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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 12:35




Symétries

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Impalpable tournoiement tel des feuilles mordorées
dans l'effacement
le vol incalculable qu'attendent boue et flaque d'eau...
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Pourra-il se poser en douceur une fois achevée
la spirale des années
qu'un coup de vent quelquefois
inopinément recommence et nous voici
.
tremblant comme une feuille face à l'azur horizontal
qui a troué le mur de la perspective accablante
d'une nouvelle existence
.
Ici l'immensité verte avec remuement incesssant
de vagues insatisfaites
.
Là-bas la cité de pierre avec des noms gravés mais oubliés
sous lesquels fanent quelques poignées de fleurs de pluie
.
et le souvenir d'une maison au portail blanc devant l'allée
d'un jardin perdu encore illuminé
de cerisiers en fleur où vrombit dans tout l'espace à odeur de miel
l'hymne des abeilles
.
Qu'on ne me parle plus d'automne
Moins encore d'hiver et d'immobilité à houppelande
blanche qui recouvre tout
d'une noire éternité
.
Donne ta main, Amour, montre-moi ta paume
où scintillent à foison les pierres de lune
du rêve printanier qui nous unit
et remettons gaiement notre disparition à plus tard
en montant vers la surface
.
de notre reflet réciproque.


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L'art des mots
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De vent et de gorge, la chanson soutenue par les cordes métalliques...
Puis le roseau reprend les strophes en langue inconnue avec cette
voix fibreuse qu'on sent qui peine sous le tremblement de l'émotion ;
et les échos se renvoient ...ayno, ...ascaran, ..yno , ...scaran... Il sont
la voix de la montagne coiffée de cônes blancs où croise le condor...
.
Le poncho de laine dense pèse à tes coudes tandis que tes mains
énumèrent les orifices alternatifs de la kéna rauque et embuée,
ou subitement aiguë, agile, comme un cri d'oiseau d'Amazonie.
Tournez, cholitas aux petits chapeaux ronds et multiples jupons
multicolores ! Là-haut veillent les pierres de Sacsahuaman...
.
Une autre époque, tout cela, routes de boue et ravins de vertige,
avec au fond, tout en bas, le rio tumultueux du temps qui passe.
Les amis aux faces de bronze, impassibles, qui s'avancent encore
depuis le point de rencontre des perspectives, petits et râblés,
ne sont qu'une fiction que pour toi ressuscite l'art des mots.



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Ne nous laissons pas abattre.
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Bon vent d'été sévère qui ébouriffes la mer
de ma chère Île verte tournée vers l'Orient,
de toi qu'il est doux de se souvernir quand l'hiver
à pas de loup de nuit s'établit dans le cœur patient.

Rebelle un brin de mente agite au bord de la falaise
un peu du temps passé, quand nous nous aimions follement.
Je veux en froisser sous mon nez quelque feuille à mon aise
pour tenir le froid en échec par pure odeur d'envoûtement.
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Glissez noires saisons sur la glace qui cire les choses.
Nous rêverons de l'août chaque soir en nous endormant.
Et pour nous y aider – ma foi, tant pis pour la cirrhose ! -,
d'un bon verre de rhum ambré nous trinquerons joyeusement.


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«Llanto del Indio »


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Les épaules balancées en marchant, ses semelles suscitaient un nuage dans la poussière du chemin ocre-rouge qui traversait la plaine, parsemée de candélabres verts tendus vers le ciel. Il avait l'exaltation d'un desperado de western.
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Ce n'était que la vision d'autres temps ressurgie à la faveur d'une faille du présent, un glissement inapproprié d'une minute précoce par-dessus la précédente. Au loin s'étaient aussitôt déployées les sierras enneigées sur la gauche tandis qu'il avançait vers le nord.
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Quelques cubes de pisé, isolés, laissaient luire entre les touffes d'alfa leurs toits de tôles, dont le bref auvent ombrait un rectangle noir, vertical, qui était une porte. Un oiseau trillait sur un mât au long duquel, suspendues à diverses hauteurs, séchaient diverses bottes de plantes inconnues.
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De minuscules silhouettes tenues à distance par l'air tremblant et bleu, courbées sur des parcelles semées s'affairaient ; on devinait leurs bras lever en cadence un outil invisible. Plus loin encore brillait une guenille blanche qui était sans doute un lac de sel.
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Il continua un moment de jouer de la kéna en marchant, pour que le paysage demeure, avec les trilles du pirincho qui se faisait dorer au soleil tout en surveillant les intrus éventuels. Un chien hurla, qui surprit la flûte et lui coupa le sifflet. C'était seulement un grincement de freins.
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Immédiatement reprirent leur place les devantures de la rue, l'automobiliste hurleur qui morigéna par sa fenêtre le piéton imprudent, les trottoirs gris pâles qu'avait récemment assombris une averse, les motos insolentes, la fontaine Wallace verdâtres. La cinquième heure s'imposa, terne et muette.



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Sorcellerie

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Troquer l'ombre noire contre un voilier blanc
qui de la ligne approche jusqu'à la limpidité fluide
des pierres sous les semelles de qui attend !
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Échanger l'éternuement noir du corbeau
contre les tierces répétées de la mésange aux yeux
étirés de khôl égyptien !
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Debout sur les rochers tièdes que le vent
voudrait soulever – mais impossible puisqu'on
n'en peut soulever que les mots ainsi qu'aigrettes
de pissenlit à travers l'espace...
. Debout
les mains bleues d'être plongées dans le ciel
.
tu griffonnes en hâte quelques formules occultes
empruntées à la magie de ton Laboratoire Central
.
dont la coupole transparente offre à ton regard
le dansant mimosa parfumé des étoiles.



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Au-delà.

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Aujourd'hui – été dans l'hiver, soleil, lumière ! Je veux penser
à des mots tels que maquis, sirène, bleu horizon, nébulosités légères,
brindilles, princesse à la perle, sentier au plus bas duquel entre les houx
s'ouvre la mer, première page d'un insistant, pesant et digne psaume...
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Penchons-nous toi et moi pour déchiffrer les galets qu'assombrissent
nos pas mouillés encore après avoir quitté leur reflet vert de vagues.
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Ici les lignes blanches du destin, l'ixe qui commença sans haine, et finit
en nixe qui sait devenir cheval, par une fée changé soudain en phénix !
Telle s'ouvre la mer vite cicatrisée dont au couchant l'ouate des nuages
éponge la face sanglante. (Enfin tout cela, sont des vocables futiles !)
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Penchons-nous sur les touffes de feuilles vertes
entre les herbes odorantes du talus :
Là peut-être dort parmi les nervures, attendant un regard vigilant,
quelqu'une des magiques runes apprises de l'éclat du jour...
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Jasmin et joie revenus, avec les inflexions d'une voix aimée.
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Exactement comme si nous étions à présent
au cœur d'une immense fleur de neige au pistil de ciel pur
en état d e m o r t d é p a s s é e .

1993

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Danse de la pluie
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Autour de quel totem danser, coiffé de ton unique plume,
sauvage ridicule en ton vaste désert couleur de crème chantilly ?
Même les chenilles processionnaires ont quitté les lieux
emportant chevilles, rimes et pins maritimes avec elles !
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Masque grinçant de sorcier avec nez hypertrophié
taillé à coups de serpe dans le bois tourmenté des vents,
tu invoques tour à tour le grand Mani et le grand Tout
« Whooo-whooo, who who who ! » la tête rejetée vers le ciel !
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Rions, rions de notre accoutrement, des idées de ce monde ;
depuis peu nous savons ce que les vieux sages exotiques
savaient depuis longtemps – que Rien seul fait sens et appelle
ces frémissants et vains désirs dorés que nous appelons vivre.




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Suggestions de vingt heures
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Fameuse odeur de boudin et de compote de pommes
sous la douce lampe du soir commençant
Un grésillement léger comme d'aiguilles au soleil de la pinède
lorsque tu t'avances pour guetter les folies des colombes
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Chutt !... – ne parlez pas, ne dites rien Pénombre
et silence roucoulent ensemble Les mûres noircissent
parmi les ronces et tout à l'heure il te faudra goûter
leur barbouillage d'encre bleue comme autrefois
.
Les arbres savent-ils qui je suis Je pose mon front
contre leurs troncs écailleux de vieux crocodiles
verticaux ! Les idées les plus saugrenues me traversent
vêtues des oripeaux de l'évidence et baguées de certitudes.


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Démiurgie

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Surgie de ton image, rayonnante étoile dans l'air sec et froid dominant l'immaculé, ton ombre spectrale ici-bas laisse à chaque pas une plaie dans la neige, qui prend forme d'une sombre fleur.
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Cela ressemble aux traces du dromadaire avançant en rythme dans le sable du mirage, et dont les jambes flageolent et se dissolvent au sein du tremblement chaud de vagues qui n'existent pas.
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Ne pas parler mais avancer dans l'espérance du puits, avec l'illusion qu'un astre vous conduit à travers les angles rocheux, les défilés anxieux, les ombres hostiles et brûlantes des hamadas...
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Ne te tracasse pas si la lune au-dessus de ton front n'est plus qu'un mince croissant de fer rouillé. L'enquête sur cette âme mauve que tu caches dans ta pierre à l'instar d'une améthyste a conclu à un non-lieu !
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Chants et parfum, qu'il est fugace ton printemps ! - juste une explosion périodique de mots en fleur sur la page blanche après le souffle venu de la mer diserte et la luisante averse qui s'ensuivit.
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La Création se prolonge à travers les profondeurs de l'Homme à la manière de ces rhizomes invisibles des bambous que ne soupçonne pas la lumière humide du jour, et de leurs résurgences irrationnelles certains font un prétexte à musique.



