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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 20:38

 

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Saison mentale

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Le noir aux yeux, le front dans la paume de l'exilé

hâve et mal rasé. Vocalises du merle bleu dans le tamaris.

Un chat en rond pourrit sur une pierre du jardin.

Comme la mort, il ne dort pas et peut griffer à tout moment.

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Une amertume brûlante fleurit en grappes blanches

dans le coin aux orties. Un gros rat violet hume les ordures,

les retourne du bout du nez. Petit regard mauvais

qui rappelle singulièrement certains regards humains.

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Par la fenêtre on voit dans sa cuisine, torchon en main,

une mère aux épaules secouées par les sanglots.

Craillements de corneille dans le bois sur la colline dorée.

Dans l'ombre vieille des ronciers anarchiques quelqu'un

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D'une main d'argent soulève le couvercle d'un tombeau.

 

 

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Au jardin public

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Assis dans le parc, mon ombre à mes pieds allongée

telle une panthère noire, je regarde les petits enfants.

Il pousse aux marronniers de laiteuses grappes roses

parmi lesquelles les verdiers rivalisent de trilles.

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Dans le bac à sable, des fillettes, pelle en main,

s'affairent en entrelaçant leurs babils de cristal.

Un rai de soleil éclaire leurs frisettes qu'agite l'air doux

comme sur le bassin les voiliers blancs des garçons.

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L'enfant qui passe près de toi te fixe un instant avec des yeux

humides, si grands qu'on dirait qu'en eux le ciel s'est lavé

de son innocence. Un parfum de giroflées soudain t'enveloppe

le visage comme une écharpe éthérée. Les oiseaux

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sont englués dans un silence d'éternité. L'enfant s'en va

lentement rejoindre les autres. Il a toute une vie devant lui.

 

 

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À vau-l'eau

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Poèmes d'automne

bonnes ou mauvaises feuilles mortes

que le vent vous emporte

bon ou mauvais

de l'Aujourd'hui fugace plus rien ne m'étonne

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Une araignée occulte

tisse comme sur un visage sa résille

qu'essuie avec son gantelet de métal glacé

le défi du vent

Derrière la cloison sanglote un choeur d'heures noires

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J'ignore cette main qui me froisse l'âme

Je regarde loin dans l'avenir

Hommes du futur vous n'avez pas idée de qui j'étais

je n'en ai pas la moindre idée moi-même

Pour éclaircir les choses il me pousse parfois des poèmes

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Comme ils n'ont rien éclairci je les laisse

à la merci du vent à la merci de l'eau

qui glousse en les traînant au long des caniveaux

sans but sans rêves sans espérance

dans une éternelle partance

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Le «progrès» oui mais sans moi

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De ce qui est contemporain comment parler puisqu'il n'est que haine et chaos Les caciques de la pègre et de la politique s'accrochent aux lieux de pouvoir comme arapèdes à leur rocher en jouant la comédie de la dispute devant les télévisions avant de se retrouver ensemble au même restaurant de luxe à trinquer sur le dos du peuple en se donnant des claques dans le dos

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Ce qu'on nommait jadis mauvaise-foi est à présent la religion universelle Il a pour nom Communication Ceux qui informent leur servent gentiment la soupe Interviewers du faux-semblant de l'enfumage et l'illusion tandis que devant ses écrans le bon peuple bêle comme au temps des rois (mais les rois de la République ne sont que de petits trafiquants sans élégance ni classe)

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De ce qui est contemporain comment parler puisque la liberté se meurt en douce empoisonnée par une propagande subtile plus efficace que celle des tyrans célèbres du siècle passé et qui gauchit l'opinion populaire jusqu'à l'altérer complètement et gommer toute vision de la réalité Puisqu'il s'agit de supprimer jusqu'à la nature humaine qui a fait l'erreur stupide de sexuer les gens

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D'ici peu de la façon dont les choses évoluent on pourra bientôt se marier avec tout ce qui existe dans l'univers Pour ma part j'ai décidé que tôt ou tard j'épouserai ma pierre tombale puisque m'est contraire tout ce qui est contemporain Le plus tôt sera le mieux vu que sur les temps nouveaux il n'y a plus rien de plaisant à dire !

 

 

 

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Funérailles

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Le constat du plancher nu aggrave le silence

des absents dont vont et viennent dans la mémoire

les silhouettes floues Amis Parents arrachés

à la trame lâche des larmes Cierges de cire laiteuse

Pavots cristallins de l'amour Nuit noire au village

Et pâles sourires après les heures de violence

Quand nous serons devenus plus personne

 

 

 

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Que reste-t-il

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Un névrosé à l'oeil brillant a dit la chroniqueuse

à propos d'un acteur moustachu qui séduit les dames

Merveilleux compliment pour un Don Juan

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Les yeux perdus dans les nuages qui emplissent la baie vitrée

au-dessus des toits j'ai vu un nombreux essaim d'oies sauvages

en route manifestement vers le nord

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Demain elles survoleront les forêts et les lacs de Nils Holgersson

les fjords miroitants et les monts abrupts de Norvège

jusqu'aux sites désert qui offrent encore intacte la Nature

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Qui d'autre songerait à ce qui se dit dans ce coeur

Ni acteur ni bavard de radio ni V ou Y d'oiseaux très haut de retour

Un murmure couleur d'alcool doré et d'envoûtements

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Et le triste flamboiement de l'écriture jaillie une âme

pareille à une fillette carbonisée dans l'incendie de sa maison

 

 

 

 

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L'amante mystérieuse

 

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Elle parle à travers des songes inspirés

les soirs de lune rousse

Brûle des lauriers dont la fumée invite

ici bas l'espoir d'une lumière infinie

Tout ce qu'elle approche se dévoile

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Elle s'émerveille d'observer un escargot

Peigne l'herbe fraîche entre ses doigts comme si

c'était dans la crinière d'un cheval

Elle se croit montée en croupe du soleil

et du monde bleu admire entre deux nuages

le clignement poissonneux de la mer

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Elle sait qu'on ne peut l'aimer qu'en renonçant

à comprendre Elle a des cheveux de vent

Pour elle rien n'est insensé pas même la douleur

En elle la grâce du ciel pur sur les montagnes

lorsqu'on plonge au fond de ses yeux

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Sa joie est un parfum Sa présence une énigme

Au jardin elle prend conseil de la fontaine qui s'emplit

volontiers de nuages en fleur Mais aussi se penche

pour entendre babiller les roses les tulipes les anémones

ou parfois telle une fusée s'évanouit très haut dans l'azur

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Son caprice change la mélodie des roseaux

en paysages exotiques Toutes la impressions austères

tiennent concile autour d'elle les jours de pluie

Parfois incarnée au point qu'on penserait la prendre

dans les bras elle se dissipe en un ruissellement de rires

 

 

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Démocratie commerciale

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Singulière maladie que de croire qu'il serait

d'un quelconque intérêt d'informer l'humanité

sur nos états d'âme

Toutes ces bouteilles à la mer de poétaillons

désespérés ressemblent à de pathétiques

prières à quelque dieu disparu

Lui était censé regarder chacun glorieux ou humble

du même regard paternel et intime

Si nul n'apercevait notre génie ou nos mérites

Lui les voyait pleinement et conservait en réserve

la récompense qui remédierait à l'injustice

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Fini tout cela Aujourd'hui le dieu

c'est le regard des médias les louanges télévisées

qui tombent au hasard sur la crapule libérée

de prison qui a pondu son livre – comme

tout un chacun – par lequel il s'indulgente largement

ou sur le chercheur obstiné qui a fini

par trouver le moyen de sauver des milliers de vie

ou sur la jeune putain dont le nom scandaleux

devient le blason snob d'une ligne de vêtements pour bobos

On appelle «artistes» et «poètes» de simples faiseurs

racontant des inepties sur un rythme de ferraille électronique

C'est la démocratie Plus rien n'émerge vraiment La valeur

n'est que ce qu'en a décidé la «promo» d'un clan de publicitaires

Le melting-pot général exhausse l'illettré au niveau du Prix Nobel

Et les tam-tams sont plus admirés que Brahms ou Beethoven

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Où la Grandeur ? Où la Vérité ? Où l'Éthique ? Où la Pensée ?

Ne reste qu'une humanité d'achetés et de vendus.

 

 

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Petite lune triste

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Petite lune triste au front pâle et glacé

viens reposer ta joue au creux de ma main tiède

Ne te laisse pas prendre au nuage d'argent

qui monte de l'obscur fécond en subterfuges

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Je veux t'ouvrir les plis d'une puissante nuit

sur une plus puissante aurore où se fondront les étoiles

Petite lune au front marqué par les bottes des astronautes

qui t'ont laissé leurs artefacts dorés et ne sont plus revenus

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Vois je suis là penche sur moi ta bouille ronde

J'approche de la mer en foulant le sable humide

Main dans l'eau fraîche je disperse ton reflet

qui toujours se reforme

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Comme si tu voulais mélancolique et douce

me donner chaque fois une leçon de poésie.

 

 

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Fonsacrada

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Seule ressource le maigre filet de la source

qui entretient l'étang où trempe un beau saule pleureur

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Au fond de l'eau noire tout un automne de feuilles froissées

macère effacé de temps en temps par les reflets du vent

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À d'autres la tremblante saison des efflorescences

la neigeuse profusion qui parfume les prés reverdis

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A d'autres le réveil des nymphes qui vont baigner

sitôt qu'on a le dos tourné leurs corps nus et lascifs

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en pliant de leurs pieds jolis les imprudents

narcisses poussés au bord de la rive

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Seul repère le babil de la transparence

qui tient vivant le flux dans la nymphée du coeur

 

 

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Désabusé

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Bel ange qui me vomis

j'aime ta musique

harpe viole ou mandoline italienne

selon les heures de ton cœur

primesautier

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Sur toi plane l'encens de l'Invisible

une atmosphère de comédie métaphysique

avec les couleurs prodigieuses de Carpaccio

l'inoubliable dans Venise

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Condamné à toujours d'en-dessous

observer un essor d'ailes et de soies luisantes

vers le néant bleu

devrai-je à jamais peindre ma condamnation

comme le Tintoret ?

