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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 16:01

 

 

Escapade en mer

 

Celui qui cherche à partir, en dénouant le bout rugueux de l'anneau d'amarrage, croit faire un geste décisif. Il saute sur le pont parmi les espars, sans avoir conscience de l'intangible lien qui le relie au quai.

 

Plus difficile de couper avec la terre qu'à un câble de marine de passer par le chas d'une aiguille. Gonflé de l'énergie du vent, le voilier s'avance sur les reflets avec le calme d'un imam sur un tapis d'Orient.

 

Notre chat, qui a le pied marin, pensif, fixe de son regard doré les fastes pourpres du couchant. Il semble perplexe devant toute cette viande qui flotte dans l'air à l'horizon...

 

Liberté chérie ! dit-elle en riant. Et se calant contre le plat bord, elle se replonge dans un livre sur le Félibrige. La brise frissonne, hérisse ton bras droit, coude posé sur la barre, fait sauter sur le pont une vieille casquette comme si l'habitait une grenouille.

 

Les lames, en venant du large, grondent avec une rumeur d'arc-en-ciel. Bientôt, l'on ne pourra plus lire une ligne. Il sera bientôt l'heure d'allumer les étoiles au mât. Et pendant que somnole la beauté, ton bateau, en balançant comme un dromadaire, va franchir le désert liquide.

 

Demain l'île aux oiseaux nous accueillera, sur le sable blanc, rose de coquillages, parmi ses chansons, ses rochers semés de palmes et, naturellement, son amoureuse prison.

 

 

 

 

 

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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 14:38

 

CHICLANA DE LA FRONTERA

 

 

En souvenir du 04074416H

 

Quatre arbres, la lune au-milieu, puissante comme une scie circulaire, pour fêter la sortie des crabes. Les fameux boccaces qui, la plus grosse pince en avant, quittent leur trou de sable et se réunissent, grouillant si serré que la plage en paraît couverte d'écailles.

 

«Per amica silentia lunae», la plage de La Barrosa, l'île et son village abandonné. Où les soirs de flamenco, les guitares bourdonnant dans tous les coins, les visages enfiévrés des gitanes, l'éclat furtif des navajas ?

 

Où les murs blancs sur lesquels on écrivait des poèmes, les bodegas aux hangars pleins de tonnes jusqu'au plafond, le léger vin doré qui rendait, par la porte, éblouissantes les passantes enjuponnées de la rue ?

 

Va, lumière ! Andalousie qui rimes avec jalousie. Talons claquant, tactatac-tatac des castagnettes bras levés, seins hauts, cheveux noirs en cascade. Et la voix rauque du cante jondo, «Lune petite lune, aÿÿ ! ...Lune verte, lune de nard, aÿÿ ! Sur l'herbe brille le couteau et la sangre noircit, aÿÿ... !»

 

Ce qui meurt et ce qui vit s'échangent parmi les pleurs des cordes d'argent. Des fantômes déplacent la brume et l'écume sur les récifs. Et toi, Crabe dont le Crabe est l'ascendant, tu rêves à cette heure où montait ta constellation, la Porte des Hommes.

 

La lune au-milieu, les brillances d'océan au loin. Le levante qui commence à souffler dans les pins. Les ruines du monastère, sur le rocher à marée-basse. Et les fameux boccaces qui, la plus grosse pince en avant, grouillent si serré que la plage en paraît couverte d'écailles.

 

 

 

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 15:45

 

                                   Osmose

 

S'il paraît aimanté par le ciel, ce sont les souffles qui le portent, à condition que le cordon ombilical qui le lie à la terre, aussi fortement qu'une racine l'arbre, ne soit pas rompu : ainsi le poème des poèmes, poète ou cerf-volant, balance entre l'altitude d'en-haut et celle d'en-bas, comme le pampre.

 

Vous pensiez que les poèmes seraient les dits du poète ? Ils sont le poète. Le site comme souterrain où ont inextricablement fusionné, pour ainsi dire, mots et choses.

 

Que celui qui se sent capable du ciel escalade le baou. L'autre, qu'il demeure au pied de la paroi en s'enivrant de flûte et d'échos. Quant aux promeneurs, le soleil les pousse dans l'ombre des châtaigniers, où les bogues vertes sous les feuilles sont de piquantes étoiles, sœurs des oursins noirs sous les verdeurs de la mer.