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Frère mortel
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Certains d'un côté sont effacés, de l'autre épilés, selon comment le sou de bronze du hasard est retombé à l'instant de leur naissance. De rares cacatoès, eux, sont identiques côté pile et côté face. On peut les retourner tant qu'on voudra, l'énigme qui les constitue n'a pas de dimension cachée.
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Si dans ma vie existent des phases de trous noirs, c'est que la lumière des mots parfois s'engloutit dans l'attraction monstrueuse d'un astre obscur, auquel ils ne parviennent pas à résister, selon les saisons glaçantes où mon orbite elliptique s'en rapproche ; mais cet astre est extérieur à moi.
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Ce n'est pas tant lire qui m'importe, que relire une fois dix fois, cent fois. Jusqu'à ce que, pénétré d'une âme étrangère je l'assimile et la rende indistincte de l'ensemble de qui je suis. Je ne conçois pas autrement l'activité parfois aux limites de l'insensé qui consiste à traduire de la poésie.
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Vous ne pouvez pas comprendre, c'est pourquoi j'écris de la poésie, ou ce que j'imagine comme de la poésie. C'est le résultat du fait que je ne peux pas comprendre non plus. Cette incapacité à comprendre suscite constamment des interrogations sans réponses qui nous font humains.
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Le culturel fait sur les gens de mon espèce l'effet d'un neurotoxique sur les abeilles. Ces symboles pindariques de la poésie sont les amies des cultures, de la nature, lorsque les unes ne combattent pas l'autre pour l'asservir, mais les ennemies du culturel qui ne vise qu'à faire du pouvoir avec l'art.
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Le pouvoir corrompt par essence. Et d'autant plus rapidement que celui à qui on l'a confié était au départ sincère, naïf, éthique, honnête. Car les malhonnêtes au pouvoir en usent en général pour eux seuls. Et les autres, soi-disant pour le bien de tous. Avec de terribles et vastes conséquences.
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Un point géométique, sans dimensions, d'où rayonnerait une lumineuse et insensée générosité grâce à quoi l'univers semblerait plus clair, plus clément, plus doux, plus ordonné, tel un tableau noir d'où une éponge effacerait les brouillaminis de craie angoissés : ainsi doit être celui qui se dit poète.
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Tu te tiens au cœur d'une altitude pure à laquelle nuages ni étoiles n'ont accès : les yeux éblouis d'une aurore permanente tu regardes la Terre avec ses océans brillants comme des miroirs, et grisolles ou turlutes stupidement du matin au soir, tout en tournoyant ainsi qu'une alouette d'or.




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L'irrémédiable
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Il y aura toujours davantage d'abominations dans le monde que de phrases vaines pour les dénoncer !
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Ô poètes moraux et combattants de nobles causes, prêts à sacrifier jusqu'à leur vie pour oublier ce qu'est la mort !
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Quelque algues en rubans au fil d'une eau transparente, une senteur de lilas ou d'acacias invisibles, la voix d'un enfant pure encore des raucités atroces de l'existence, une tourterelle qui roucoule sur la pointe d'un mélèze – rien de plus !
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Tout est bon bien entendu, pour contourner le puits béant du désespoir, pareil à ces plaques d'égout otées du milieu d'un trottoir, et qui laissent apercevoir, et sentir, sur quelle masse de déjections est fondée la réalité de ce qu'on appelle une vie heureuse.
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Les dieux et le père Noël se passent de preuves. Restons enfants, restons joyeux. Et s'il nous arrivait de grandir, trouvons quelque déesse ou quelque mère Noël pour nous occuper avec leur petit paradis triangulaire !
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Dépenser des trésors d'intelligence - pour éviter de penser : tel est l'objectif. Il me fait songer aux trésors de génie que dépensent des ingénieurs et des savants - pour corriger les catastrophes engendrées par les trésors de génie qu'ils ont précédemment dépensés.
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Lorsque j'aperçois le sourire d'un tout-petit, je songe à l'héroïsme fondamental qu'il y a, pour un humain, à seulement survivre. (Lui aussi sans doute, plus tard, se reproduira.)
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L'étrange richesse de vivre réside-elle dans le seul fait que l'on ne puisse échapper ni à l'espace ni surtout au temps ? Ne pouvant embrasser tous les espaces et tout les temps dans notre conscience, les déficiences des mondes en nous créent sans doute cette impression d'infinie diversité.
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Ce qui rend l'univers infiniment riche et infiniment misérable, c'est qu'il ait une fin. La nôtre.
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Lorsqu'on fixe véritablement la réalité avec les yeux de l'esprit, la douleur est aussi insupportable que de se forcer à garder la main sur une plaque de métal portée au rouge.
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On dit que le soleil et la mort ne se peuvent regarder à l'oeil nu. C'est inexact, le soleil on peut, brièvement, même si c'est risqué. La mort, en revanche, ne peut être vue qu'à travers le filtre des croyances et les enjolivements les plus divers. On se raconte l'irracontable.




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Sept pas vers le soleil noir.

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Ne cherchez pas à rallier l'homme du matin aux engagements imbéciles des partisans aveugles.
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Que les oiseaux disparaissent, que les mers se vident, par une bonde invisible, de tous leurs poissons, que les forêts malades soient dépouillées de leurs splendides animaux, nous resterons imprégnés de l'antique Nature.
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Demain, je ne reviendrai pas. Ce qu'est devenu ce monde ne m'offre plus rien à désirer. Mourir vite et sans excessives souffrances sera une délivrance appréciée.
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Comment vivent les poètes désespérés qui n'ont même plus l'espoir que la mort, absurde comme la vie, soit une solution ?
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Pourquoi un cerveau si perfectionné chez l'être humain, alors que réfléchir profondément lui pourrit la vie jusqu'aux moëlles, et que le bonheur est d'autant plus présent que l'on passe son existence dans l'insouciance la plus écervelée ?
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Que peut offrir cette vie, hormis la contrainte, l'emprisonnement dans un corps dont il faut s'accommoder - si horrible ou taré soit-il -, et des illusions, chiffons rouges qu'on agite sous le museau de la conscience pour la distraire jusqu'à l'estocade ?
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Comment croirai-je à vos sentiments, alors que je ne crois pas aux miens – et que vivre est une longue trahison en tous domaines ?
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Cet élan de fraternité que j'ai toujours ressenti, lorsque dans un bois j'ai croisé un arbre dont le tronc avait été marqué d'une croix rouge par le bûcheron !



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Hiver définitif
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L'esprit, une lame oxydée, éther et souvenirs d'un temps d'ouate et de nickel. Les lauriers ne poussent plus, au mieux séchés alimenteront-ils les feux d'hiver. Neige sous les rougeurs sombres du crépuscule. Sur un poteau une pie feint le printemps, une brindille au bec ! Mais les oiseaux sur la portée des fils, rassemblés ainsi que les notes d'un choral, préparent leur fuite et demain le froid les aura chassés vers les lumières du sud qui nous manquent tant.
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Cette impression tenace qu'un jour nous a été dérobé, que le soir arrive trop vite, toujours plus vite, toujours trop vite ! Cette impression que le principal rendez-vous nous a été supprimé, que le lieu-même n'existe plus, par le claquement de doigt d'une méchante Carabosse ! Cette impression d'être devenu un homme du passé sans avoir un seul instant pu être du présent, dont tu serais embarrassé comme une pie, pour son nid pinçant un brin en plein hiver, alors que s'annonce un lustre de banquise...
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Voeux du rêve. Chanson silencieuse des âmes défuntes dans les oliviers. Profitez pleinement de vos jours, ô mortels ! Que leur chaîne d'or se rompe, et l'univers que vous aimez s'en ira tel un ferry à la dérive ! Passez, glissez, grandes aubes et nuit ! Vient un moment où l'on traverse les heures comme ces initiés qui courent sur les braises, tandis qu'autour de nous en spectateurs nos amours agitent la main avec les blancs mouchoirs de leurs adieux !




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Bilan astrologique !