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Ma lampe s'éteint avec ton aube blanche

Un fond de café dans ma tasse refroidit

et sans ivresse et noir de lassitude

comme l'encre d'un poème inachevé

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Faudra-t-il boire cette vie jusqu'à l'absence de lie

qu'aucun sens ne récompense

 

 

 

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Viatique

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Bulle irisée

cette âme qui s'élève

pour concurrencer la lune

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Tel qui cherche un regard dans le ciel

devrait orner son rêve des milliers d'yeux d'or

de cet Argus qu'on appelle Nuit

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Brindilles dans le feu mental

brûlez mes pensées qu'il n'en reste que le noir

le plus pur quel qu'en soit le risque

 

 

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Note prosaïque

 

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Nous avons marché à flanc de pente entre les rochers, en discutant de choses qui ne sont pas tout près. Même la nécessité de reprendre haleine tendait parfois à séparer par trop les mots entre eux.

La-haut pareils à des mouflons poilus, du museau quelques paquets de nuages broutaient les crêtes.

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Si les lacets du sentier de contrebandiers sont toujours là, l'interlocuteur d'alors, mon cadet de deux ans, a disparu depuis bientôt deux lustres.

 

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Inexplicable et froid

 

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En fin de compte le bonheur serait d'écrire peu, juste polir un diamant

lorsqu'on ne peut s'en empêcher.

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Une facette rose pour la tendresse, une bleue pour la pensée, plus tard

un peu de jaune pour l'enfance mentale.

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Pas de rouge surtout, en faire un rubis serait aussi insupportable

que d'écouter le silence ponctué du cœur.

 

 

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Hanbury Gardens

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Les jardins dévalent vers la mer.

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Le ciel trempe ses iris bleu pâle dans la source.

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Un oiseau bref d'un cyprès à l'autre passe, il m'évoque une clé qui s'essaierait à trouver la bonne porte.

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Mais mon cœur est un caveau à jamais clos sous les ronces et les orties que nourrissent mes morts.

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Le désespoir n'est pas une raison suffisante pour avaler n'importe quoi.

 

 

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Retour à l'écurie

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À la radio du dimanche, les vieilles mélodies d'un autre siècle, blues à voix pleines d'échardes, Swipesy cakewalk, La Mer, défilent en une théorie de spectres, à la manière de visages retrouvés au grenier dans des magazines couverts de poussière, familiers et sur lesquels pourtant on ne saurait plus mettre un nom.

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Tout ce qu'on sait, intimément, c'est qu'ils relèvent d'années ensoleillées où par myriades allaient et venaient au ciel, en plein jour, les étoiles noires qu'on appelait hirondelles ; où de part et d'autre des «nationales», les troupeaux des champs, cornes levées, regardaient passer des dizaines de guimbardes cubiques, bringuebalantes et pétaradantes, en ruminant sur l'avenir que tout ça nous préparait...

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De temps en temps un klaxon rauque de bête enrouée tentait d'effrayer telle volaille imprudente qui s'obstinait bêtement, les ailes ouvertes, à traverser en courant l'asphalte juste sous les roues, avec un cot-cot-cot-cot-cot-vraaat haletant. C'était drôle, on voyait près des maisons des linges blancs sécher sur des étendages, ou des draps déployés à travers les prairies. Le vent parfois les agitait comme des nuages.

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Soudain me revient l'image du petit château dans la combe, d'une brunette frisée avec qui nous faisons de la balançoire, assis dans une sorte de barquette en fer. De l'autre côté il y a de grandes montagnes pleines d'ombre. Plus haut le pic sommé de la statue argentée du saint, qu'on peut voir briller de tous les point de la vallée comme un phare. Et le col des Moises avec le ciel entre les hautes graminées qui s'enfuit vers un monde inconnu.

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Que ne donnerait-on pas pour, en selle sur Riquet, le brave percheron, revenir à pas tranquille, fers des sabots clopin-clopant, vers l'écurie de ce temps-là, pleine d'un remugle de bouse et de vies de bêtes chaudes et maternelles, pour y trouver un fichu sur la tête, le front appuyé contre le flanc fauve et rebondi d'une belle vache, la Mère Frossard sur son tabouret trois pieds, en train de traire, le seau de tôle galvanisée tintant sa musiquette alternative...

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Jusqu'au moment attendu de la louche qu'elle y plongeait, à même laquelle nous buvions ce lait blanc mousseux, joliment dit «bourru», qui nous vaccina contre la tuberculose, alors que déjà nous pensions aux tranches de pain dense, tartinées de beurre jaune et de confiture d'oseille qui suivraient infailliblement, avant d'emmener aux pâturages communaux les moutons à la fourrure docile où plonger les doigts et les chèvres barbues au fendu regard oblique.

 

 

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La médaille du « réel »

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Que risquer sur ces deux ou trois pages au fil de la plume, que l'émondeur au bout que quelques mois ou davantage aura changées en quinze lignes d'une musique sans ornement ? Séisme après séisme, le raisonnement part en poussière et de la pensée ne restent, telles des ruines antiques ayant triomphé du temps hostile, que les rêves. On s'enchante alors de cette présence d'images qui jalonnent sans expliquer, et dont la transparence de la vie cimente directement les attractions réciproques.

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Ce sont manieurs de lyre de la vieille école, dont le poème vise à rivaliser avec la beauté des roses par quelque chose d'invisible, analogue à du parfum. Chaque écrit ressemble à un arbre qui dans ses branches contrefait, avec la complicité de la brise, le gazouillis des sources blanches sur les graviers volubiles. Ils se piquent, sur le langage, de faire se lever une aurore originelle, une clarté stupéfiante que la cité croyait à jamais disparue. Leur forfanterie leur est nécessaire. Il arrive que leur pari insensé réussisse.

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Petit Poucet sans chemin, choisis de semer tes cailloux clairs où tu voudras, nous te suivrons dans la forêt noire, jusqu'à l'arc de Diane qui trône au milieu des mélèzes, au-dessus de la tonsure qui marque le plus haut de la colline. Là sont les épilobes agitant sous les astres leurs spirales aux duvets phosphorescents. Là circulent parfois des fantômes de brume masqués d'une grimace de regret. Certains, tenant un globe de lumière pâle, escaladent les degrés qui mènent vers les profondeurs du troisième ciel.

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Autour de l'égaré, sous les buissons, circulent sans froisser la moindre feuille morte de capricieuses prunelles d'un vert brillant, comme si rôdaient des bêtes obscures. Qui oserait s'avancer pour écarter du bras les branchages bas, au risque de dévoiler en plein clair de lune bleu la Chose, indéfinissable comme pourrait l'être un cadavre humain allongé sur le ventre et déjà demi-dévoré : cela que nul ne veut apercevoir, qui fait le fond de ce qui est sous le chatoiement divers de tout ce qui existe, l'Horreur, simple revers de la Beauté.

 

 

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Voyage voyage

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L'emportement du vent, des eaux, les images du malheurs des gens dans cette région proche de Tournay où était la vaste maison des grand'tantes au bord de l'Arros : il y avait une avenue du Paradis et nous allions manger dans un petit bistrot près de la gare. La rivière bruissait en face, de l'autre côté de la rue, où était une rambarde en fer bienvenue, car le vin du pays donnait un peu le vertige. Le ravin assez abrupt et les crêtes blanches des Pyrénées aussi.

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Que de Jules Vernes collection Hetzel, en vert, rouge et or, j'ai trouvés à lire là-bas, dans la bibliothèque de rez-de-chaussée ! Du fond de mes souvenirs émerge l'image d'un éléphant, à vapeur, en tôles rivetées, et de la montgolfière de Cinq semaines en ballon. Ainsi ont commencé des voyages extraordinaires, poursuivis avec Hector Servadac, et le secret de Storitz. Tous avidement dévorés, tous m'ont laissé une impression aussi profonde que des périples vécus.

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De la littérature, ensuite, je ne suis jamais revenu. Même les malheurs du monde nous ramènent à cette perte de soi-même.

 

 

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Dit d'outre-tombe

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Ne me parle plus sylphide évanescente inutile friselis que prolongent les feuillages tes paroles tournent au-dessus des choses à la façon d'un nuage d'éphémères au dessus de l'étang miroitant Comment se poseraient-elles pourtant

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Puisque la peau sèche sur les os du crâne une dalle de pierre en guise de ciel de lit humérus croisés sur la poitrine sans qu'on entende rien j'en suis à rire à mâchoire décrochée de cette bonne farce qu'est la mort bien éloigné désormais

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De me fourvoyer encore à rimer des mots sous la dictée du vent comme je fis de mon vivant y consacrant toutes les heures que je pouvais soustraire au quotidien en rêvant de transmutation et de concrétions d'or obtenues parmi les scories

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Auxquelles mes songes en fusion avaient pu donner naissance à force de consumer les faits fugaces de ma vie au fond de moi Passé de lave et de sentiments éruptifs dont le feu ambré tel un espoir quand il se refroidit noircissait sur le papier

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Où il se changeait en une sorte de mâchefer inerte ce que j'écrivais en poussière de lettres insensées se disséminait tandis que la forme d'étrave qu'elles recelaient ailée ainsi qu'une Victoire grecque s'en échappait pour s'effacer à l'horizon

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Me laissant sur le bord désemparé pareil au voyageur arrivé trop tard pour embarquer qui désormais réduit à regarder s'amenuiser la poupe se résigne à ce que les atolls paradisiaques et toutes les merveilleuses aventures promises n'aient lieu qu'en imagination.