 

Vous verrez, dit le poème. Vous connaîtrez le filtre. Et ce jour-là, en m'aimant, votre monde et vous finirez par vous aimer.

 

 

 

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 11:01

 

 

                                      In articulo mortis

 

Dans l'illusion de la vie, on croit voir la Loire, ses larges reflets, sur l'autre rive ses vergers, ses jardins, ses prés élyséens, ses vignes pourpres, ses châteaux immaculés aux tourelles bleutées, toute une imagerie multicolore et paradisiaque digne des Livres d'Heures.

 

On croit voir ! Pour autant que ce soit à distance de promesse ! Tout est proportionné à taille de géant lorsqu'on est haut comme trois pommes et que la moindre table a l'air d'un temple avec quatre colonnes et un sombre plafond !

 

Le jumeau dans la glace de l'armoire nous tire la langue, depuis cette autre pièce impénétrable, son royaume, où les objets familiers, les meubles, les tableaux, les tapisseries, nous semblent nouveaux, inverses et beaux...

 

Viens donc, splendeur ! Que la main dans la main nous montions ensemble au cœur de ce printemps chanteur et enchanteur ; à gauche à droite du sentier tortillard, lièvres et levrauts détalent sous les campanules ; les chardonnerets volètent au-dessus des hibiscus ; les piverts toctoquent aux troncs comme si des nymphes allaient leur ouvrir.

 

L'illusion dure tant que notre promenade n'a pas dépassé la crête de la colline, cependant qu'un seul regard en arrière laisse soupçonner combien la réalité, en se noyant dans la brume du temps, se révèle minuscule, mesquine même !

 

Bien sûr, en vieillissant, c'est de plus en plus rapidement qu'on descend vers le fleuve, et vers toutes les beautés en lévitation qu'il reflète dans ses nuages. L'odeur des roses et des giroflées en laquelle baignait la statue de la Vierge s'altère peu à peu, devient amère comme une sueur malsaine, et finit par virer aux senteurs d'hôpital...

 

Tout proche enfin, avec l'avance de l'âge, on découvre que les châteaux n'étaient que faisceaux de cannes pourrissantes, les jardins des jachères d'orties, qu'il n'y a ni prairies grasses, ni vignes, ni vergers : seulement, comme disait Mallarmé, «un peu profond ruisseau calomnié», non loin duquel on entend quelqu'un qui cloue un cercueil.

 

 

 

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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 11:46

 

Cassandre et les anges

 

Un tropisme t'attire vers l'Obscur, tel un sphinx à tête-de-mort fourvoyé dans le jour. Tes pensées tendent à s'étirer dans des phrases sans fin, comme un lasso que tu voudrais allonger pour capturer une chimère qui vit sur l'autre rive de l'infini.

 

Depuis le rebord de l'infranchissable, tu scrutes l'abîme. Tout au fond parfois ton oreille parvient à saisir le faible écho du vacarme torrentiel que fait l'énergie du chaos en rebondissant d'étoile en étoile.

 

Enfant, allongé dans l'herbe d'un sommet, tu aimais à te pencher sur la profondeur bleue de l'altitude, en suivant du regard le faucon et le balbuzard. A présent, tu ne peux lever les yeux vers l'azur sans un violent vertige.

 

Une froideur immense et glacée a gagné la région où, par des porches byzantins, dès l'or de la première heure, vêtus de toges multicolores, les chérubins à têtes de taureaux, les séraphins transparents comme des aquarelles, les trônes blancs comme l'éclair, entraient et sortaient du Paradis...

 

Alors, Tsafkiel lui-même, éblouissant, venait te visiter parmi les palpitations de la fièvre. Tes yeux en ont gardé un regard trop brillant pour l'univers des vivants. Ce que tu y découvres, hélas, en est d'autant plus sombre.

 

Ivres de technique et de mensonges, les humains détournent les yeux lorsqu'on tente de leur montrer qu'un nouveau déluge a déjà commencé.

D'ailleurs pour tout autre qu'un être de poésie, il est imperceptible.

 

 

 

 

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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 10:40

 

 

Crépuscule au noir

 

Vent épuisé du soir... Sur les visages, l'argile se craquelle au sortir des bureaux. Les jeunes femmes se hâtent, yeux baissés et pas serrés, pour esquiver les sollicitations éventuelles. D'un regard désabusé, quelques clochards mal rasés les suivent.