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Tous savent, quand toi, tu ne sais rien. Tous brillent, quand toi tu es éteint. Tel un satellite désaffecté des années-spoutnik, tu t'imagines tournoyant et grotesque entre les étoiles, pantin à cinq branches, mat, déglingué, grêlé de météorites, dont le dernier émetteur encore en fonction par on ne sait quel miracle continue à lancer en grésillant à travers le cosmos des messages en morse que, depuis un demi-siècle, plus personne n'est en capacité de déchiffrer.
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De temps en temps, un ou deux radio-amateurs curieux se branchent sur ta fréquence, s'attardent à guetter durant deux-trois minutes la friture de tuuut-tut-tut-tuuut-tutuut-tiiit-taaat... émise par tes cellules quasiment à l'agonie, sans y comprendre davantage que s'il s'agissait de Licht de Stockausen, mais cessent rapidement d'user leur attention sur un langage qui ne rime plus à rien et méconnaissable, n'a même plus de nom dans aucune langue.
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Car le douze est désormais dépourvu de sens. Et toi tu n'as plus rien de commun avec ce autour de quoi les autres tournent, ta seule perspective est désormais d'attendre d'être réduit au silence noir des espaces infinis dont s'effrayait Pascal, et d'être consumé en une étincelle minuscule qui marquera ta dissolution dans l'Oubli, lorsque ton ultime cycle se sera tellement affaibli que tu ne pourras plus résister à l'obsédante attraction du soleil.



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Incohérences du Bowmore
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Âme amoureuse des lointains merveilleux de la vie,
des formes déliées de l'espace et du temps bleu-marine,
jamais ne connaîtra les charmes du retour, songeuse
éprise d'un passé d'images fragiles, intangible film
qui casse par moments dans le vieux projecteur usé.
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J'aurai vu l'errante beauté qui foulait le tapis des neiges
ennuagées, l'altitude du vent glaçant des hauts-plateaux,
le jeune visage aux pommettes avivées comme le fruit
rougi par sa passion d'aimer, de vivre et de connaître,
et la grâce de l'infini qui cueille l'univers dans sa spirale...
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Connais-tu mon hiver distant, mes deuils, ma solitude,
Le rare cri du milan noir entre les pages de livres amis,
(ô queue ouverte en éventail ainsi que V en fin de rêve)
ainsi que par moment, hors-d'âge, l'ambre du langage
ivre qui de son bleu cristal te protège comme un fossile ?

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Quatre pas dans le chaos

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Joie mais désabusée qui tiédis dans la brise à la façon des fleurs de lavande au parfum nourri d'azur, joie mais sans feinte et sans illusion, tu es l'ermite de ma caverne poétique.
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Belle heure que celle où le grand paon du jour quitte la chrysalide des flots et prend son vol en fixant l'univers de son regard solaire. Qu'il ne vive qu'une journée importe peu, déjà la mer fomente celui de demain.
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Beau pommier en robe blanche qui profites du vent pour siffler que tu m'aimes, comment te croire ? J'ai reconnu l'accent de l'invisible serpent dont la mue de papier, abandonnée en travers du chemin, porte les runes de la connaissance.
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Dans le réel, tu cherches ce qui fait réalité, et te heurtes au mur derrière lequel, y collant ton oreille certains jours fastes et terribles, comme en la conque du poème tu entends ronfler les vagues de l'Éternité.



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Plus que la Beauté

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La seule réalisation qui dans ta vie ait parfois
réussi à te satisfaire une heure ou deux durant,
c'est l'organisation des mots en un simple poème
complexe occultement, à la manière des choses
de la nature, un parfum de houblon dans la bière,
la blondeur dans les houx d'un soleil matutinal,
le cœur noir irradiant de l'intérieur des pierres,
que seul j'entends, en collant mon oreille au mur,
pulser à l'instar du noyau frissonnant des étoiles...
.
Une branche où bourgeonneraient des feuilles
de fraîche verdeur insensiblement dépliée, un don
de graminée aux alouettes qui là-haut s'efforcent
de traduire en babil ce vent qui fléchit les moissons
et qu'emportent les voiles lumineuses des nuages...
.
Quelques jolis assemblages de mots, une syntaxe
qu'un menuisier dirait peut-être en queue d'aronde,
un chiffrage de vers d'une nudité qui inspire et fait
frémir nos poumons d'un air citronné de printemps,
éphémère bonheur d'un instant de grâce éphémère...





L'incomparable intime
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Ce que la lumière du soleil dévoile
est mieux caché, plus mystérieux que jamais.
Telle une femme à l'instant qu'elle se donne
ouvre avec elle un espace d'indicible splendeur.
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J'ai regardé la mer et le feu du levant mousser
déjà sous l'horizon. J'ai connu la beauté verte
du « monde » - de fait le seul qui soit mien
et que j'offre à tous sans pouvoir le partager
.
avec personne ! J'ai vu deux dauphins me faire
la grâce de venir étinceler un instant non loin
du rivage au long duquel je me revois nettement
en train de marcher ce jour-là en mon éternité...
.
En moi s'étend une pinède brûlant d'un essaim
de tourterelles. Avec hésitations, l'une après l'autre
au matin commence à grésiller l'élytre des cigales.
La sœur sur la terrasse médite devant un thé sombre.
.
Guettant l'écureuil au museau d'amoureux pointu
qui poursuit sa belle touffue comme peluche animée,
je goûte en le humant le bleu frais et profond de l'air :
Le tendre univers que je suis nulle part n'a son pareil.




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Vie forcée
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Avec quel violent bonheur j'entends ce poète
relire les vers concernant ses amours passées
Il s'étonne et se sent réchauffé par leur enthousiasme
Il avait oublié dit-il à quel point il avait été
cette fois-là follemment amoureux d'un corps
qui rectifie-t-il faisait un avec l'âme qu'il contenait...
.
En relisant ceux des poèmes que j'ai publiés
qui évoquent mon amour - qui n'a jamais passé
et vit toujours à mes côtés, inexpliqué inexplicable -
je suis obligé de me consoler avec le présent
de l'immense détresse émanant d'un passé à jamais
disparu, avec ses violents bonheurs et ses terribles
tempêtes, et si je n'ai aucune envie d'y retourner,
changer ce présent en futur ne me dit rien non plus.
.




Quatrain des abusés
.
Il y a dans le poème d'amour « direct », ado, une forme
d'indécence quasi-érotique que seule peut se permettre
la jeunesse – à qui l'on passe les excès du désir, bien sûr,
puisqu'on voit en elle l'avenir du passé que nous sommes.


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Poéthologie
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Mille conceptions de la poésie. Mille conceptions du poème. L'occulte et le révélé. Le clair et l'obscur. Le bien-pensant et le maudit. Le pathétique et l'ironique. Autant de prétendus poètes, autant d'arts poétiques prétendus. Celui-ci écrit pour guérir, celui-là pour compenser. Cet autre pour se faire une réalité. Ou pour se construire un rêve. Tel respecte le langage. Tel le brutalise. L'un nostalgise, l'autre vaticine. Tous veulent éviter de soupçonner qu’ils pourraient « faire des histoires pour rien » comme récemment j’apprends que le déclara Yu Jian. En cela, ils ne sont pas très différents des religieux, qui pourtant les détestent. Les uns, le dieu de la poésie. Les autres, la poésie du dieu. Et moi la poésie de la poésie, sans rien d’autre. Peut-être même sans poésie. Sans père à plume, né d’une originelle inexistence !


.


Juillet 1951
.
Qu'il y ait énigme et perversité du chiffrage en poésie,
voilà qui est me semble-t-il indiscutable. Et pourtant
tout écrit de moi, quoique l'on ait bien pu en dire, se voulait
toujours aussi naturel, aussi évident et simple que loisir
m'en était laissé sans trahir le texte dicté par l'instinct.
.
La pose si délicieusement romantique de n'être point
compris ne m'attira jamais. Celle du classique volontaire ?
Non plus. Au mieux la pose désincarnée de l'indifférent
à tout hormis ma langue maternelle à la rigueur me convenait.
Mais la garder longtemps m'était souvent pénible – quand
.
même il fût vrai qu'elle correspondît de très près, je l'avoue,
à la vérité ! Décidément, ce qui m'attirait, à pratiquer musique
ou poésie, c'était la majesté de l'Inutile et la grandeur de vivre
avec pour copine la Beauté, comme enfant jadis à Ste Maxime,
dans la complicité d'êtres aimés, tu bâtissais tes fragiles châteaux.
.
La fable lumineuse de la mer turquoise approchait doucement
son écume sournoise à la blancheur frangée de sel étincelant.
Tous les adjectifs du monde étaient bien en-deçà de ton bonheur.
Chaque baiser de l'eau avait le goût du sel et l'odeur du soleil.
Être plongé dans les remous transparents de la vie, voilà qui,
.
ni pour toi ni pour les mouettes joueuses ne faisait question.


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Sursis
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Poème, bel esquif au gréement fragile
emporte-moi très loin sur les vagues agiles
selon le souffle qui soulève les écumes
et sur ma langue jette un embrun d'amertume !
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Sans obole à donner et sans naute servile,
ensemble nous irons jusqu'aux marches de l'Île
dont je pressens l'ombre spectrale dans la brume...
Pour gouvernail, nous aurons ton instinct et ma plume.
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Du reste il fera beau, peut-être, ce jour-là,
irisé, ce sera le parfum d'une splendide aurore
fraîche comme rosée aux grains du nero d'Avola...
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Poème, bel esquif gréé de rêve et d'encre,
traversons jusqu'au bout, voire plus loin encore :
il sera toujours temps demain de jeter l'ancre !