 

 

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Matinée

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De droite et de gauche du chemin sur les talus le soleil du matin jette des poignées de soleil avec nonchalance comme si ses rayons n'étaient que foin coupé et de ses aiguilles de lumineux silence pique au cul les petits oiseaux de la forêt voisine qui soudain se réveillent et tous à la fois se mettent à réciter leur prières matinales

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Puis ils se chamaillent gaiement Où va-t-on tresser le nid Où le cacher pour protéger son futur contenu Ici oui Ici Plutôt par là plutôt par là Ici c'est bien ici Et ça dure et ça dure Plus profond dans la forêt le coucou joue à cache-cache lui n'a pas ces problèmes Oeuf abandonné il n'a connu que parents adoptifs

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De petits escargots blancs font grappe au sommet des tiges humides Une araignée file un nouveau polygone entre deux côtés du sentier qui s'enfonce au cœur des buissons La fraîcheur des feuilles vertes vous essuie par moments le visage comme si sous étiez le Christ en route pour le Golgotha Ce qui dans le fond

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N'est pas tellement faux puisque le but est d'arriver au sommet chauve de la butte d'où l'on déploie l'horizon en tournant sur soi-même Miroitement de mer villages blancs dans la vallée ondulations mauves des Maures de l'autre côté vallons pinèdes cristaux gris des Alpilles tandis que dans l'herbe à tes pieds un scarabée mordoré zigzague

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Ce caillou qui affleure est son Éverest cette crotte de bique son trésor Il monte sur l'un glisse retombe sur le dos agite ses nombreuses pattes puis comme d'un coup de reins se rétablit et entreprend de palper l'autre de la pousser de gauche et de droite avec d'inexplicables desseins dans son minuscule cerveau à antennes digne d'un poète.

 

 

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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 19:07

 

 

À la croisée des chemins

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Le dieu biface au croisement t'a laissé seul

routes mouillées sans automobiles

Comme les spectres des acacias se suivent dans ta pensée

qui suit le talus velu du regard

Une ultime alouette prie dans le crépuscule apaisé

Là-bas le village aboie

Lys de pierre son clocher tinte et le vent porte sa prière

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Parmi les gerbes du dernier soleil un lépreux se penche

sur la forme abandonnée d'une nymphe nue

Il écoute la plainte douce de ses lèvres

Dans son cœur de vieillard usé elle brûle telle une étoile

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La plaine s'allume comme au cimetière

un soir de procession funèbre

Tu marches dans ta solitude Si l'on te voyait

on penserait que tu est resté ce garçon d'honneur

qui craignait de piétiner la traîne d'une jolie mariée

morte aujourd'hui depuis longtemps

 

 

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Fleur d'été

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Belle, quand la sittelle

chante au plus dense des pins bleus

c'est que le ciel va s'éteindre

Trempe tes mains transparentes et goûte

au froid naturel de la source

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Ne te soucie pas des frissons fugaces

qui trembleront verts à ton front

ni du tronc de l'arbre qui saigne

son or d'icône silencieux

ni du vol sombre des corbeaux

qui veulent gauchir ton labyrinthique destin

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Va le long du torrent où tombent les étoiles

Hardiment regarde la nuit en burka droit dans les yeux

jusqu'à l'instant de sa dérobade

Laisse la fuir avec sa traîne taraudée aux vers-luisants

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Garde-toi d'écouter le sylphe noir qui pleure sous les feuilles

prisonnier des rêts d'argent de l'araignée

Son sort est d'habiter l'obscur

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Ton corps est une fleur où s'enfoncent les doigts pourpres

d'un démon jusqu'à tes os

Pour lui leur grâce nacrée a la splendeur du marbre

Ta sueur à ses lèvres embaume Pris d'une frénésie

de nickel étincelant

il ouvrira ton âme comme un fruit sauvage

 

 

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Sommeil d'Ulysse

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Les barques des pêcheurs reviennent chargées d'or

à pleins bords

Leurs voiles creusées d'aube claire

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Le ressac ouvre et rabat ses ailes

ramène avec fracas du fond de l'horizon

ses rouleaux d'infini

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Sur la plage Ulysse engoncé jusqu'aux yeux

dans le bleu-noir de son sac de couchage

est encore endormi

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Comme s'il était mort

la brise ébouriffe une touffe de ses cheveux

Sur un rocher lointain gémit une sirène

.

Ne demandez pas quelles épaves de rêves

la mer décharge en vrac sur les rives de son sommeil

.

Entends Ulysse en toi paisible l'écho de ton cœur

ainsi qu'aux oreilles de nacre à demi-enfouies

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Tandis que sur le sable du rivage

à petits pas s'éloigne une mouette d'argent

 

 

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L'absurde poème

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C'est à se demander ce que tu attends et à quoi te sert de meubler de poèmes ineptes cette attente.

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Si encore une rivière de mots, à sinuer entre tes rêves harnachés de formules tantôt cendres et tantôt incandescentes, pouvait irriguer un peu ton désert !

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Croulez, plumes d'autruches vertes de mes haies, fleurs et baies, parfums et poisons, au long de l'onde claire où se regardent les étés !

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De sous le marbre sur l'écran d'une nuit infinie, je vous contemple à travers ce qu'il reste de mes souvenirs tandis que mes os se délitent, dont il ne restera pas même un tibia propre à sculpter quelque kéna.

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Les nuages continueront d'errer au-dessus des blés, épis bruissants comme serpents à sonnette, ondulant sans plus garder trace du vent aux vagues dorées, que de ma vétuste et spectrale présence.

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Ici se lit cette chose innommée qui trace à l'encre nocturne une phrase chargée de vie qui commence par aime et qui, durant santé, finit par ort, ce qui en allemand a le sens d'endroit.

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Pardonnez à cette douleur sans souffrance, pardonnez-lui quelques jeux de mots incongrus : elle aussi a besoin, comme tout un chacun, de justifier son insensé sourire.

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Quant à ce poème, si poème il y a, n'était le cœur ainsi qu'écrivit un mien ami plus avancé en poésie, je l'eusse jeté volontiers au panier.

 

 

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Mauvaise musique

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Cette nuit au ricanement désolé au cœur de l'exilé

comment comprendre les voix mêlées

de ses démons et de ses anges

si proches qu'on les croirait dans notre oreille même

et l'instant d'après tombées d'une incommensurablement

distante galaxie Coup de poing cruel à la face

de l'esprit pour ainsi dire

Mais pas une raison pour en appeler à la pitié

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Il n'y a de pitié ici pas davantage

qu'il n'y a de justice Ah les hommes sont forts pour inventer

des syllabes organisées en dépit de tout sens

J'en entends certains dire justement qu'ici

leur vie est plaisante au point qu'ils y tiennent

Qu'ils sont fort chagrins d'un jour devoir

l'abandonner De laisser leur être quitter le temps

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Voilà bien une singulière violence

Comme on arrache son jouet préféré des mains d'un enfant

Moi on ne m'arrachera rien
J'ai tout et tous aimé hormis le vivre en soi

 

 

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À moi conte deux mots...

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Que comprendriez-vous si j'écrivais ici

qu'il s'ouvre une nuit dans la nuit

pour moi expressément

ornée d'une étoile de solitude aux airs

de beauté morte comme

empoisonnée par sa propre lumière

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Une nuit à l'âcre odeur de coriandre

Une plaine obscure hérissée de glaçons

acérés et tranchants comme couteaux de cristal

Il fait froid dans ma poésie Il fait froid et douleur

L'inspiration couvre de son blizzard

l'ancienne musique en sol mineur où affleure

le quatuor avec piano Opus 25 de Brahms

.

Une nuit en laquelle il n'est personne pour savoir

que je ne suis à peu près rien Juste quelques vers

jetés sur le papier en hâte avant que les fleurs

les montagnes les mers et tout ce et tout ceux

que j'ai trop aimés ne disparaissent de ma vie

en même temps que moi et qu'il n'en reste

.

qu'une étoile aux airs de Blanche Neige blême

empoisonnée par le fruit de sa propre lumière

 

 

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Rencontres au marché

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S'offre à la clarté gracieuse du dimanche

la rue simple avec passants et chiens pissant

automobiles inanimées au long des trottoirs

Au carrefour un embouteillage klaxonne à qui

mieux mieux À sa fenêtre un homme

soigne son bac de rouges géraniums

.

Allons au marché tellement plus joyeux

que les rayonnages à perte de vue des hypers

entre lesquels circulent avec des caddies grillagés

d'inox mille têtes mornes sur des corps fagotés

Pressons le pas pressons-nous le temps manque

.

Entre les étals sans excès ordonnés les maraîchers

vantent leurs légumes Les charcutiers les bouchers

ficellent des rôtis taillent dans les terrines parfumées

On se connaît On prend des nouvelles des absents

L'étalage du quincailler déploie mille modestes merveilles

.

Je discute de Malcolm de Chazal avec un immigré

de Mauritius Puis de tagines avec un vendeur de menthe

et d'herbes fines d'Agadir Puis de Cesària Évora, de la

morna, du batuque avec un grand noir du cap-vert

qui parle avec un reste subtil d'accent portugais

.

Tout cela se passe place de la Réunion autour

de la fontaine tarie Le fromager auvergnat et sa femme

en tabliers à carreaux bleu-ciel vendent du vacherin rose

à deux barbus patibulaires avec une femme en burqua

Ils me sourient et disent en pur arabe que c'est leur fromage

.

préféré et tant pis pour le prix La femme en noir

son porte-monnaie à la main hoche de la tête

Ils s'en vont d'un pas traînant vers la rue des Orteaux

Peut-être tout à l'heure jetteront-ils une bombe dans une

école Ou peut-être sont-ils seulement de braves gens

.

Comme il est triste qu'on ne puisse pas savoir...

 

 

.

 

 

 

Exaltation de juillet

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L'aurore qui peint de lumière l'écorce

des pins maritimes donne envie de jouer

sur les rochers cernés d'eaux-basses avec les mouettes

aux yeux fermés que les vagues bercent dans leur sommeil

et les poissons qui jamais ne ferment les yeux

et dorment en scrutant inconsciemment

les vagues transparences vertes où bougent les chlorelles

.

Rêve d'enfant d'arriver à cueillir un oiseau sur l'eau

Mais ne crois pas que chacun d'eux somnole dans sa plume

Ils se dorent au soleil levant et sont prêts à claquer de l'aile

et s'envoler au moindre geste de ta part

Reste donc tranquille Communie avec eux avec la mer

avec la nature que tu sais en train de disparaître

.

Le vent doux t'apporte son respir aux nuances d'anis

Une dernière étoile là-haut plane dans l'air tiède

attendant le pygargue qui bientôt devrait la remplacer

Ton vieux corps comme l'étoile un instant n'a plus de limites

L'horizon s'honore d'être par ton regard perçant visité

La théorie des nuages qui vient d'Italie entre les montagnes

a l'imposante et solennelle lenteur d'une procession cardinalice

.

