Langue maternelle
Langue, ma mère, c’est donc toi
Qui appris à parler au singe que j’étais...
Soeur de l’abeille grecque appelant chaque fleur
Par son nom, toi-aussi tu me désignais
Les choses. Et le vent sur elles dispersait
Du sens tel un pollen révélateur
De ce que j’étais encore incapable de voir
Alors. C’était comme cette farine d’or
Qui se dépose sur la machinerie compliquée
Des moulins ou la poussière nacrée,
Sur le bric-à-brac occupant l’espace obscur
D’un grenier. Et de luisants reflets font soudain
Deviner des formes évanescentes mi-promesses,
Mi souvenirs, sitôt qu’un rayon lunaire ou une aube timide
Par la lucarne minuscule entre les tuiles
Se risque. Insensiblement aux yeux habitués
Apparaît alors la charpente aux belles poutres
Auxquelles dans leurs petits sacs de peau
Sont supendus, oreilles velues, nez froncés
Les vespertilions tête à l’envers qui détestent
Être tirés par un enfant curieux de leurs rêves diurnes !
Langue, ma mère, c’est donc toi
Qui par tes inflexions prenais soin d’orienter
Ma pensée et me guidas jusqu’au recoin où la pénombre
Trahissait la basse porte de bois argenté
Qui donne entre les toits. Qu’on la pousse : elle grince
Un peu - le gonflement dû à l’humidité sans doute -
Puis cède brusquement : nous voici face
Au ciel immense et neuf ainsi qu’un chapiteau d’azur
Tendu sur les quatre horizons du paysage...
Il n’a pas vraiment commencé. Les arbres transparents,
Les monts de cristal gris, les concrétions rougeâtres
Des villages frileux où circulent des fourmis
Qui sont les humains. En un instant ce qui
N’était que saison décharnée et vide verdit en un
Printemps, le premier printemps de ma langue,
Dans les sentiers duquel par sa main à l’index doré
Elle m’a entraîné... Et malgré leurs épines
J’aimais voir le mots fleurir en buissons flamboyants
De tous côtés, tel un cordon bickford qui déclenche
Une avalanche d’explosions jusqu’à soulever en bas,
Entre les rochers, des blancheurs rejaillissantes et soudain
C’est la Mer ! La Nôtre, la turquoise incommensurable
Avec ses départs gréés de liens multiples et de mâts,
Étraves et sillons toujours à retracer, et ses retours
Alourdis de carènes en gésine qui vont déverser
Sur les débarcadères, ainsi que des enfants en rang
Au cours d’une sortie scolaire, les jarres d’huile,
Les amphores aux belles hanches, pleines de vin sombre,
Les vaisseaux de céramique décorés de caractères
Mystérieux et de fables que se racontent des peuples
Si lointains qu’ils habitent l’autre bord de l’univers...
Langue, ma mère, c’est donc toi
Qui appris à écrire au gamin idiot que j’étais.
Si difficiles mais si belles les lettres sur le papier
Balbutiant, la tête de taureau du A, les seins gonflés
Du B, la couronne du C qui se brise, la poterne
Du H, le point sur le I comme lune sur un clocher,
Le hameçon du J, les montagnes jumelles du M,
La margelle du O sans fond, le Q assis sur sa queue,
Le S du serpent, la potence du T, l’envol du V,
La trajectoire du bourdon d’où naissait le Z...
En ce temps-là, je ne consentais à manger
Que des pâtes minuscules aux formes de l’alphabet !
Enfin il s’en engendra une sorte d’ordre étrange
Que les gens autour de moi nommaient «monde»,
Et je me suis mis, sans le savoir, à écrire des poèmes.