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Une vie de libellule
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Parmi les derniers, refusant l'entre deux, tu menais mélancoliquement le deuil de la Beauté.
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Oublié comme tous les retardataires, tu regardais le futur bleu-aurore t'arriver de l'horizon, toutes vapeurs dehors.
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Sur ta nuque le poids d'une injustice qui n'était pas de ton fait, alors que tu tentais de lever les yeux vers l'altitude immaculée.
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Du peu qui avaient prétendu t'aimer, ne restaient que des spectres et quelques douleurs de chair défaillantes.
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Le temps chantait en toi ainsi que l'orchestre des cigales, quand il s'acharnait par les chers étés d'autrefois à meubler ta solitude.
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Le sourire d'un enfant, son expression concentrée et ses yeux transparents, la conversation que tu as souvent préférée...
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Le monde entier, le tien, dans les brins d'herbe auxquels ainsi que des noirs à des cocotiers grimpaient les scarabées : c'était suffisant.
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Ils ont échangé la grâce contre les indices du bonheur, qui résonne comme un carillon d'argent. Tout a commencé avec une charogne.
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Il y a dans l'élan des pins d'Alep, réputés d'un mauvais bois et ne poussant jamais droit, une manière d'être qui convient particulièrement à mon chagrin.
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Cette masse de bambous, parmi lesquels un bon nombre seraient des flûtes en puissance. Cette masse de feuilles blanches, poèmes virtuels.
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Flûte et poèmes sans souffle et sans bouche ne sont pas dignes de quitter le silence où n'importe comment les rejettera la dégradation des choses.
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Toutes voiles dehors, le trois-mâts goélette de la Beauté, sa figure aux seins d'or allongée sur le beaupé, dans une odeur de cèdre appareillait, toi à son bord, sur la mer maternelle.
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Nul ne connaîtra jamais ce que fut ce voyage où tu rencontras, la main toujours à portée de l'un ou l'autre dictionnaires, des indigènes de tous pays et de toutes langues.
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Quelle importance d'écrire ou de penser, si l'on n'est pas aimé ? Et quelle importance, si l'on est aimé ? Le poète a une vie de libellule.



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Comme tout le monde
.
Un million de fabricants de poèmes (peut-être)
et toi. Tous merveilleusement intéressés à, disons
« leur monde ». Et toi ? « Ils disent n'importe quoi,
affirme un journaliste abruptement. Et c'est souvent
sans intérêt... » Et toi ? « C'est bien de donner la parole
de temps en temps à ceux qui n'ont rien à dire, c'est
une forme d'équité ! », affirme un autre. Et toi...
Tu penses que tout ça est le règne amusant autant que
tragique du culturel. Ainsi, du blé lancé par le van,
tandis que le grain obscur retombe, s'envole au vent
la balle lumineuse comme l'écume fusant des rochers.
.
Tandis que le grain obscur retombe, promis au noir
terreau humide : le grain des mots, cendre d'encre.
(Comment n'accorder aucune importance à la mort
lorsqu'un million de fabricants de poèmes, intéressés
à leur seul monde, en ont fait leur bête noire ? - Et toi ?)

.




Sonnet pour après l'Homme
.
Quand la neige du temps aura tout effacé
et rendu cette profusion-ci de mots à l'immaculé
depuis quelques lustres tu auras toi-même disparu.
De toi ceux qui t'aimaient ne se souviendront plus.
.
Qu'importe, n'est-ce pas, - tu n'es déjà que l'ombre
d'une fumée en train de s'évaser jusqu'à la transparence
dans le soleil qui lentement de l'orient s'élance
parmi les migrateurs que l'automne rassemble en nombre.
.
De toi, il restera toujours les eaux de cette mer
qui aura si longtemps - ô vagues comme un champ
d'oliviers - occupé tes pensées, tes rêves doux-amers.
.
Et quelquefois peut-être à l'inflexion d'un chant
d'ange ou de passereau qui auront par miracle
survécu, la Nature apprendra la fin de sa débâcle.




.



Pensée d'hiver
.
Comme disait le poète Petr Kràl, de trois ans mon aîné,
.
« Voici l'hiver au goût de frisson d'acier entre les dents... »...
(Enfin je cite de mémoire l'ami - qui a depuis regagné son pays !)
Sautant de nature en technologie, de culture en disparition,
perplexe sur les mutations bizarres dans l'esprit des hommes
j'en reviens, moi, à mes pensées sur la réalité contemporaine
incapable de s'adapter aux effets nocifs de ses propres visions !
.
N'ayant pas de patrie qu'une langue insondable où m'aventurer
me voici, les mains ouvertes, offrant corail ou diamants dont
nul ne veut, et cherchant aux défauts de la cité planétaire quel
oasis reculée aurait conservé un peu de ce qui a fait l'homme
que je suis, l'homme qui désormais ne trouve ni traces ni preuves
susceptibles de conforter son vague sentiment d'encore exister...



.





Prosopagnosie
.
Tu reconnais ce qu'est un visage
mais au miroir c'est comme si tu ne reconnaissais pas
le tien ni celui des êtres familiers. Le froid
éclairage d'hiver peut-être
ou les mauvaises ondes des médias. Politicards véreux
capables de mettre en scène leurs cancers pour faire parler d'eux,
façons putassières de politichinelles qui vendent leur dignité
à tout les médias, pour rester à force de mensonges
cramponnés à leurs postes juteux comme des arapèdes
à leur rocher - pendant que les frimas s'annoncent
qui vont tuer les vieux, les faibles et les démunis...
Catastrophes de toutes sortes proches ou lointaines
où l'on découvre des cités réduites à l'état de mikado,
Et gobalement inhumanité de l'humanité
qui systématiquement ravage la terre-mère !
.
Dans le rêve de l'été tu reconnais la mer d'un bleu céruléen,
Tu reconnais aussi l'azur tiède où s'agitent doucement
les palmes striées ainsi que les bananiers aux belles feuilles
Même au printemps frisquet tu retrouves un peu de cet optimisme
des mariages que dispensent les pommiers en robes roses,
la neige des cerisiers en écho à celle qui persiste sur les crêts,
Même l'automne aux dahlias et chrysanthèmes funéraires
garde un peu de souvenir des temps heureux avec ses rouges
frondaisons et ses escadrilles d'oiseaux qui voyagent gaiement
vers l'autre côté, là où tout est lumineux et chaud même en décembre !
.
Mais dans la réalité de l'hiver de ce soir quand on entend
la bise qui commence à miauler comme un chat en colère
au coin des rues, mêlée aux sirènes des ambulances,
on sent bien que la pierre se prépare à réclamer son dû...
Et sans doute est-ce prémonitoire que ton reflet
déjà soit méconnaissable et dur comme un masque mortuaire.

.




Fantasme suicidaire
.
La bise noire véhicule une odeur de choses mortes.
Fuligineuses, par-dessus les immeubles les nuées
se déchirent aux angles des toits et les gouttières
débordent en douchant les gens qui longent les trottoirs...
.
Les murs ont des odeurs de vieilles souches pleines
de langues de bœuf et autres polypores roux plus ou moins
toxiques. Aux renfoncements suintent des odeurs d'urines
qui ne sont pas toutes animales. Poubelle renversée.
.
Je ne me retournerai pas. Je rentrerai chez moi comme
dans le havre d'un sépulcre où règne une paix inaltérable.
Je ne mettrai ni musique ni radio. Il ne restera que cet épais
silence où l'on entend son pouls avant qu'il ne s'évanouisse.


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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 12:33


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Sombres perspectives
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Déjà bientôt fini l'automne, imprégné d'une atmosphère indescriptible de champignons mouillés et de feuilles rousses, qui pourrissent dans les flaques et glissent sous la semelle.
.
Les nuages joufflus nous crachent leur bruine au visage. Quelle idée aussi de sortir par ce temps, les écouteurs sous le capuchon, en écoutant machinalement d'horribles nouvelles de régions plus ou moins lointaines !
.
Le froid qui commence attaque sournoisement les membres les plus marginaux ou les plus fragiles de la société, trop appauvrie pour les protéger tous. Même les gens que l'on dit « pas trop mal lotis »
.
sont pleins d'anxiété à l'idée de tous les malheurs que l'hiver tient en suspens, comme les lourds glaçons pointus du rebord d'un toit, au-dessus de leur tête... Laquelle de ces épées, sur qui, tombera-t-elle la première ?
.
Qui franchira indemne, lorsque (s'il revient) reviendra le dégel, la porte du futur au lourd vantail funèbre ? Un vent livide hurlera pour moi, comme toujours, sur une dalle aux trois pavots du petit cimetière désert.



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L'Insondable
.
Tristement je me repenche aujourd'hui par désœuvrement
sur cette sorte de puits où j'aperçois dans un minuscule
cercle de lumière des reflets figés du passé, auxquels
fugacement se superpose la figure floue d'un garçonnet...
Il arrive ainsi, certains jours, que l'on soit déconnecté de soi.
Que tout rechigne à se laisser travailler par l'esprit ou la main,
comme si l'on s'épuisait à vouloir franchir une paroi sournoise,
invisible, élastique, ramenant inflexiblement nos efforts à néant !
Ô visages d'un autre temps, poètes aimés, qu'a engloutis
facilement la tombe, pareille à cette barque qui emmène
à Pontikonisi par un jour terne au point que jamais, dirait-on,
n'en cessera le deuil. Ainsi la mémoire pleine de vagues
et de lettres d'amitié que le temps a pâlies, le cœur rendu
insensible par une vétuste fréquentation de la fatalité, l'on sent
un sillon étranger descendre au long de notre vieille joue,
suivre de sa chaleur froide l'une ou l'autre ride du destin,
tomber sur le papier désespérément vide, en y laissant
se gondoler une étoile ou deux qui sècheront jusqu'à que
de ce lugubre intermède, il ne reste plus la moindre trace.