À cette heure déserte aimer semble facile.

 

 

 

 

.

 

 

 

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Égalité

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N'étaient les jeux du cœur combien

les humains s'ennuieraient Quel serait

l'intérêt de la mode qui penchait à l'instant

ces deux minois de jeunes femmes contre

la devanture du marchand de chaussures

.

Ne passons pas non plus sur toutes ces beautés

qui n'existeraient plus ni au cinéma ni

sur les couvertures des magazines ni vaillamment

imitées grâce à de magiques artifices

dans les rues Chacun chacune avec ses armes

.

L'attraction des parfums et des voix serait dissipée

Les téléphones à SMS deviendraient quasiment

inutiles On n'aurait plus personne à comparer

aux roses qui déclosent leur jupe au soleil

ou dans le vent coquin des bouches de métro

.

Plus de pistil pourpre Plus d'étamines noires

Plus de mirages promettant le paradis

Plus besoin d'aimer Nous serions enfin égaux

 

 

.

 

 

 

 

Ersatz de parabole

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Dès ma naissance il est de fait

que je me suis retrouvé devant le monde accompli

.

Tel était l'ordre des choses La recommandation était

d'apprendre à s'y conformer de son mieux

.

Moi je ne pouvais pas - au point d'en tomber malade -

alors j'ai pris ma langue maternelle comme on jette

son baluchon sur son épaule

et mon esprit s'en est allé voyager avec le capitaine Achab

avec l'Appel de la forêt Quentin Durward L'iris de Suse

Le Tueur de daims ou le dernier des Mohicans

.

Après mille et mille voyages à travers tout

ce qu'il existait d'imprimé à ma portée et au-delà

j'ai pensé voguer sur la musique à la façon du Hollandais

Volant Après quelques années la mer des Sargasses

et la figure de proue qui se détache et tombe dans les flots

.

J'ai repris la langue J'en ai taillé des plumes d'oie

en relisant Nils Holgersson Puis je me suis envolé jusqu'à

l'Île Verte où désormais je vis avec mon amour

.

Les jours où le ciel est clément avec une de mes vieilles plumes

j'écris un poème – histoire de parachever les choses

avant de devoir quitter mon ermitage.

 

 

.

 

 

 

 

 

 

Le gâtisme de Monsieur est avancé

.

.

Je suis l'homme d'un monde englouti et d'un autre

que je n'arrive pas à déglutir

On me dit qu'il faut m'adapter Que je dois me mettre

à la mode – me résigner à ce que tout change

en mal Que tu es un vieux radoteur et comme

tous les vieux radoteurs tu dis à qui veut l'entendre

que c'était mieux avant...

.

C'était mieux avant On s'aimait on se haïssait

au village et sans doute depuis des siècles

mais c'était – comme on dit - «bon enfant»

.

Le temps passait lentement sous l'orme

où les amoureux venaient se prendre par la main

pour aller s'embrasser derrière les roseaux

La fontaine chantait avec éclats de nuages

sans fin s'arrondissant s'élargissant dans son bassin

.

J'y plongeais mon visage pour boire à sa transparence froide

et le masque du temps diffracté se détachait de ma face

comme des écailles qui vous tombent des yeux

.

J'en raconterais volontiers bien d'autres mais ça prendrait

couleur de légende et vous diriez que je suis gâteux

(Ce qui est précisément le cas mais je m'efforce

il est vrai sans grand succès de le cacher )

 

 

 

.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Survoler

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Ah comme j'aimerais survoler tous les problèmes

Les pays qui se fracassent les uns contre les autres

ainsi que banquises au dégel (Réchauffement climatique

évidemment) Les gens qui s'étripent à plaisir

à cause d'intolérables différences et d'un sombre passé

.

Avoir ce regard surplombant ce cœur compatissant

et détaché des vrais intellectuels et autres

animaux à sang-froid J'écrirais des poèmes émouvants

qui tireraient des larmes à mes lecteurs

Dans les universités de jeunes gens en m'étudiant apprendraient

comment on doit être sensible Pas trop bien sûr Juste ce qu'il faut

pour se donner l'absolution à soi-même et retrouver

la paix face à tous ces malheurs auxquels en vérité

il n'existe pas de remède

. Mon malheur à moi (être stupide

vulnérable incapable de se décoller du plancher des vaches)

c'est que la moindre colonne grecque au soleil

me fait monter les larmes aux yeux Le moindre moustachu

qui trinque dans une taverne m'emplit de mélancolie

à l'idée que c'est encore une vie que je ne partagerai pas

.

Et ne parlons pas – si parlons-en – de la conscience que j'ai

d'avoir conscience de la terrible violence d'émotions

qui remonte comme un tsunami de mes profondeurs

lorsque j'aperçois une jeune mère et son nouveau-né

Tout ce qu'il reste de grâce et de beauté à l'abominable

humanité !

 

 

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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 09:08

 

 

PROSE POLITIQUE

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Étrange de voir la cité disparaître... On inscrit sa devise tricolore aux frontons des écoles qui l'avaient «zappée» lors de leur construction. En un temps où il n'était nul besoin de la rappeler pour qu'elle existe dans tous les esprits. Où le symbole du drapeau n'était pas piétiné par la populace populassière.

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Le présent des peuples désormais, grâce à la télévision, et aux autres médias aussi, est en train d'être entièrement absorbé par la sphère privée. L'espace public se rétrécit comme peau de chagrin. Avec lui la liberté insidieusement s'altère, l'égalité dont le peuple se gargarise, s'éloigne. Ne demeurent que les préoccupations intenables d'une illusoire fraternité qui croit être un médicament à gommer les différences irréductibles entre humains.

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Ce qu'on appelle «démocratie» devient la privatisation des partis, qui d'eux mêmes aujourd'hui trouvent naturel de se dire «familles politiques». Et justement au sein de la famille, nous sommes dans les relations privées, et lorsque le pouvoir s'y intègre, mafieuses. Les créations de la culture sont juste bonnes à consommer, au jour le jour, comme les poèmes sur internet. Les cosmos les plus technologiquement avancés, redeviennent psychiquement d'immense tribus de l'âge de pierre.

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Jadis, dans quelques moments démocratiques, la sphère publique était le théâtre des «conseils». Là se décidaient les choses, et la force de la parole primait les envies, caprices éphémères, désirs personnels. Les conseils sont un système défunt. J'en veux pour preuve que de nos jours c'est tel ou tel parti qui, contre tous les autres citoyens, s'applique à faire élire son président, lequel favorise ouvertement sa famille, car il n'est plus «symbole de la nation», mais père de son peuple (de gauche, de droite).

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Cette situation instaure un mensonge permanent. Le père du peuple dit : «Le peuple m'a élu parce qu'il veut ceci, ou cela...» Mais le peuple ne s'est rallié à un parti et à des promesses que comme des enfants de divorcés à qui le père promet des glaces ou des sucettes, à condition d'être préféré à leur mère. Et sitôt que l'argent manque les enfants se détournent. Les partis sont une gestion de consommation politique éphémère, animale, pour d'immédiats besoins, quand la chose publique nécessite une réflexion et des choix collectifs à long terme.

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Les partis politiques fusionnent alors avec l'esprit de l'une ou l'autre religion. Leurs affidés ne pensent plus librement. Il n'y a plus d'égaux, mais les «bons» et les autres, méprisables et insultables à merci, voyous qui ne sont pas de la famille ou que leur opinion bannit. Cette situation recèle le germe de tous les totalitarismes.

 

 

 

 

 

 

 

 

«HORIZON CHIMÉRIQUE»

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Un peu de joie t'aurait fait du bien aujourd'hui. Un poème né sur la vitre rose de six heures, que traverserait le chant éperdu d'un merle. La voix acide d'un enfant, verte comme un brin d'oseille sauvage.

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Juste pour croire

pour croire que le monde pourrait être ami

et non pas une sorte d'évier plein de vaisselle sale

qui sent le poisson avarié le torchon moisi

les mots si rances qu'ils sont méconnaissables

au point qu'on n'ose plus en tartiner la page à l'heure du café

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Par quel bout qu'on prenne ce qui vient, naïf qui croit changer l'ordre du monde ! Touchez au château de cristal, pouf ! il se défait et retourne au chaos pour des millénaires. Changer les choses exige la grâce de celui qui tente d'ôter sans un souffle une carte de la construction, à l'endroit seul où sa fonction dans l'équilibre s'était dissipée.

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Juste pour croire

pour croire qu'il pourrait exister un amour

Non pas un amour qui se peint les lèvres et susurre

qui sent le sexe pourri et le torchon qui brûle

et passe des mots tendres à l'insulte si rapidement

qu'on ne sait plus si c'est enfer ou paradis à l'heure du coucher

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Oui, vraiment, un peu de joie t'aurait fait du bien aujourd'hui. La voix acide d'un enfant, verte comme un brin d'oseille sauvage. Un poème écrit du doigt sur la buée rose d'un corps endormi, que traverserait éperdu le chant de notre désir.

 

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D'UNE VIE BANALE

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Il est vrai que j'ai eu jadis un firmament constellé. Il y a longtemps. Le ciel qu'essuient les bambous frissonnant la nuit près de ma fenêtre est sans étoiles. Quelque noir et gigantesque vespertilion, avec de joyeux cris inaudibles, les a gobées. Ou peut être est-ce un léviathan, un orque chantant, une âme que nul ne peut accompagner. Vaste comme l'effrayant silence de ces espaces infinis...

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Hurlement ou plainte du papier immaculé, à qui fera-t-on croire qu'on puisse l'entendre ? Et quand même ils seraient entendus, déborderaient sur la réalité à la manière d'un fleuve en crue, tendraient à chacun le miroir de sa propre existence, en quoi cela concernerait-il quiconque ? S'enfoncer dans la conscience des choses, c'est s'enfoncer dans l'erreur de la pensée, tare du génome humain.

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Décérébré, un peu comme après des séances d'électrochocs, il revivait chaque jour comme le premier jour, incapable de s'accoutumer à son lot de souffrances, d'abominations, de traîtrises, de pièges, d'horreurs. Un don qui eût été merveilleux s'il eût pu n'apercevoir que les beautés et les douceurs du monde, ne pas être contraint de constater qu'elles ne sont qu'une spirale de nacre infime sur le littoral hérissé par le tsunami du réel.