 

De ce même jour, les heures ont filé, désastreuses. Une fumée, une cendre, une grisaille mortelle est tombée sur les choses. Même l'Astragalizonte au sein vieil or se ternit : depuis si longtemps qu'elle s'est tue, elle est devenue la figure même du silence !

 

Vous, ha ! ne savez pas ce qu'est ce mutisme-là ! Une rumeur de jeunesse vous environne, avec ses joies et ses détresses tourbillonnant ainsi que papillons autour des lampes de vos corps !

 

L'invisible Niagara d'azuror de l'avenir, encore insensible, se déverse dans votre présent. Le temps des minutes de douleur n'est pas venu. Le temps des os qui grincent avec une sensation de squelette qui arrive par la porte de derrière...

 

Connaissez-vous l'envie de se mutiler, de se couper les doigts, les membres, de renoncer à tout rêve, à toute pensée, de laisser le bleu du ciel s'écouler de vos artères à la façon de l'eau qui sanglote au bout du tuyau d'arrosage, pour léguer votre vie à ce qui palpite encore d'un naïf espoir ?

 

En attendant, tandis que la nuit vient, aidé d'une tulipe pourpre où tremblote un fort vin, sous la veilleuse, enivrons-nous de mots : avec un peu de chance, vidés, nous nous assoupirons sur le bureau, la tête dans nos bras.

 

Et entrerons, après un ultime soupir et battement de cœur, dans le néant sans enfer ni paradis, ni plus rien d'horrible à vivre.

 

 

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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 13:29

 

 

Refondation quotidienne

 

Chaque matin dans la laideur du monde, ébouriffé tu déboules depuis ce qui te semble quasiment un millénaire. Stupéfiante, cette aptitude des gens des villes à engendrer et supporter avec indifférence le hideux, le malpropre, le malodorant, le crasseux qui noircit l'angle des immeubles et le bas des panneaux de signalisation...

 

Fermant les yeux, ce sont talons d'arbres en exode que tu entends marteler le bitume, tandis que la cafetière crachote son encre qui sent la torréfaction et les cultures sur brûlis d'Amazonie. Encore embrumé, ton esprit cherche un papier blanc, juste pour se reprendre en invitant à s'y poser l'essaim de mots tourbillonnant autour de l'ampoule électrique.

 

Par la fenêtre, - ting, tong... tang ! - s'allume ici ou là, comme au hasard, l'une ou l'autre lampe aux étages de l'immeuble qui, depuis l'autre rive, t'observe avant même que se soit levé le jour. La pluie a si bien lavé la rue qu'y reparaissent, comme des mosaïques, d'antiques reflets du temps des becs de gaz.

 

Les pneus d'une automobiles passent en sabrant ces clartés, avec un chuintement mouillé. Au volant, penché vers le pare-brise, son conducteur, myope ou concentré, scrute un but dont tu te désintéresses et ne sauras de toute façon jamais rien.

 

Le liquide noir a fini de filtrer, tandis que toutes sortes de gens s'engouffrent déjà dans le métro vers des expériences vitales horribles ou merveilleuses que nul ne peut soupçonner, auteurs de romans mis à part. Encore qu'ils soient souvent moins imaginatifs que la vie-même.

 

Enfin, pour retrouver le chemin de la beauté, tu vas jusqu'à la chambre. Tu poses ton plateau sur le lit pour puiser ton premier bonheur dans son premier regard. Elle tourne la tête vers toi et sourit sous ses mèches blondes : un rai de soleil qui traverse une saulaie.

 

Par la vaste baie, on voit les mésanges du jardin festonner l'air d'arbre en arbre. Les pies, les geais déploient le jeu de carte blanc et noir de leurs ailes pour l'aluette de l'aube. Et toute l'année les colombes, plumage couleur d'ardoise, foulard clair autour du cou, roucoulent en se bécotant pour nous donner l'exemple et refonder ce qui fait la splendeur de l'univers.

 

 

 

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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 10:23

 

                  Lui qui ne devait pas rester !

 

 

Il avait voulu se faire une âme avec l'innocent secret qui brillait tout au fond de lui comme étoile à l'orée d'un tunnel d'enfance.

 

Désuet, sur sa vieille locomotive à vapeur, parmi ses propres embrumages, il poursuivait sur sa lancée, alors que la pente se faisait de plus en plus raide.