.


Aveu à une petite souris
.
À toi qui tristement m'écris que tu sors de ton trou
et te glisses ici pour me lire
et grignotes un bout de poème que tu aimes bien
sans – me dis-tu – le comprendre,
je veux avouer que parfois je ne comprends pas
tout non plus – sinon des années plus tard !
Alors en un éclair après une expérience imprévue
il me revient en mémoire un de mes poèmes
ou un vers ancien et quelqu'un
en moi s'écrie silencieusement
« J'y suis ! Voilà pourquoi j'avais écrit ceci – ou cela !
C'est clair maintenant ! Comment se fait-il que j'aie dû
attendre dix ans pour accéder à la pensée de mon propre poème ? »
C'est que faisant tout à l'envers depuis l'enfance,
au lieu de parler ma langue, j'ai voulu être parlé par elle.
J'étais en effet né comme un qui revient de la mort
en sachant que bref sera le temps, avant d'y retourner.
Comme ma mère-langue est née depuis tellement
plus longtemps que moi, cela me paraissait naturel
de me faire la nef qui erre à travers son immensité. Depuis,
c'est son expérience à elle avec les humains
qu'elle me fait écrire et tant pis si ça me passe au-dessus
de la tête. Voilà pourquoi dans mes écrits rien n'est clair.
Et il se peut que je meure sans en avoir tout compris.




.


Chiromancien

.
Avoir l'humilité des vaches aux regards lourds d'indifférence,
cet affalement un peu neurasthénique des dents qui remâchent
les verdeurs d'une journée passée, encore mal digérée,
sur le pré où la lumière tiède projette en retrait des murs
une distante géométrie de fermes qu'atteste l'échos multiple
des clarines violettes à travers l'humide odeur du couchant :
Tel est le souhait de qui s'attable à ruminer en marmonnant
les phrases poussées n'importe comment qui sont le regain
du poème, avec ses fleurs plus ou moins parfumées, ses graines
de pain d'oiseau qu'on froisse dans ses mains, ses jus sucrés ;
et lorsque la véritable nuit approche avec ses grincements
de dents et ses fantômes, éclairer son visage de ses paumes
pour y voir le reflet des rides du destin sera tout ce qui lui reste.







.


Iconoclaste
.
Lorsque j'aurai passé dans un vase parallèle à celui
du Langage, que l'on m'aura déposé au funérarium,
les rares connaissances qui se souviendront de moi
charitablement feront mon éloge mais je ne l'entendrai pas !
.
Je serai gris mais pas ivre ; je me serai fait des cendres !
Il n'y a que vivant qu'on ressent comme insupportable
l'idée de s'effacer tel un nuage qui se répand sur les eaux.
Mort, nul n'a ni gagné ni perdu. On retourne au chaos.
.
Ce qui a changé l'univers en monde et de toutes les
activités humaines a le plus pollué l'espace et le temps,
davantage que le méphitique méthane ou l'hydrogène
sulfuré des orifices animaux, pour moi - c'est la pensée !


.




Enigmatique Vérité
.
Une solitude qui voulait épuiser son propre feu
tenir tête au hamsin' brûlant jusqu'à extinction
Homme du matin laisse au désert tes silex taillés
laisse aux parois les antilopes d'ocre que tu n'as
que si rarement pu atteindre avec tes frêles flèches
.
Tu adorais l'immensité poudrée de dunes étoilées
que soulève un inaccessible élan métaphysique
analogue au souffle du dieu au menton de ciel bleu
lorsqu'il boit la nuée pourpre au kylix d'or du couchant
Tu adorais la mer douce matrice d'étoiles jumelles
.
Souvent pensif quand venaient les étés paradisiaques
tu pénétrais sous les oliviers en train d'éponger
la lumière d'en-haut pour entre ces patients aînés
recueillir un peu de sagesse en touchant leur écorce
et les saillants muscles de bois des troncs tordus
.
Mourir semblait alors d'un bleu pastel de peu
profond ruisseau calomnié Une sorte de myosotis
très loin du jour présent et du gazouillis des oiseaux
Et de la beauté de ce daim sauvage qui a filé
en un éclair tacheté au-delà de l'automne proche.

.





Homo sapiens !

.
À côté de qui, à côté de quoi sommes-nous passés, nous qui n'avons jamais eu droit qu'à des songes, au cœur desquels nos âmes balancent en ondulant ainsi que des laminaires élégantes et fragiles...
.
On dirait dans l'altitude azurée, la holà des choeurs de séraphins chantant à pleines voix, dans la clarté de leurs auréoles conjointes, leurs psaumes à la gloire de l'être absent qui serait la cause du Tout !
.
L'invisible les fait tanguer sans qu'elle puissent jamais quitter l'abîme de transparence céruléenne auquel les racines du corps les attachent à la manière de ces ballons de baudruche au poing du vendeur.
.
Et si nos âmes nous quittaient pour s'élever jusqu'à la surface des choses, dans l'éther supérieur elles se dissoudraient sans laisser la moindre trace, puisque pour traces elles n'ont que leurs corps pentacres !
.
Nous qui n'avons jamais eu droit qu'à des songes, espérant des miracles et n'ayant droit qu'aux mirages, à côté de quoi, de qui, sommes-nous passés pour désormais nous suffire de lunes et de subterfuges ?
.
Il y avait une vie et nous en avons fait un agenouillement. Il y avait un navire, et il est parti pour l'horizon sans nous. Il y avait une terre et bientôt elle-aussi poursuivra sa rotation sans nous entre les étoiles.




.




La paille des étés

.
La paille des étés, avec les machines en ferraille à grandes roues abandonnées dans les champs, et les ombres tirées des bottes roulées, ici et là, ou des haies violettes, quelle nostalgie dans le soleil bas !
.
Entre les troncs des peupliers frissonnant ainsi que des eaux verticales, les toits rouges des fermes et la pointe d'une chapelle, dont brille un pan d'ardoises turquoise en lequel le couchant se mire.
.
Éparpillées dans les prés, les vaches roses, couchées sur leurs genoux, ruminent en contemplant la lune montante et rêvent de porter au front la lumineuse paire de cornes de cette aïeule céleste.
.
Museaux humides et pâles mâchouillant de droite à gauche, repli des grandes narines, regard long et paisible d'herbivore aux longs cils, robes tachées de blanc ou de noir, secouez de temps en temps vos cloches,
.
pour réveiller mes souvenirs avec l'odeur envoûtante des bouses et la beauté du ciel, où dans le noir qui monte, avachis s'allongent des troupeaux de nuages dont on n'aperçoit plus que les regards brillants...
.
La paille des étés, avec le vieux assis sur sa branlante chaise sur le seuil dans les cris des hirondelles qui font sous l'auvent la navette, et l'on voit les têtes blanches des petits, le bec béant par le trou des nids écailleux.
.
Et comme une hirondelle, la servante en bleu sombre maçonne des fromages dans des lits d'orties, sur les étagères, les saupoudre de fleurs de lavande, puis s'en va vers l'écurie meuglante traire les bêtes revenues...
.
Alors qu'un petit garçon qui me ressemble observe une araignée qui monte et descend près de la porte crépusculaire, dans la lumière d'une ampoule clarteuse, devant la lucarne dont la vitre est obscurcie d'une farine d'oubli.




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Quelque chose de vert

(Titre de Fredric Brown.)
.
Au-dessus de l'omoplate gauche, je sens que serrent mon épaule
les pattes d'une chose verte et souvent bavarde
que nul ne peut voir ni toucher...
Il me semble parfois lorsque je marche dans la rue
que ma jambe droite sur le pavé sonne comme du bois,
que j'ai sur la tête un tricorne, au côté un sabre d'abordage,
et sur l'oeil un bandeau de cuir pour mieux voir la nuit !
Et la chose verte comme un papegai que nul ne peut voir
ni toucher me grince à l'oreille de temps en temps,
tout bas comme l'esclave du triomphateur :
Souviens-toi, scribouillard folâtre, que tu es mortel...


.




