus, ou élégants, ou jeunes, ou patibulaires !
.
J'écoute leur nouveau parler aux accents verts et lents.
Poétique parfois, à sa façon qui n'a point de parenté avec
ni le ciel bleu, ni l'automne, ni la tendresse, ni la beauté !
Ce ne sont que cruautés envers les femmes, haine, drogue,
schlass et kalachs ; pas une larme d'amour là-dedans !
.
Que de cela devraient témoigner les poètes, la sauvagerie
revenue à peine croyait-on l'avoir bannie, nul doute mais
où trouver le Grand Inspiré qui dirait la modernité selon
ce qu'il serait judicieux d'en dire ? Est-ce l'un de ces
.
chanteurs aux sourires plaqués or, voix éraillées, grimaces
balafrées, martelant lourdement des stéréotypes agressifs,
indigents, en lesquels se confondent anarchie et liberté ?
.
Leur langage reproche une violence que lui-même exerce !
(Comme il est triste que si souvent les efforts de justice
.
à la fin versent dans l'injustice, la tricherie et la stupidité.)
.
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21.
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À travers l'air vivifiant des mots tel un oiseau d'encre
je retourne vers les cimes des épicéas de la lumière :
halo si doux de l'horizon, qu'en tâtonnant les branches
par mille et mille doigts désignent comme s'il existait
un paradis au-delà de l'abrupt. Sinon, mettons : la mer,
lisse et brillante comme pierre fraîchement cassée !
.
J'ajoute sur la pente, parmi les fleurs du sainfoin
et les gentianes, un petit vacher rêveur qui garde
dix ou douze grandes femelles aux cornes lyriques,
en train brouter le bruit discret de leur mufle humide
et rose, à divers endroits du tapis dru de la prairie.
.
Belles avec leurs taches blanches sur leur robe noire
ainsi que montagnes au printemps, un petit veau bien sûr
poussant du museau vers la tiédeur nutritive des pis...
Tel se présente, avec lune montante et mauve crépuscule,
.
le placide univers dont mon souvenir ramène le troupeau
vers l'étable, aux remugles suffocants pour qui n'est pas
habitué aux odeurs fortes de la vie, aux meuglements
.
des bêtes rangées côte à côte face aux râteliers qui sentent
la pénombre et le foin ; pour qui a perdu en somme toute
.
intime connivence avec ce qu'on appelait jadis Nature.

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Published by Xavier Bordes - dans Poèmes
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14 septembre 2015 1 14 /09 /septembre /2015 15:22

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Au bon plaisir de l'horizon neuf

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Il existait de fuir son être, tels ces dieux égyptiens épris de métamorphoses comme si celles-ci étaient les clefs de l'amour.

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C'était le regard du vent sur les herbages de pluies, blanchies par l'argent des lunes avec les draps de lin qui sentent bon la prairie.

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Ou encore la musique ébouriffée de l'écureuil qui saute de branche en branche et, minuscule croche, court sur la portée du téléphone.

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Voyez-le petit équilibriste s'éloigner au-dessus du chemin jusqu'à l'autre poteau et bondir dans le premier chêne venu en faisant fuir les pies.

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Il est l'enfant roux de nos visions, l'égal du hérisson dont le museau pointu renifle sous les buis tandis que l'on mord une tartine nappée de gelée de framboise.

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Il est cette paire d'élytres rouges ponctuée de huit noirs qui s'ouvre - et se déplient les ailes de cellophane d'une coccinelle qui s'essore vers l'azur.

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On encore l'épilobe aux grappes mauves dont la spire éclate à l'improviste et s'enroule en laissant au vent s'envoler ses semences duveteuses.

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C'est toujours l'élan vers l'outre-horizon qu'il s'agit d'explorer pour se reconnaître dans la fraîcheur respirable de l'évasion, de la liberté.

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Son baume concret aux angles infinis résume, pour le flair du seigneur de cristal, sa souveraineté rythmée sur la foule ondoyante aux épis de lumière !

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En un pot de confiture

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Que deviendra-t-il, disséminé à travers des peuples angoissés, ce bel élan vers le monde qui fut celui de la poésie ? Déjà les épopées d'Homère et de Virgile ont, après quelques millénaires, rétréci à la lecture, au point d'aboutir à des formes poétiques de la taille d'une carte de visite. Le grand coeur des aèdes et des bardes, leurs dieux et leurs visions cyclopéennes, après le chant du cygne récapitulateur de la Légende des Siècles, ont fondu en ces maigres poètes modernes, nous – dont le préoccupations quotidiennes, minuscules, s'expriment en quelques lignes, quelques laconismes aphoristiques de bistrot, quelques images pareilles à des mouches affolées qui tournent dans un pot de confitude vide et clos. C'est à se demander s'il y restait autre chose d'attirant qu'un vague relent sucré, relique d'un lavage technique obstiné, pour nous y piéger. Et voici que depuis, captifs de cet invisible, les poètes bourdonnent des bribes d'inexplicable en une langue inarticulée, eux qui désormais, face à des milliards, ne sont plus qu'un adieu, ou personne.

Passé à l’ancre…
.
À qui penser ce matin pour que poétiser
(cette activité résolument enfantine)
ne soit pas absence, regrets et souffrance ?
La rue est encore sombre des pluies de la nuit.
Une vague rumeur de dimanche annonce assez
loin d’ici que le marché s’installe et sans raisons
tu vois l’étal du poissonnier et te vient à l’esprit
le mot «encornet» puis les brillances fusiformes
des éperlans bars truites saumons églefins lieux noirs
harengs sardines ou les écailles garance des barbets
rougets rascasses et sébastes comme jadis
à Ste Maxime, on les admirait la queue encore
battant le bois des cageot
s, sur le quai des pêcheurs.

De la mer soufflait un air puant l'iode et la saumure...
Invariablement dans ta songerie ce n’est pas l’avenir
qui sourit pour rendre à l’apparente réalité
franchise, droiture et clarté. Plutôt la courbe
des lèvres de ton fils à deux ou trois ans
lorsqu’il était sur le point de franchir le muret
du jardin pour aller discuter avec les voisins,
en un temps où le soleil éclatant dans les hauts
mimosas en fleur enflammait un cumulus amarré
à l’horizon ainsi qu’au port un cargo blanc contre
la longue jetée, sans cesse lavée
relavée par l’écume.

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12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 13:03

Plage de Cos

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À son sommeil abandonné

L'enfant mort sur la plage...

Au terme d'une triste nage

La mer l'a ramené.

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C'est un enfant métonymique,

L'espoir d'un peuple en deuil

Dont le ressac meurt sur le seuil

De Cos - île édénique.

Published by Xavier Bordes
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