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Elle avait une voix si ensorcelante. Un visage d'ange. La taille flexible et des hanches digne de la plus élégante des amphores. Les fées visiblement s'étaient bousculées pour se pencher sur son berceau... Quelque Carabosse au dernier moment avait dû lui donner pourtant le goût du sang. Bref, c'était une femme.

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L'ombre qui te surveille et qui guette ton moindre faux-pas, c'est toi. Entends-là faire grincer le parquet la nuit, en arpentant le salon de long en large ! Elle s'impatiente.

 

 

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AUTOMÉDICATION

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Ce que vous voyez dans mes regards, du gris de l'infinie tristesse, c'est de la pluie.

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Serais-tu le dernier des Mohicans - ou plutôt le dernier des Atlantes, qui retient sa respiration pour plonger visiter les ruines de son cher pays englouti ?

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Il existe des séismes intellectuels, suivis par des tsunamis de modes : des failles mentales s'ouvrent au-milieu des peuples, où basculent ceux qui sont du côté sans issue - fût-il, comme il arrive le plus souvent, celui de la raison.

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Vous ne pouvez rien contre ce qui désespère le poète, sinon l'oublier. Chaque mot si soigneusement, inutilement placé.

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Il regardait les avions décoller, avec envie, sans envie. Il savait qu'ailleurs, la pluie serait la même, et la peine, et la mort. Ailleurs n'est qu'un mot pour faire rêver, car n'existe que dans le rêve ce ciel que les avions partent rejoindre.

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La terre se remplit. La mer se vide. Fin avérée de l'équilibre, quand ?

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Qu'il me reste un peu d'art, pour anesthésier ma longue agonie.

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PERSISTANCE DES CHOSES

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Observe du coin de l'oeil, sans bouger, les choses au crépuscule du matin, dans la pénombre de la chambre. Au moindre signe de réveil, au plus faible craquement, elles reprendront leur place. Et de fait, ce sont elles qui t'observent pendant que tu dors. Entre elles, en silence, par une sorte de télépathie, elle s'interrogent : Est-il de la même nature que nous ? Pourquoi le seul mouvement de ses paupières nous pétrifie-t-il sur place ? Va-t-il ressusciter ?

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Comment leur expliquer ce qu'est vivre à ma façon, à eux qui ne meurent pas. L'usure les atteint si peu, alors qu'elle me mine seconde par seconde. Sur l'étagère, l'Astragalizonte n'a pas une ride, mon trisaïeul la regardait déjà. Ces statuettes d'ébène, c'est le grand-père de mon arrière-grand'mère qui les a ramenées du Rajasthan. Passons ! Il y a peu, dans une vitrine, j'admirais des petits chevaux de bronze mycéniens. Aussi vieux qu'un couteau de Minusinsk à manche de cerf...

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Agir, bouger, voyager, se trémousser, a-t-il tant d'importance, en comparaison de leur quasi-éternité contemplative ? Façonnés de nos mains, ils durent plus longtemps que nous. Nous serons en poussière qu'ils seront encore là pour témoigner de nos talents. Il se pourrait même que ce poème fugace, tracé un jour de dépression, me survive de quelques années !

 

 

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COMME LE PÂTRE D'APULIE

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Étourdi par le mistral, vieil olivier pourrais-je être, sur la pente. Un tronc tors, travaillé par le temps et les météores, me tiendrait enraciné indissolublement au sol natal. D'où je serais, on verrait le golfe bleu parcouru de frissons argentés ou verts, attestant que mon feuillage est parent de celui de la mer.

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Selon l'humeur des nuages, le pré parfois assombri me consternerait passagèrement, mais chez moi le dieu au quadrige éclatant finit toujours par triompher jusqu'à l'autre pile de l'arche du firmament, et lorsqu'il y parvient la nuit déploie pour lui son trône d'or et ses draperies de pourpre afin qu'il s'y endorme dignement.

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Arbre d'Athéna, j'aurais des pressentiments, je frémirais du bruissement de l'avenir. À ma mort, les amants fidèles menuiseraient leur lit dans mon bois, les sculpteurs dans ses veines brunes décèleraient, pour le rendre évident à la gouge, un visage divin.

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De ce qu'il resterait, on ferait des gobelets pour le vin, de vastes plats incurvés pour le blé sucré, des couverts à salade, des petits chevaux taillés, que sais-je ! Ainsi me diversifierais-je dans la mort en objets du quotidien, tandis qu'un surgeon vert discrètement ranimerait ma souche.

 

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AVERSE DE RENCONTRE

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Tiges de pluie, asters à l'envers dans la poussière épanouie, par l'éclaircie les étamines du soleil se disséminent, sur les toits métalliques, l'eau luisante tambourine d'impatience avec ses doigts de bébé limpides. Tends-lui ton visage, qu'il ruisselle d'un peu de fraîcheur céleste. Les larmes des anges sont pure lotion de jouvence.

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Odeur de mouillé, du jardin les roseaux et le gazon coupés exhalent un parfum de rut printanier, dans les champs voisins la nature, nymphe au corps de vent, se roule dans les hautes herbes à senteur d'aisselle amoureuse. Les oiseaux frémissants se poursuivent d'orme en chêne, plumes excitées, crêtes ébouriffées, foufelles folles dans les frondaisons !

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On dirait que les hormones se ruent ainsi qu'un torrent de vin de glace dans les fibres du paysage,

y fomentent l'ambre d'une aurore qu'annonce en scintillant l'alouette, fausse étoile. Blé en herbe, la mer. Petites momies futures, les épis en gestation. Sur ses cannes anguleuses, la biche se retourne pour savoir si son faon flageolant la suit. Il râle doucement pour du lait.

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C'est l'heure d'une promenade à travers les bois, seuls côte à côte, muets et mâchonnant des capitules sucrés d'esparcette. Ferme, ton corps, parfois contre le mien avec la souple tendresse de qui est disposé à consentir. Mes pensées errent dans tes yeux ainsi que reflets de ciel dans le vert de la rivière. Le temps passe, l'averse s'évapore. L'amour demeure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HEUREUX ÉVÉNEMENT

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Êtres égarés, ils croient aimer, l'Autre est un miroir où quelques temps ils se voient avantageusement reflétés. Puis le mirage se dissipe et l'oasis se change en désert avec dunes. L'expérience étant sans profondeur sinon leur peine d'être coupés de la confirmation de ce qu'ils ne furent au reste jamais, ils recommencent. De la même façon. Pour le même résultat.

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À cet «amour»-là, nous n'avons jamais cru. Une seule étoile du Nord a toujours suffi à nous orienter. Une collection d'émotions ne correspond pas à ce que nous nommons « vivre ». Nous ne sommes pas des amateurs d'incendies. Seuls les presque-insensibles ont besoin d'être brûlés pour s'éprouver en vie. Nos passions à nous sont aussi calmes que des rages froides.

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Près de moi, la lumière de la rivière éclaire ton visage. Le reflet du temps qui passe s'y attarde, s'y éternise. Ta main fine se connecte à la mienne. Une brise venue de notre lointaine enfance souffle sur nos cheveux en avivant une étincelle de confiance obstinée. Après la nuit, du sommeil nous sortirons étonnés, l'esprit étourdi d'une lucidité neuve, et parlant toutes les langues.

 

 

 

 

 

SONGERIES VARIABLES AVEC ÉCLAIRCIES

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Qui savait quoi ? Qui a fait quoi ? Questions permanentes de ceux qui ont gardé un pied dans la Cité. Elle n'auront jamais de réponses vraies. L'exercice du pouvoir rend immoral, menteur, avide, hypocrite, insensible, cruel même. Et soupçonneux. Tout citoyen qui, en démocratie, a le pouvoir de voter, par contamination infailliblement acquiert ces caractéristiques. Excepté les demeurés.

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Les nouvelles du matin, ce sont a) les meurtres et les assassinats de la veille, b) les catastrophes plus ou moins naturelles, plus ou moins prévisibles, c) les victoires sportives, d) la météo, e) les amours des peoples. Sur les grandes découvertes scientifiques, rien. Sur les événements de l'autre face du globe, rien. Sur ce qui arrive à des peuples entiers, rien... Dormez, bonnes gens. Tout baigne...

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Donner un sens à tout – alors que tout fait non-sens -, pousse aujourd'hui à tout risquer. Non sous la contrainte de la survie comme Miltiade à Salamine, mais par simple besoin d'exister-connu, comme le skipper qui se lance dans un tour du monde en solitaire, pour la gloire d'être revenu des émotions, nageantes sirènes de danger, qui hantent les quarantièmes rugissants.

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Depuis quelques lustres, «ils» n'aiment plus l'ordinaire. La paix, la sécurité, les rapports simples, la droiture et ce qui tourne rond, les ennuient. Leur mot pour ce / ceux qu'ils admirent est «déjanté». Cependant, ils n'aiment rien tant qu'en uniformes t-shirts de supporteurs, hurler tous ensemble en faisant les mêmes gestes, avec les mêmes peintures sur la face.

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Si quelque chose par les médias a retrouvé sa position dominante, c'est la violence de l'émotion. La triste société riche et occidentalisée, qui avait brièvement cru pouvoir se diriger vers un fonctionnement éclairé par la raison, par l'information impartiale et honnête, par l'instruction des peuples, est revenue à l'âge de pierre, démagogie consciente en plus.

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Je revois, d'Olympie, cette statue grecque qui sans yeux regardait au-delà de moi, sans doute scrutant de ses cavités d'ombre l'ombreuse arche de l'Hadès, sous laquelle peut-être elle songeait mélancoliquement, dans sa tête de marbre, qu'il me faudrait passer bientôt. Certaines réussites de cet art hellénique sont si puissantes qu'elles ont, non seulement traversé les siècles, mais conservé la faculté de Galatée : rendre le spectateur amoureux de leurs formes de pierre.

 

 

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APHORISMES POUR UN S.M. DISPARU

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Souple, à l'image du bambou dont on fait les flûtes, mais sans aller jusqu'à plier.

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L'humanité ne m'est pas sympathique : je me connais trop bien.