Addict
.
Ils ne risquent pas de se tromper – ceux-ci qui sont jeunes et pleins d'espoir, et qu'émeuvent les mots à jamais.
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Les bras levés, danseuse, elle balance en écoutant une chanson. Son nombril rose apparaît dans l'intestice des vêtements.
.
Tu regardais le soleil en face. Il t'a ébloui. T'a rempli les yeux de larmes. Mais ne t'a pas aveuglé. De ces stupides victoires de l'enfance.
.
Quand tu plonges les mains dans l'eau de la Méditerranée, il y a longtemps que tu as remarqué que tout se passe comme si elles ne faisaient plus partie de toi. Idem, lorsque tu t'emportes à écrire un poème, du moins ce que tu as cru en être un.
.
Aucune humilité n'est suffisante comparée à celle des arbres et des roches. Le seul acte d'écrire a vite fait de te le faire comprendre. Mais pour le cas où cela ne suffirait pas, restent les autres arts.
.
Les seules pierres qui ne soient pas malheureuses sont celles que projette aux cieux l'éruption d'un volcan. Elles ont l'impression de voler. Bref bonheur.
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Ce gros galet gris soudain se met à marcher parmi les autres. Puis il s'envole. Un instant l'esprit voit contredite la gravitation. Est-ce un rêve, non - une mouette !
.
Aussi bien que dans la forêt jadis, ou dans les labyrinthes de rochers en montagne, je m'égare dans le langage afin de me trouver. Aucun parachute ne retient celui qui ne tombe pas.
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Au fond de tout vertige, on entend lointain, presque imperceptible, l'éclat de rire parfois sarcastique de la mort. Ce vertige, écrire me l'impose en permanence. Il faut admettre que c'est devenu comme une addiction.


.




 Indigence

Il n’aimait guère ce qu’il avait écrit. Ce qu’il allait écrire seul le passionnait. Sitôt qu’il commençait, afin de laisser refroidir ses neurones, à décalquer sur le papier l’impalpable qui brasillait dans son cerveau, le phosphore des idées s’éteignait comme l’aile chatoyante d’un grand paon du jour lorsque, grisée, la poudre en est restée aux doigts. Affaire d’interférences sans doute entre la lumière d’un rêve et celle d’un monde, issues chacune d’une source différente. Langage, cendre de ce qui fut irisé, éleva la sphère de ton regard vers l’altitude, et bulle éclata parmi les étoiles comme la grenouille de la fable.



Asthénie poétique
.
Jamais elle n'en avait assez du babil, des vocalises
et roucoulements des passereux et des tourterelles ;
Pour poésie elle réclamait l'azur d'un jour d'été, quand
monte en tremblant du sol un hymne de chaleur limpide.
.
Il lui fallait pour églogue un clan barbu aux belles cornes
broutant parmi les ombrages aux surgeons des troncs.
Une Arcadie serait la bienvenue, qu'animeraient Daphnis
et sa Chloé aux joues roses, baisers verts et sadinet ombreux.
.
Qui suis-je hélas pour mettre des rubans au cou des brebis,
pour raconter un monde perdu où gentils bergers et bergères
marivauderaient parmi les prés émaillés de boutons d'or,
moi qui n'ai même pas assez de souffle pour qu'on me le coupe !




.




À l'infini...
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Un cantilène exotique esseulée
comme flûte dans le vent des hauts-plateaux
et qui revient toujours sur la dominante de sa douleur
.
Qu'on me redise l'odeur pure des neiges anciennes
et les bourdons consultant les corolles du printemps
pour en recevoir un or silencieux et sage comme un conseil
.
comme flûte dans le vent des hauts-plateaux
la voix un peu sifflante un peu éraillée
et qui revient toujours sur la dominante de sa douleur
.
Qu'on me redise les beaux animaux aux fines jambes
les nuits de danses ivres pareilles à des toupies violettes
sur des mélodies tissées d'une joie aigrelette
.
et la flûte dans le vent des hauts-plateaux
qui laisse s'effilocher la cantilène d'un exil
et qui revient toujours sur la dominante de sa douleur
.
Mais si mélodie peut revenir sourdement nostalgique
tissée sur les cordes aigrelettes d'une grinçante joie
du fond des vieilles nuits ivres et tourbillonnantes
.
Toi l'aède au visage raviné par les griffes des années
tu ne reviendras jamais ni sur tes pas ni sur tes amours
ni sur tes chansons pareilles aux cantilènes d'un exil
.
malgré cette voix un peu sifflante un peu éraillée
comme flûte dans le vent des hauts-plateaux
et qui revient toujours sur la dominante de sa douleur



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Abandonné
.
Abandonné de mes vieilles étoiles dans ce paysage
blanc et plat comme le lait de Paul Valéry,
je cherche où je suis et dans quelle direction trouver
la lune des feuillages clapotants qui fut toujours mon amie.
.
Mais de direction point. Mon poème désormais
est une perle sans orient. A demi naufragé au sein de son image
il semble encore surgir du ciel. Lequel n'est en vérité que l'eau
croupie d'un port où rouillent les moteurs déglingués des années.
.
Scandant tes vers, voici que tu grinces des dents comme un fantôme.
Tant et tant d'années qu'au fond de toi, tu portes ton propre deuil !
Dentelle de Valenciennes, cet entrelacs de mots devenu désuet,
tout juste bon dorénavant à susciter la mélancolie des grand'mères !




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S'en vont mes jours....
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S'en vont mes jours, je ne les retiens pas ! Du reste qui
pourrait les retenir ? Ma poésie faiblit comme eux et s'amenuise
et se délite... Seules des bribes me restent, griffonées en hâte
entre deux urgences, sur des bouts de papiers de fortune,
que des ronds de café pliés ont tachés comme planches
du test de Rorschach... Et j'y lis des sourires noirs, et des
vespertilions affublés d'ailes dignes du Batman des pulps
que mon oncle marin, quand j'avais dix ans, me rapportait
du Venezuela. Nous écoutions ensemble sur les ondes courtes
les bateaux communiquer entre eux en morse – tuuut - tutututtt-
tu - tut - tut tut tut tuuut tuuut tuuut tut tut tut – save our souls !
(Il était le télégraphiste d'un bateau marchand et voyageait
constamment !) Allez-vous-en mes jours. Je ne vous retiens
pas ! Je connais l'invisible vampire qui nuit après nuit insen-
siblement m'anémie. Et je connais quel rire noir m'attend.



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Elles sont belles les Autorités !
.
Pendant que les politiciens s'efforcent de faire mousser
du mieux qu'ils peuvent l'écume des choses
convaincus qu'être utile à soi c'est être utile à tous
on construit au bord de la mer leurs villas aux arcades blanches
.
Ils parlent d'égalité de redistribution de justice sociale
sans la moindre idée (de quel parti qu'ils soient) des misères
et des inquiétudes des gens qu'ils feignent de vouloir
aider de leur sollicitude hypocrite Qui a jamais vu - disait
.
mon père avec un sourire spécial – un homme politique pauvre ?
De fait ils ne servent à presque rien Ils sont des ornements
destinés à calmer le peuple (contre rétribution sonnante
.
et trébuchante évidemment) Mais ils ne doivent surtout pas
se laisser prendre la main dans la tirelire d'une banque suisse
Nul ne doit savoir Chacun tient l'autre par la barbichette !


.




Nostalgie d'un été
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J'épie les ombres qui sous les rayons de mes regards
se retirent peureusement derrière les choses
Derrière le vase où penchent les fleurs Derrière le tronc
du pins qu'examine l'écureuil Derrière la borne qui se
soulève d'entre les herbes comme pour dire je suis là
.
C'est l'août qui éparpille en pluie ses grains de chaleur
sur le verger Le petit garçon éclabousse la piscine
La sœur vaque à mille choses réelles et nécessaires
pendant que dans chaque coin de la cuisine j'écoute
les silhouettes grises des ustensiles pousser de petits cris
.
À l'étage le chercheur explore son monde virtuel
ou prépare quelque laïus à l'intention de ses frères
Par la fenêtre les collines s'éloignent jusqu'au rivage
mais on ne peut les voir par les volets mi-clos
Enfoncé dans un fauteuil profond du salon je sens
.
ma tête qui sournoisement dodeline en signe
que l'heure d'une sieste approche à pas de loup !



.




Révision paisible (pour une fable)
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Toi qui désespères étouffé par les anneaux de ce python
qu'est le fantasme obstiné de ce que tu voudrais être
alors que tous les jours tu constates que tu es
manifestement autre - ne te laisse
plus broyer Enduis ta pensée d'huile et glisse souplement
hors de tes obsessions pour n'y plus revenir
.
Que te sert antilope de te rêver lion
À fréquenter les lions tu finiras dévoré
et tu n'auras rien compris
alors qu'antilope au milieu de l'innombrable troupeau
(si tu l'acceptes) tu vivras selon qu'il te convient
sans épuiser vainement tes forces à rivaliser
avec ce qui t'est étranger
.
Les seules révisions déchirantes sont celles
que l'on n'a pas eu le courage de mener jusqu'au bout
Les autres libèrent et vous rendent le droit au bonheur.



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Bouquinistes

.
Des livres puis des livres et encore d'autres livres ! Combien ne faudrait-il pas de paires d'yeux pour en lire un pourcentage infime ! Parmi le fatras accumulé, dort sans doute la merveille que toi tu n'as pas su écrire. Pareille à cette amphore peinte où quelque émigrant du passé avait dissimulé bijoux, émeraudes, diamants, mais l'immense vague a coulé le navire avec son équipage et les trois mille autres amphores identiques de la cale jonchent parmi les débris de l'épave, livrées aux algues, mousses, dépôts de vase, depuis un temps indéfini. Quant à toi, tu as renoncé à parcourir les quais en archéologue pour une hypothétique trouvaille. Car ton temps à toi est mesuré. Le peu que tu aimerais lire, mieux vaut l'écrire toi-même. Si tu es attentif, tu découvriras que dans le fatras de tes pages accumulées, d'aussi fortes surprises t'attendaient.