 

Les rails de sa vie s'amenuisaient vers le futur, parallèles comme traces de skis dans la neige, aboutissant à quelque abîme imprévisible mais certain.

 

C'est que les montagnes en bonnets blancs, conservées dans la glacière de sa mémoire, étaient depuis longtemps restées en arrière...

 

Le village, son kiosque à musique, sa place ombragée où chantait la cigale avec l'accent provençal, était en train de les rejoindre, ravagé par les crues qui ont emporté les berges de roseaux si propices à tailler des flûtes...

 

Là-bas, près du château où les amants s'allaient cacher pour le meilleur, les vignes rouges dégénèrent, abandonnées aux ronces et aux chardons sauvages...

 

Il ne reste de cela que les amandes amères d'un regard magnétique et bleu, la gymnastique d'un corps jeune avec un sourire d'ombre légère à l'angle des cuisses,

 

Et la vague conscience d'un prénom qui ne nous revient pas mais qu'on a, exactement comme le plus beau poème, à jamais au bout de la langue !

 

 

 

 

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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 15:27

 

 

Des mots sur le sable

 

Luisante lagune avec ici et là des trous de solens

Il est si tôt que la lune inspecte encore sur l'estran

Les barques aux gréements penchés de biais

Ainsi que ces poèmes sous lesquels le rêve

Se retire en éteignant l'ondoiement des images

 

L'amorce d'un vers humide sur le sable lisse

Et terne au bout de ton doigt intrigue les goélands

Qui s'approchent sans vergogne l'air hautain

Comme si leur monocle égaré seul les empêchait

De lire ils se détournent avec deux-trois interjections

 

Méprisantes pour un peu on les imagine

Volontiers hausser des épaules à l'instar

De certains critiques littéraires charitables

À leur façon dont le souci est de vous éviter

De découvrir qu'en vous il n'y a pas l'ombre

 

Du génie qu'il vous faudrait pour compenser

Votre navrante absence de talent Bref la mer

A l'horizon réduite à une épingle inoxydable

Se ramasse patiemment en attendant de revenir

Envahir le paysage afin d'y rediluer tes mots

 

Dans le mascaret d'inspiration qui t'illimitera.

 

 

 

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 14:32

 

 

                                            L'oiseaurore

 

Ciel et mer, telles deux mains bleues ouvertes sur l'envol doré d'une invisible colombe !

 

(Tant de gens ont passé sur mon visage : on dirait cette photo d'identité, que sa chute d'une poche a empoissée dans l'asphalte encore frais du couloir souterrain, au métro Havre-Caumartin...

 

Elle s'y est incrustée, la face est devenue celle du hasard, presque effacée par toutes les semelles des gens pressés qui ont posé le pied à cet endroit !)

 

Me traversent les mots “complainte de la Secrétaire de Paradisky”, qui jadis eurent pour moi du sens et n'en ont plus. Dans ma mémoire, comme feuilles mortes qui brûlent ou mains qui se ferment, se recroquevillent des images de montagnes ennneigées.

 

Mais ce matin : ciel et mer, telles deux mains bleues ouvertes sur l'envol doré d'une invisible colombe !

 

La nuit tombait lorsque nous franchissions les grilles de la grande maison : moteur coupé, la voiture s'arrêtait sous le lumignon clarteux de la cour, noyé parmi le lierre qui tapisse la façade.

 

Dans un silence nouveau nous posions nos pieds engourdis sur le gravier tardif en prenant conscience du ressac de l'altitude occulte dans les pins.

 

Et le matin : ciel et mer, telles deux mains bleues ouvertes sur l'envol doré d'une invisible colombe !

 

(Tant de gens ! Là où l'oiseau s'efface, où l'immaculé a conservé cimes et signes, ainsi qu'une sorte d'inhumaine et froide joie sur un visage jusqu'alors terne et mélancolique...

 

Joie que ne saurait masquer le secret d'une rencontre avec l'amour : là, sur le sommet, en une avalanche de parfaite blancheur, la mort souhaitable, en plein sommeil !)

 

Dans un silence nouveau, un vieil enfant, les pieds campés dans cette pulvérisation des choses qu'on appelle sable, écoute son aïeule aux mouvements turquoise lui réciter le « diable de Papefiguière » avec force enjolivements d'écume.

 

Ah ! Le matin : ciel et mer, telles deux mains bleues ouvertes sur l'envol doré d'une invisible colombe !

 

 

 

 

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