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À ceux que révulse le politiquement incorrect, je recommande d'éviter de rencontrer leur heure de vérité. La fête ressemblera fort à l'épreuve de l'Aïd-el-Adha !

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Celui qui veut éviter le sang au prix de la justice et de la liberté, finira dans le sang.

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Que feront les humains lorsqu'ils n'auront plus de différences entre eux ? Plus de folie des sexes, plus d'ambitions, plus d'intelligence. Combattons avec vigueur ces différences, pour qu'elles perdurent !

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La «nature», la «création», tout cela existe à la manière de «dieu». Nous lui avons inventé des lois, que nous avons ensuite perturbées avec beaucoup d'application. Cela fait songer aux dinosaures qui ont régné sans partage, se sont follement multipliés, et mis debout avant de s'éteindre. On dirait que l'univers ne se plaît guère aux excessives réussites !

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Que reflète-t-il, ce ton tantôt gémissant tantôt hyperviolent de la majorité des chanteurs du XXI ème siècle ?

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Le jeu de l'amour et du hasard, c'était en paroles. Le jeu du sexe et du hasard, c'est sur internet. Certains précurseurs pratiquent déjà le jeu de la mort et du hasard. C'est n'importe où.

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Quand fléchit le souci de la «gloire de dieu», il ne reste que la gloire de l'homme. Chez nous, ce sont les «médias», la télévision surtout, qui en donnent l'onction. Point d'éthique, moins encore de morale. Saint ou crapule ignoble, bafouilleuse au téléphone ou romancier génial, peu importe. La seule valeur, c'est être parvenu à se faire remarquer. Pour ne plus être «personne», comme disait récemment une jeune personne qu'on appelle pudiquement call-girl.

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Tous sans repères, ou sans scrupules... En excepterons-nous la personne qui «vit en poésie»?

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Ciel de pluie caressé par les bambous dans ma fenêtre. C'est l'hiver depuis si longtemps qu'on se demande si nos souvenirs d'été ne sont pas des rêves. La bambouseraie du Mandarin, son ruisseau ensoleillé, les filles nues en barques qui s'aspergeaient avec des rires fous, et l'eau bleue qui sous les chênes s'en allait vers la mer. Temps révolus et flûtes muettes.

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SALE TEMPS

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Il y a des journées dont le soleil est en feuille d'acanthe, d'autres en coussin de belle-mère. Même un capuccino embaumé, au goût ressemble à quelque variété de vinaigre. Les mots piquent la langue, laquelle pourtant n'en peut mais !

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Petite Astragalizonte dorée, jette tes invisibles osselets, que le plein se réconcilie avec le creux. Que l'air enfante une fleur de chardon bleu, pour d'élégants chardonnerets aux joues rouges qui se piquent d'être polyglottes et de savoir les chants de tous les oiseaux...

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Il existe des poètes pareils à ces passereaux multicolores. La plupart cependant, plutôt araraunas, Dans l'ombre de la jungle urbaine, avec sa canopée de tours, s'adapter pour survivre leur est un combat de tous les instants. Souvent, leurs couleurs perdues, ne reste que l'homme.

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Se refuser à un chant monocorde à voix douloureusement rouillée. Inutile de rajouter aux matins d'enterrements, avec leurs thrènes oxydés, leurs cloches bêlantes, leurs idées tranchantes comme des bistouris, ce calme désespoir qui suinte par tous tes pores.

 

 

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FUTILITÉS ORDINAIRES

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Une inclination pour les élans invasifs : admirables, les débordements qui font miroiter la campagne environnante. Quand les pommiers debout dans l'eau du ciel se regardent à l'envers. Hélas, tout est détérioré dans la cave remplie d'eau.

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Terrible beauté, qui stupéfiant détruit les précieuses reliques aussi bien que les vieux rossignols inutiles, dans nos profondeurs. Sa gloire, rosée lustrale à laquelle, après avoir écumé les cauchemars de la nuit, nulle aurore ne résiste.

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Ce jardin n'est pas public. J'y mêle à ma fantaisie salades frisées pourpier chrysanthèmes radis giroflées patates des incas gombo quinoa tokinogawa glaïeuls tétragones, toute fleur qui me passe par la tête. Il est ma solitude.

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Ce que je pense, échappe. Source qu'on ne peut capter ni canaliser en phrases. Ici sa transparence devient froide jusqu'à l'invisible, resurgit du noir ailleurs, telle de sa grotte une fontaine de Vaucluse qui glace la main aveugle.

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Vous n'aimez pas mon poème ? Même la lune, au vrai, n'en est pas étonnée. Il ne vous a pas choisi. Il ne se laisse cueillir que sur le mode d'un bouquet d'écume irisée. Son errance est réservée au nageur de fond qui ne redoute pas l'onde.

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La lente et secrète énergie qui fait pousser les tiges, s'ouvrir feuilles et fleurs : la même dans la langue du poème. Métaphore d'une sève couleur de champagne, le flux de l'inspiration puise dans la nuit minérale de la Terre - puis agit..

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MIDI

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Je préfèrerais les façades au long de la jetée paisible d'un village. Les tavernes regardent la mer pâle et d'un bleu lisse de fumée qui se dissipe en approchant de l'horizon voilé. Une colline verte surplombe les maisons, avec des pans de mur clairs sous les frondaisons redondantes. Air tiède, qui circule mollement en agitant parfois les bannes et les parasols...

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Les barques colorées, dignes d'enluminures d'ex-votos pour chapelles de marins, sont tirées sur la grève ou hissées sur des bers. Le printemps commence à pétiller blanc et rose dans les arbres fruitiers des jardins. Près des blocs de rochers brise-lames, de temps en temps un poisson claque de la queue hors de l'eau pour saisir son propre éclair.

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Au seuil des maisons, les grand'mères assises dans l'angle d'ombre de la porte échangent des recettes de soupe aux herbes. Au fond de la pièce, un remuement de casseroles atteste que quelqu'un cuisine. Toute la rue se parfume de fragrances de midi, ail, fenouil, grillades diverses, senteurs immémoriales d'activité humaine qui patinent l'air !

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Sur la table de bois blanc marquée de multiples ronds entrelacés, les verres embués sont jaunis d'anis liquide. On parle beaucoup et bruyamment, de préférence pour ne rien dire de grave, seulement pour le plaisir de manifester qu'on est plusieurs, que l'élixir apéritif concilie. Les jolies femmes rient très fort pour qu'on les regarde. Dans leurs yeux brillants les hommes se voient en train de rebâtir le monde.

 

 

 

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DÉPLOIEMENT

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Il venait, une fleur de lumière à la main, lui effacé comme s'il n'était personne. On ne voyait que cette corolle, lys ou magnolia selon l'éclairage, en dehors de quoi tout n'était qu'ombre.

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Dans une balancelle dont la légèreté soulevait la houle, avant que soit le jour il lançait le maillage de son épervier sur les reflets argentés des étoiles, pour en recueillir quelques uns avant que l'éclat des sommets immaculés ne les éclipse.

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Brandir nos rêves de nature ainsi que mélèze ou cèdre leurs branches velues, et structurer le bleu à peine orné de quelques nuées vagues, quel programme !

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Tout est à vivre. Mais on peut en trier les souvenirs.

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Mon admiration va vers ceux qui disent oui. Parce que j'en suis très souvent incapable. Consentir et se soumettre sont pour moi synonymes.

.

Comment croire à la fraternité de ceux qui haïssent leurs semblables pour peu qu'ils soient favorisés par la Fortune ?

.

Sanlùcar de Barrameda, les rues blanches de midi et dans l'ombre des patios le ronflement des guitares gitanes. La musique populaire et la lumière andalouse. Sur les portes de bois les grosses serrures de fer. Et ce parler nonchalant de la chaleur négligente, en goûtant le vin doré des bodegas, contre les murs frais desquelles les tonneaux sont empilés jusqu'au plafond. La vie en relief.

.

La poésie, toujours, le poème, une heure, un jour. Avec de la chance. Alizé ou rafale.

.

Écrire pourquoi, sinon pour célébrer l'écriture, glorieuse en elle-même et par elle-même ?

 

 

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INVISIBLE PRISON MENTALE

.

Rassurant – tellement rassurant, lorsqu'on peut se dire qu'on a en soi tous les signes d'appartenance à un clan, à une région, à un peuple. Autrefois cela se traduisait par des costumes et des coutumes, par des patois particuliers. L'intensité de la présence de la mort, de l'Ankou qui rôde, de l'ange Azraël, de la Moire, d'Isis, d'Izanami, de Kâli, donne l'impression de faiblir quand des symboles collectivisent la solitude foncière de l'être humain.

.

Primates asservis à leur tribu, ici les supporteurs d'une équipe sportive prêts à se faire tuer pour elle, là les fanatiques d'une religion, d'une «star», là encore les affidés d'une confrérie, ou d'un parti politique. Tous sont prêts, même les intellectuels et les scientifiques, à abdiquer instantanément leur libre arbitre, à le troquer contre le sentiment d'invulnérabilité, d'éternelle jeunesse et d'immortalité qui plane sur les vastes messes collectives.

.

Le reste du temps, hors manifestations ostensibles entendons, le sentiment d'appartenance leur suffit. Il conditionne toutes leurs pensées, toutes leurs réactions, tous leurs jugements. Pour eux le monde s'est changé en pour et contre, comme s'il s'agissait de pour la vie contre la mort. La moindre contrariété les voit vilipender violemment le contradicteur le plus doux et le plus raisonnable. Leur peur de mourir domine leur réalité.

.

En face de cela, hors les murs, observant les choses depuis son exil, se trouve celui qu'on dit poète. Seul, il ne consent pas à hurler avec les loups, à aboyer avec les cynocéphales, à se plier aux idées si confortables de la mode, aux discours par lesquels la société se rassure contre ce qui la mine, y compris au cimetière rassemblée autour du goupillon ou de l'édile. Le poète sait ce que sont les mots. Même la menace d'un fusil ne lui fait pas prendre les vessies pour des lanternes.

.

La mort est sa compagne de toujours. Trop terre à terre, le poète n'a pas assez d'imagination pour se faire peur avec des fantasmes d'après. Il sait qu'il n'existe pas d'autres paradis que cette vie-ci, dont les humains terrorisés, à force de vouloir ce paradis, de s'ingénier à se l'assurer pour eux d'abord et pour leur clan, finissent par tenter d'anéantir tous les autres clans, les autres partis, les autres peuples, les autres religions qui pourraient, tout ou partie, le leur ravir.