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Ce qui t'est promis
.

Mon esprit empare-toi de ce mélèze ou de ce cèdre du Liban
d'un gris-bleu que rien n'égale
Ainsi tes strophes par larges phrases au soleil
cherchent dans l'air leur chanson
avec cette voix étrangère qui traîne sur le mot dolor
Que le tronc
écailleux comme la patte d'un vieil éléphant espèce
comme toi presque disparue
vers l'azur élève un panache de pensées que la vallée t'envie
Toi sur le sommet du roc
où souffle la bourrasque de mer en t'apportant un tourbillon de feuilles
cueillies à l'arbre du couchant

Branches étagées
qu'organise l'ordre du souvenir et les ecchymoses de ta mémoire
Courbes gracieuses de ce qui n'est pas
sommeil d'automne
mais amante rêvée parmi les prés où l'encens brûle ses cassolettes d'or
Aiguilles ou rayons d'un phare
en sentinelle près de la maison où vivent ceux qu'on aime
qui tirent vers les cieux vitrés
les intersections de leurs hyperboles qui nul regard ne peut suivre

Ce mélèze ou ce cèdre du Liban
offre-le au langage
avant de mourir
comme si pareille action avait le moindre sens
et comme si
ton poème pouvait vivre plus longtemps qu'un brouillon de papier
froissé
que la moindre étoile par hasard allumée
en ses frondaisons par la nuit
va réduire en cendres.


.



.


Résumé d'une folie
.

Il avait rêvé d'un art poétique à mi-chemin entre la prose et le vers, d'un langage subtilement rythmé, à mi-chemin entre contrainte et liberté, disco et Webern. Que l'on entende aussi bien les tams-tams du coeur les plus sauvages, que les joliesses du violon, le timbre voilé de l'alto, la voix ensorcelante du violoncelle. Un art qui rendrait la parole capable de tout, et surtout de saisir en un éclair n'importe quelle apparition des êtres, avec le naturel propre à la nonchalante perfection inaugurée par La Fontaine et Diderot. Que la formulation de l'impossible ne sente pas la sueur. Que la syntaxe du mystère lui soit conforme, tel le sourire du Bouddha, de l'ange de Reims ou des couples Étrusques, et ne sente jamais l'effort. Que le frelon comme l'abeille y trouve son miel. Quitte à se prendre dans l'ambre éternel d'une aurore de pure beauté.


.

.


Faudrait être sérieux !
.
Elle compose des puzzles de galets de diverses couleurs
mais dans l'unique but de les bousculer avant qu'ils soient achevés
Elle va et vient en une sorte de danse qui anime l'espace
fait la joie des oiseaux et des promeneurs fascinés
.
Ho ho jolie musique de mon cœur Écoute les pins qui te suivent
à travers les routes de l'air fleurant thym lavandes et menthe
Ils penchent vert pour approfondir la rivière sur quoi vacille en travers
un canot blanc d'où le rire nu des filles parmi les bambous se perd
.
Venu des collines peut-être on entendra comme un flûtis de flûte
Ce sera le mistral qui procédant de soi descend jusqu'au plus près
des vagues dérouler quelques lés d'écume à faire des voilures
et me murmure que ma poésie ne doit pas être une sinécure !




.





Averse de novembre

.
Tu crois avoir gardé ton âme d'enfant mais c'est simplement
le gâtisme de l'âge qui te gagne et te pousse à t'attendrir
sur tout ce qui montre inconscience, courage et bonheur
de vivre malgré la triste splendeur des villes et la splendide
tristesse des faubourgs qu'on appelle aujourd'hui quartiers
sensibles – alors que pour les habitants tout est la cible
de leurs haines et qu'à douze ans ils violent et tuent sans
états d'âme – eux – experts à manipuler la kalachnikov !
.
Ne fais pas soudain ce regard vide et hébété comme un
qui d'un regard bleu lessive cherche dieu dans les nuées
Fixe plutôt alentour ces vignes azuror - couleur disparue
de ton automne aux multiplications de feuilles pourpres
Réjouis-toi Trempe tes lèvres dans la source encore libre
Laisse au courant les paysages du reflet regagner la mer
Tu vois toujours ce que ne voit désormais plus personne
et c'est pourquoi le vent gifle tes yeux de larmes froides.



.




Site du sans-retour

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Grappes de lumière au fond de toi qui sont incapable
de s'éteindre et s'expriment indéfiniment
au pressoir du cœur – ce sont les minutes et les heures
qui sollicitent constamment tes sens avec leur alcool
.
les mêmes qui poussent un crapaud à baver sur des pâquerettes
aussi bien que toi à maculer d'encre des pages pures
Négatif des étincelles de l'aube dans les risées du strand
qui dansent et maillent de vaguelettes le ciel des profondeurs
.
C'est à toi que j'écris mon âme ô fiction couleur de lys
Évanescent blason constellé de quatre lunes
en souvenir du temps des mimosas où régnait la licorne de mer
sur les brûlantes amours à quoi se réduisait notre jeunesse
.
Aujourd'hui le jardin est mort Les orangers ont disparu
Sourates et béton ont effacé la pelouse où jouaient les enfants
Les rouges bougainvillées ne protègent plus personne
Et sous l'arcade nulle hirondelle jamais plus ne maçonne son nid.



.




2 Novembre 2013

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Sombre saphir et giroflées Que suis-je
sinon une vague de deuil à travers le fatras merveilleux du monde
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Il y a longtemps que je ne téléphone plus
Chaque numéro de mes carnets correspond à un fantôme
.
Hors de portée il y a ce lieu jonché de pierres
Sous la dalle aux trois pavots dorment les os de mes parents
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Si je dis « dormir » c'est bien entendu un euphémisme
pour l'endroit sur lequel une fleur noire étend immensément ses ailes
.
Salives morves et crachats cerveaux vidés de mensonges
nous réduits à cette communauté du plus dur qui nous habitait
.
Ici plus de trahisons Juste la vérité du vent qui courbe les cyprès
Les saisons désemparées qui ont perdu toute signification
.
Sombre saphir et giroflées Je ne crois plus à l'amandier
constellé de lumière qui tient à donner l'illusion de la résurrection.



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Ne pleure pas

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Ne pleure pas, ne pleure pas fille des trois nuits
Un jour tu seras libre Personne jamais plus ne t'accusera
Même claquant de tes hauts talons sous la pluie, il y aura
du ciel bleu sur les trottoirs mouillés Les baisers dorés
des frais nuages se prendront dans tes cheveux bouclés
ainsi qu'un essaim de loriots dans les ronces aux mûres
d'encre noire Tes pensées en deviendront vertes et légères
balançant avec la douceur des branches au vent des forêts
.
La blessure portée au rouge qui brasille au fond de toi
s'éteindra bientôt Les trahisons s'effaceront Je le promets
Je le promets Tu verras déclinées ainsi qu'un paon ouvre sa roue
les splendeurs du monde où que tu portes tes regards Oui !
Le soleil va sur les vagues déployer pour toi son éventail de feu
De la paroi nacrée de l'horizon te parviendra cette odeur d'oeuf
que le phénix à chaque aurore laisse flotter longtemps sur la mer
Ton cœur lui-même s'emplira du bonheur transparent qu'on voit
.
rafraîchir les galets lorsqu'on penche la tête au bord de l'eau
Si bien que ton monde enfin sera neuf, en grâce et pacifié.



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Inhibition jouisseuse
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Il écrivait peut-être parce qu'il n'osait plus parler à personne
piégé par l'impression d'être un enfant qui à force de bayer
aux corneilles a fini par gober sans le vouloir un moustique
d'abord amer - puis a senti l'insecte se changer en une étoile
si suave qu'il serre les lèvres de peur de la laisser échapper
.
Ou alors son mutisme venait de ce qu'incertain de tout
il suivait la devise que son père lui avait enseignée
«Tourne toujours sept fois ta langue dans ta bouche avant
de dire quelque chose» Appliquant ce précepte il avait
senti sa bouche se changer en huître et chaque mot
en perle exquise qu'il aimait enrober de salive indéfiniment
.
Tout cela était d'un ridicule digne de la censure du juge Pinard !


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1944-2014

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Singulière conversation que l'on poursuit avec soi-même misérable bavard incapable de stopper le vent et bien sûr n'évoquons pas les terribles désastres qui frappent les êtres humains partout autour de la machine ronde
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et que leur cœur même et l'amoureuse multiplication - grains de sable de la mer et étoiles du ciel - qui en résulte ne feront qu'aggraver jusqu'au Grand Balayage Définitif L'humanité n'aura pas duré le cinquième du temps qu'il a fallu
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aux puissant dinosaures pour s'anéantir Ainsi donc la vie si son programme réussit trop bien à une espèce les forces qui l'anéantiront elle les contient en germe et nous sommes promis à devenir inéluctablement
.
les victimes de cette règle autrefois par les sages grecs formulée en deux mots «Δεν ύβρις» qui signifiaient pas d'excès sinon les dieux se vengeront Or quoique nous n'y croyions plus les dieux ont déjà commencé
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à se venger Les glaces retournent avec fracas à l'océan de plus en plus tôt et meurent les beaux animaux qui les arpentaient Pour ce qui est des océans ils se vident Bientôt on ne saura plus qu'il a existé les merveilleux poissons
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brillants comme des lingots de métal fraîchement démoulés qui se glissaient entre deux transparences du courant avec la même vivacité que nous enfants entre les plis des draps odorants et mouillés que nos mères avaient parallèlement
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suspendus dehors sur les cordes à linge pour que les sèchent le vent que l'on ne peut stopper et qui rafraîchissait nos fronts lisses en ces temps paisibles où nous ignorions tout des terribles désastres qui frappent les humains.