 

De ce paradis, qu'il entrevoit malgré tout au-delà de toutes leurs manigances destructrices, le poète constate que les bipèdes, avec une ingénieuse virtuosité mariant le réel au fictif, font systématiquement un enfer.

.

 

 

 

 

 

ROQUEBRUNE CAP-MARTIN

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Tu la revois souvent s'avancer dans tes rêves Elle revient choisir des galets sur la grève Ses cheveux d'or le vent de la mer les soulève Fille du nord fille du nord montre-moi tes humbles trésors

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Il y a bien longtemps que j'en pince pour elle Depuis toujours épris de son charme rebelle je la suis au pays des amours éternelles Fille du nord fille du nord quels beaux combats nos corps à corps

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Obscur de nuit en nuit l'avenir nous entraîne Qu'il soit bonheur Qu'importe si la vie est vaine notre passion est une force souveraine Fille du nord fille du nord du dernier mot frustrons la mort

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Viens dans mes bras toi la plus belle des Bacchantes Dans mes bras viens Que mon cœur soit l'oiseau qui chante ton vert regard sans fond le miroir qui m'enchante Fille du nord fille du nord et redis-moi je t'aime encor

 

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PÉRIPLE ENIGMATIQUE

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Feinte d'appareillage, toi qui partis sans ambition de revenir (et revins en dépit des ondes mauvaises de ton monde), tu nommes dans le jour ce qui, de t'avoir contemplé roussit et se consume avec des coquetteries de feuilles mortes. Tes amis, comme toi, pour la plupart n'en finissent pas de mourir. Aux autres, gâchis final en forme de fumée d'orage après la foudre, tu as dans ton âme élevé des stèles de lumière.

.

De leur clarté pour toi surgit aux heures rouges un vaste espace inengendré. Tu l'envahis. Le mesures d'une plume sûre. En rythme, ranimes le vent qui l'a déserté. Chaque marche luit, qui recèle un ossuaire immatériel. Cyprès penchés. Au seuil, le battant reste inflexible. Tu cherches longtemps la formule. Aucune n'est capable de prendre la forme qu'exige sa serrure. De l'autre côté, un soprano angélique chante du Monteverdi.

.

Fatigué, n'ayant pas trouvé la clé parmi les fleurs, tu retournes d'où tu es venu. Rues vides. Lueurs jaunâtres. La nuit est passée par là. Il ne reste, tachant le sol des rues, que des vêtements plats et flasques. Analogue à ces mues que les serpents ont abandonnées au bord des chemins. Des siècles ont passé et tu n'en as rien su. Bouleversé, tu fractures une vitrine, et dans le vacarme de l'alarme, tu voles un livre. C'est l'Interprétation des rêves.

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Bientôt la stridence cesse. Nul ne vient. Évidemment, ce que tu fais dans cet endroit n'a aucune importance ! Qui se dérangerait pour un livre de poche volé ? D'ailleurs lorsque tu l'ouvres, l'intérieur est fait de pages qui fondent et dégoulinent subitement comme du miel. Il en tombe également une photo de toi toute poisseuse. Elle te représente sur une petite barque blanche. A la proue on lit en grec ναυάγιο. Pour finir, tout sombre dans l'oubli.

 

 

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DÉNATURÉ !

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La beauté est la gloire de ce qui stupéfie.

(Michel Deguy)

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Comment lutter, contre quoi, quand ce qu'on avait conçu comme « nature » n'existe plus vraiment, quand il n'y a de splendeur que ressaisie par les premiers mots de l'enfance ? Quand la grâce, subtilité et suggestion d'harmonieux mouvement, est seulement une élégance apprise ?

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Danseuse fluide dans ses voiles transparents reployant et déployant son corps ainsi qu'un ange au cœur d'un nuage, signe au milieu de lacs mentaux par son ivresse libérés, seule vient à ton secours la Langue, la plus souple, la plus riche, que ni pureté ni métissages ne rebutent...

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Pour les phrases un peu de lumière par les interstices fragiles de la pensée : que tombent les rayons jusqu'à cette terre qui t'a vu naître et que ton imagination, sans illusions, cultive ! Ne crains pas le ridicule d'embrasser le tronc des pins, de caresser le plumage luisant des oliviers ;

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leur science est ineffable, leur force tutélaire veille et renouvelle. Au défaut du rocher la mer leur offre ses reflets sur un plateau d'argent, minute après minute, tend ses griffes désespérément jusqu'à leur souche, elle vagrante, - elle qui n'a point de racines !

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De l'écume des flots une blancheur se détache puis une autre, soudain mouettes, ailes ouvertes d'un cri, rasant la fluidité glauque où affleure parfois un poisson-éclair qui derechef s'efface vers les profondeurs, puis d'une ressource les oiseaux piquaient vers l'azur

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et filaient comme à travers une transparence assez rétive à mes regards pour qu'il ne pussent les suivre. Dans l'odeur des embruns je me retrouve abandonné, épaules lestées d'un cadavre froid, mon incertitude sur les choses, par l'insensé battement d'un sang horloger.

 

 

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DE LA SUPPRESSION DU MOT « RACE »

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Lorsqu'on croit supprimer la réalité en supprimant les mots, elle les remplace mais ne disparaît pas pour autant. « Nègre » est devenu « noir », « noir » est devenu « black », qui deviendra autre chose dont le référent restera néanmoins le même tant que l'espèce humaine ne se sera pas uniformément métissée, pour en arriver à un être humain partout identique.

.

C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

.

Seule la réalité amoureuse, ou du moins sexuelle, avec le brassage général des ADN, effacera ce que recouvrait le mot que nos députés ont banni comme si ce bannissement pouvait chasser ce qui d'après les savants « n'existait déjà point comme réalité scientifique ». Difficile en supprimant deux syllabes de supprimer ce qui n'existait pas !

.

C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

.

Ce rêve qu'on retrouve dans les religions lorsque le dieu dit, et que le monde obéit avec empressement, - cette vieille histoire du verbe souverain, performatif... Or convaincre l'inconscient des hommes avec des mots au point qu'ils tombent malades ou même se laissent mourir au clair de lune sur condamnation d'un sorcier africain, n'a aucun effet sur les pierres ou les lois de la physique.

.

C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

.

Si le langage agit, c'est toujours indirectement, par information, par connaissance, par pensée. Jamais sur le mode de « que la lumière soit et la lumière fut ». Il est un élément de compréhension de la réalité qui aide à choisir la manière qu'aura l'homme d'agir sur elle, avec ses moyens limités. Il n'est en rien la réalité. Le poète le sait bien qui écrivait « le soleil meurt dans son sang qui se fige ».

.

C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

 

 

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BRODERIE

 

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De quoi, de qui parle-t-il, ce visiteur de ruines ? Tandis que certains font des châteaux en Espagne, il fait des châteaux en Homère ! Ses limites sont une aube précieuse dont l'or rose recense les têtes blanches des vieilles vagues et leur rend un peu de blonde verdeur.

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Embarqué sur une balancelle qu'il a menuisée lui-même, il hisse un triangle en plein ciel pour recueillir le vent du large. Il règle son cap sur la poignées d'étoiles que sa main a jetées contre la voûte céleste comme au temps du lycée, au plafond de la classe, il éclatait

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des boulettes de papier mâché collantes de salive et d'encre, pendant que Quart-de-cercle, notre prof' de math au nez busqué, traçait avec ficelle et craie d'impeccables circonférences au tableau poudreux, pour y inscrire des figures problématiques...

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Demain, brise et courant mèneront sa nef à l'Île d'Or, contournant Charybde et Scylla. Dans un jardin embaumé où murmurent doucement les transparences d'éparses fontaines, la Beauté l'y attend : sur sa main posée, une colombe égrène un chapelet de rimes cristallines.

 

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:11

 

 

JE / JEU

 

Tous écrivent des poèmes en s'interrogeant sur qui est « je »     sur quelle signification peut bien avoir l'activité d'écrire des poèmes      De quel lieu le « je » parle-t-il et de quoi est-il exactement la source        et quelle est cette voix qui continue en silence lorsque je me tais          Sérieux - admirable vraiment - ce questionnement intense

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dont usent les grands poètes pour tenir toute chose en suspens         ainsi que l'épée du tyran au dessus du malheureux Damoclès         et si casse le fil de la question il ne nous reste plus qu'à mourir     l'esprit foudroyé par un éclair d'acier          puisque ce qui induit en tout le doute     y compris en ce qui concerne l'amour     la beauté      la jeunesse stupéfiante

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est aussi cela sans quoi amour     ni beauté ni jeunesse     ni rien d'autre de non moins insensé et pourtant merveilleux n'existerait          qui nous réduit nous autres poètes de pacotille    à la certitude de notre imperfection          à la suffisance de notre insuffisance    façonnant tous les matins quelque collier diadème ou bracelet de mots

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pour une indifférente fille du soleil que nulle œuvre de joaillier ne touche        Qui méprise l'or du grand'oeuvre     autant que le plomb de la vie banale qu'on voit circuler dans les rues        Qui se rit des efforts que fait notre amour pour s'envelopper de son corps dans une femme tangible        jetant ironiquement ses songes aérolites dans le ciel de nos nuits

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Moi fils du renoncement    je ne questionne rien         Le mystère j'y suis né comme le cœur grisé de l'artichaut dans sa toison feuillue        Le je n'est que cette décision capricieuse de soudain descendre au jardin     pour un moment de joue à joue avec une tulipe         converser avec une coccinelle qui traite un instant ma main comme une feuille à pucerons

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Pour un être aussi léger qu'un garçon du midi comme moi         qui ne lis Platon ou Siméon que pour le rythme de leurs phrases         convaincu que ce que l'on peut chercher ici-bas (comme on dit) ne répondra jamais à aucun « pourquoi »         et que ce qui plane là-haut à travers l'espace ne nous livrera jamais que sa splendeur inconcevable         le je est un jeu.

 

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:08

 

DE LA SUPPRESSION DU MOT « RACE »

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Lorsqu'on croit supprimer la réalité en supprimant les mots, elle les remplace mais ne disparaît pas pour autant. « Nègre » est devenu « noir », « noir » est devenu « black », qui deviendra autre chose dont le référent restera néanmoins le même tant que l'espèce humaine ne se sera pas uniformément métissée, pour en arriver à un être humain partout identique.

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C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

.

Seule la réalité amoureuse, ou du moins sexuelle, avec le brassage général des ADN, effacera ce que recouvrait le mot que nos députés ont banni comme si ce bannissement pouvait chasser ce qui d'après les savants « n'existait déjà point comme réalité scientifique ». Difficile en supprimant deux syllabes de supprimer ce qui n'existait pas !

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C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

.

Ce rêve qu'on retrouve dans les religions lorsque le dieu dit, et que le monde obéit avec empressement, - cette vieille histoire du verbe souverain, performatif... Or convaincre l'inconscient des hommes avec des mots au point qu'ils tombent malades ou même se laissent mourir au clair de lune sur condamnation d'un sorcier africain, n'a aucun effet sur les pierres ou les lois de la physique.

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C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

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Si le langage agit, c'est toujours indirectement, par information, par connaissance, par pensée. Jamais sur le mode de « que la lumière soit et la lumière fut ». Il est un élément de compréhension de la réalité qui aide à choisir la manière qu'aura l'homme d'agir sur elle, avec ses moyens limités. Il n'est en rien la réalité. Le poète le sait bien qui écrivait « le soleil meurt dans son sang qui se fige ».

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C'est toujours le vieux rêve touchant de la mentalité magique qui confond le mot avec la chose !

 

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:06

 

 

SALE TEMPS

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Il y a des journées dont le soleil est en feuille d'acanthe, d'autres en coussin de belle-mère. Même un capuccino embaumé, au goût ressemble à quelque variété de vinaigre. Les mots piquent la langue, laquelle pourtant n'en peut mais !

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Petite Astragalizonte dorée, jette tes invisibles osselets, que le plein se réconcilie avec le creux. Que l'air enfante une fleur de chardon bleu, pour d'élégants chardonnerets aux joues rouges qui se piquent d'être polyglottes et de savoir les chants de tous les oiseaux...

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Il existe des poètes pareils à ces passereaux multicolores. La plupart cependant, plutôt araraunas, Dans l'ombre de la jungle urbaine, avec sa canopée de tours, s'adapter pour survivre leur est un combat de tous les instants. Souvent, leurs couleurs perdues, ne reste que l'homme.

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Se refuser à un chant monocorde à voix douloureusement rouillée. Inutile de rajouter aux matins d'enterrements, avec leurs thrènes oxydés, leurs cloches bêlantes, leurs idées tranchantes comme des bistouris, ce calme désespoir qui suinte par tous tes pores.

 

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:04

 

 

FUTILITÉS ORDINAIRES

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Une inclination pour les élans invasifs : admirables, les débordements qui font miroiter la campagne environnante. Quand les pommiers debout dans l'eau du ciel se regardent à l'envers. Hélas, tout est détérioré dans la cave remplie d'eau.

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Terrible beauté, qui stupéfiant détruit les précieuses reliques aussi bien que les vieux rossignols inutiles, dans nos profondeurs. Sa gloire, rosée lustrale à laquelle, après avoir écumé les cauchemars de la nuit, nulle aurore ne résiste.

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Ce jardin n'est pas public. J'y mêle à ma fantaisie salades frisées pourpier chrysanthèmes radis giroflées patates des incas gombo quinoa tokinogawa glaïeuls tétragones, toute fleur qui me passe par la tête. Il est ma solitude.

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Ce que je pense, échappe. Source qu'on ne peut capter ni canaliser en phrases. Ici sa transparence devient froide jusqu'à l'invisible, resurgit du noir ailleurs, telle de sa grotte une fontaine de Vaucluse qui glace la main aveugle.

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Vous n'aimez pas mon poème ? Même la lune, au vrai, n'en est pas étonnée. Il ne vous a pas choisi. Il ne se laisse cueillir que sur le mode d'un bouquet d'écume irisée. Son errance est réservée au nageur de fond qui ne redoute pas l'onde.

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La lente et secrète énergie qui fait pousser les tiges, s'ouvrir feuilles et fleurs : la même dans la langue du poème. Métaphore d'une sève couleur de champagne, le flux de l'inspiration puise dans la nuit minérale de la Terre - puis agit...

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:04

 

 

MIDI

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Je préfèrerais les façades au long de la jetée paisible d'un village. Les tavernes regardent la mer pâle et d'un bleu lisse de fumée qui se dissipe en approchant de l'horizon voilé. Une colline verte surplombe les maisons, avec des pans de mur clairs sous les frondaisons redondantes. Air tiède, qui circule mollement en agitant parfois les bannes et les parasols...

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Les barques colorées, dignes d'enluminures d'ex-votos pour chapelles de marins, sont tirées sur la grève ou hissées sur des bers. Le printemps commence à pétiller blanc et rose dans les arbres fruitiers des jardins. Près des blocs de rochers brise-lames, de temps en temps un poisson claque de la queue hors de l'eau pour saisir son propre éclair.

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Au seuil des maisons, les grand'mères assises dans l'angle d'ombre de la porte échangent des recettes de soupe aux herbes. Au fond de la pièce, un remuement de casseroles atteste que quelqu'un cuisine. Toute la rue se parfume de fragrances de midi, ail, fenouil, grillades diverses, senteurs immémoriales d'activité humaine qui patinent l'air !

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Sur la table de bois blanc marquée de multiples ronds entrelacés, les verres embués sont jaunis d'anis liquide. On parle beaucoup et bruyamment, de préférence pour ne rien dire de grave, seulement pour le plaisir de manifester qu'on est plusieurs, que l'élixir apéritif concilie. Les jolies femmes rient très fort pour qu'on les regarde. Dans leurs yeux brillants les hommes se voient en train de rebâtir le monde.

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:02

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DÉPLOIEMENT

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Il venait, une fleur de lumière à la main, lui effacé comme s'il n'était personne. On ne voyait que cette corolle, lys ou magnolia selon l'éclairage, en dehors de quoi tout n'était qu'ombre.

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Dans une balancelle dont la légèreté soulevait la houle, avant que soit le jour il lançait le maillage de son épervier sur les reflets argentés des étoiles, pour en recueillir quelques uns avant que l'éclat des sommets immaculés ne les éclipse.

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Brandir nos rêves de nature ainsi que mélèze ou cèdre leurs branches velues, et structurer le bleu à peine orné de quelques nuées vagues, quel programme !

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Tout est à vivre. Mais on peut en trier les souvenirs.

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Mon admiration va vers ceux qui disent oui. Parce que j'en suis très souvent incapable. Consentir et se soumettre sont pour moi synonymes.

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Comment croire à la fraternité de ceux qui haïssent leurs semblables pour peu qu'ils soient favorisés par la Fortune ?

.

Sanlùcar de Barrameda, les rues blanches de midi et dans l'ombre des patios le ronflement des guitares gitanes. La musique populaire et la lumière andalouse. Sur les portes de bois les grosses serrures de fer. Et ce parler nonchalant de la chaleur négligente, en goûtant le vin doré des bodegas, contre les murs frais desquelles les tonneaux sont empilés jusqu'au plafond. La vie en relief.

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La poésie, toujours, le poème, une heure, un jour. Avec de la chance. Alizé ou rafale.

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Écrire pourquoi, sinon pour célébrer l'écriture, glorieuse en elle-même et par elle-même ?

 

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 20:01

 

 

PRISON MENTALE

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Rassurant – tellement rassurant, lorsqu'on peut se dire qu'on a en soi tous les signes d'appartenance à un clan, à une région, à un peuple. Autrefois cela se traduisait par des costumes et des coutumes, par des patois particuliers. L'intensité de la présence de la mort, de l'Ankou qui rôde, de l'ange Azraël, de la Moire, d'Isis, d'Izanami, de Kâli, donne l'impression de faiblir quand des symboles collectivisent la solitude foncière de l'être humain.

.

Primates asservis à leur tribu, ici les supporteurs d'une équipe sportive prêts à se faire tuer pour elle, là les fanatiques d'une religion, d'une «star», là encore les affidés d'une confrérie, ou d'un parti politique. Tous sont prêts, même les intellectuels et les scientifiques, à abdiquer instantanément leur libre arbitre, à le troquer contre le sentiment d'invulnérabilité, d'éternelle jeunesse et d'immortalité qui plane sur les vastes messes collectives.

.

Le reste du temps, hors manifestations ostensibles entendons, le sentiment d'appartenance leur suffit. Il conditionne toutes leurs pensées, toutes leurs réactions, tous leurs jugements. Pour eux le monde s'est changé en pour et contre, comme s'il s'agissait de pour la vie contre la mort. La moindre contrariété les voit vilipender violemment le contradicteur le plus doux et le plus raisonnable. Leur peur de mourir domine leur réalité.

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En face de cela, hors les murs, observant les choses depuis son exil, se trouve celui qu'on dit poète. Seul, il ne consent pas à hurler avec les loups, à aboyer avec les cynocéphales, à se plier aux idées si confortables de la mode, aux discours par lesquels la société se rassure contre ce qui la mine, y compris au cimetière rassemblée autour du goupillon ou de l'édile. Le poète sait ce que sont les mots. Même la menace d'un fusil ne lui fait pas prendre les vessies pour des lanternes.

.

La mort est sa compagne de toujours. Trop terre à terre, le poète n'a pas assez d'imagination pour se faire peur avec des fantasmes d'après. Il sait qu'il n'existe pas d'autres paradis que cette vie-ci, dont les humains terrorisés, à force de vouloir ce paradis, de s'ingénier à se l'assurer pour eux d'abord et pour leur clan, finissent par tenter d'anéantir tous les autres clans, les autres partis, les autres peuples, les autres religions qui pourraient, tout ou partie, le leur ravir.

 

De ce paradis, qu'il entrevoit malgré tout au-delà de toutes leurs manigances destructrices, le poète constate que les bipèdes, avec une ingénieuse virtuosité mariant le réel au fictif, font systématiquement un enfer.

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