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L'amour ?
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Cette fleur qui dans tes yeux a pris un éclat de source.


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Va, lumière !
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Un air métallique de guitare seule avec sa passion
tantôt mélodie cristalline et douce tantôt accords rageurs
Subitement – retour à La Barrosa ! La fête gitane sur la lagune
de Santi-Petri ! Los Drogos et la villa Maria Del Mar !
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On était heureux Avec les amis on faisait des plans d'avenir
On voulait acheter cet appartement tout en haut
qui laissait voir la pinède comme un tapis jusqu'à l'étincelant
océan Mais les vents ont tourné ainsi que la stupidité des hommes
.
À présent je m'efforce surtout de ne pas revoir le passé
De ne pas revoir le mur avec le premier poème de la Pierre Amour
au fond du parc où j'écrivais dans l'odeur du soleil et de la résine
Je ne relis même pas les grands cahiers que j'ai remplis alors
.
Mais dans ma tête sonne encore le chant du Guadalquivir
transparent avec les mulets qui frissonnaient sur place
dans le courant paresseux dont le cours s'évasait vers la baie
qu'au loin ornait la couronne blanche de Cadix aux ruelles serrées...
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Et je repensais à Jean Cassou à la graphie singulière de ses lettres
à ses poèmes à ses rêves ses aventures « l'Espagne au coeur » !
Il suffit de quelques notes belles et cruelles de Vicente Amigo
pour que le cœur se rouvre et s'épanche en une fleur sanglante.





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Paroles d'argent

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Marchant, tu marmonnes en ne regardant que tes pieds... Le vent soulève des voiles blancs au flanc des sommets, tu n'en as cure. La lumineuse beauté des hauteurs, ta conviction est qu'elle est hors de portée.
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Scander le temps avec des mots, sentir le sang battre à ta tempe durement, patienter tandis que le soleil traverse les feuilles, inventer un amour du monde alors qu'il est voué à être pulvérisé. Voilà tout ton bref avenir.
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J'ai tenté d'aimer un mystère en lequel je suis tombé comme un martin-pêcheur dans un torrent. L'oiseau revole vers sa branche avec une nourriture argentée au bec. Le mystère ne m'aimant pas, je rampe avec de bonnes paroles qui ne me nourrissent pas.
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Cet objet sculpté, abstrait, au centre de l'esplanade, tel un cumulus
isolé dans l'azur... Cet olivier compliqué, muscles sur muscles à crampes de bois, seul au milieu d'un vaste champ de lavandes. Toi, spectre au cœur d'une intarissable solitude.
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Ce que chuchote la brise à ton oreille, comme à celles des fleurs, est une langue parallèle et fraîche. La même parlée par la mer et les conques, par les cascades, par les étoiles. La même qui la nuit te dicte tes songes.
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Comment celui qui ne l'a jamais écoutée, ni entendue, pourrait-il en reconnaître la réalité quand l'esprit en état second tente de la traduire en délire poétique - de même qu'en respirant la fumée des lauriers, la Pythie se faisait porte-parole d'Apollon ?
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Ces accents désorientants, désorientés, pareils aux inflexions de voix de l'Amoureuse : la poésie.





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Lettre à personne
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L'oiseau bleu que tu m'as jadis apporté tremble toujours au fond de ma nuit, mais aujourd'hui il est pourpre.
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Tu te souviens comme était amer le café à l'heure où, attaché par sa laisse au ponton, notre esquif tremblait d'impatience, l'étrave tournée vers le large ?
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Tes hanches, le miel des cheveux, ton sourire étrusque, le vent qui venait de l'horizon comparer le vert de tes yeux à celui des mers froides qu'il avait survolées. Ta personne infinie.
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Mon langage alors cherchait des tours séduisants et précieux. Comme si le geste de tenir ta main avait besoin d'un complément d'information. Étourdissant soleil.
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Jamais je n'ai voulu au sein du langage pêcher un poème. Assez jeune, j'ai senti sans l'avoir prémédité ma pensée fondre sur une parole d'argent. Je rêvais, réfugié dans l'or d'une icône.
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Au cœur du déluge, toi et moi nous abritions du mieux possible. Nous avons vécu de peu. Noblesse austère des dunes.
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Mon unique sujet de mélancolie : ne t'avoir pas su restituer à ta grâce native, à sa magnificence vertigineuse. J'ai voulu haranguer le silence avec des lèvres de bègue.



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Traumatisme imprévisible
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Enfant, une grand'tante qui habitait au Moulin
et s'affairait à sa cuisine t'avait donné une truffe
poudrée de cacao dont tu t'étais emparé si vivement
que tu n'avais pas laissé à ta bouche le temps
de remercier : « Il faut être poli mon garçon. Dire
merci Si tu ne le fais pas tu seras un nain gras ! »
dit avec un sourire mais le doigt levé la vieille dame.
.
Brusquement tu t'es vu comme au Musée Grévin
dans le miroir qui rend les gens énormes à la taille
et les rapetisse d'autant Tu t'es dépêché de bafouiller
un merci empêtré de salive et de chocolat tout en
éprouvant la conviction irraisonnée qu'il était trop tard
comme si la bienveillante sœur de ta grand'mère
eût été une sombre fée qui t'avait jeté un sort irréfragable
.
Oh les ravissantes terreurs enfantines Les douces
culpabilités pour des crimes insignifiants !
.
Depuis – quoique cela ne se soit pas vérifié puisque
tu as grandi raisonnablement – dans un coin
de ta conscience ne dort que d'un œil une vague
appréhension face aux délices chocolatés !



.



.







Soirée en famille

.
Rue et trottoirs en face de chez moi
assombris par le soleil
enflammés par les baisers de la pluie
Novembre versatile arrive sur les ailes
des premières formations d'étourneaux
.
Hier les enfants sont venus passer la soirée
avec leurs conjoints – enfants adoptifs ! -
Nous avons bien ri et profité d'un exaltant
moment de bonheur Je ne m'imaginais plus
que mes enfants si sérieux d'ordinaire
et plein de graves soucis comme nous tous
étaient capables par les temps qui courent
de nous offrir autant de joie...
.
Peut-être sont-ils conscient que nous sommes
au novembre de notre existence
et dans la délicatesse de leurs cœurs
ils ont choisi d'être légers et de nous épargner
à leur sujet davantage d'inquiétudes
rendues ravageuses par notre impuissance
de parents qui se sont efforcés d'être à la hauteur
évidemment sans y parvenir
.
Car dans l'horreur de ce qu'est vivre
quoi que l'on ait fait pour eux, ce ne fut jamais assez
et notre rêve de leur éviter les pièges affreux
dans lesquels nous sommes nous mêmes tombés
est un espoir que nous savions parfaitement vain.




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2 décembre 2013 1 02 /12 /décembre /2013 12:31



Allégorie
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Il jette le filet transparent sur l'instabilité
bleue de la houle qui balance sa barque
Il attend quelques minutes puis le retire
Par-dessus le plat bord apparaît une poche
où tentent de se débattre quelques créatures
métalliques Il les trie dans la flaque du fond,
rend à la mer ceux qui ne conviennent pas
laissant les autres gigoter autour de ses bottes.
L'éventail de l'aube fait place au plein jour.
Assis à la poupe du canot il guide le moteur
ronflant vers le port Une poignée de clients
sur le quai l'attendent cabas au coude Il sait
d'avance que tous ses poissons ruisselants
emmaillotés d'éclairs vont trouver preneur
Dans la région il est le dernier pêcheur.
.







Enfantillages et billevesées
.
Quel dommage qu'il n'existe d'anges qu'en songe
lorsque soudain le poème annonce avec la voix silencieuse
d'un souffle emprunté à l'être caché que nous sommes
et soudain toute chose brille comme un cuivre
qu'aidé d'un citron l'on vient fraîchement d'astiquer
.
Sans haine je les imagine ainsi que des nuanges
blancs comme lys indéfinis au plus près du soleil
chérubins potelés chargés d'exécuter la musique des sphères
tels que les a peints le subtil pinceau de Carpaccio
.
Là-haut le jour ne brûle ni ne cloque Il cautérise
les plaies du cœur Les cicatrise au crépuscule
avec le mercurochrome du couchant
Billevesées
que tout cela poète idiot ! Tu devrais cesser de te
raconter de tels enfantillages en un siècle sans illusions
où la poésie exige en mots le plus impitoyable réalisme.


.





Révolte étouffée

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À qui la faute si ne s'éteint pas
cette braise au fond de toi semblable au lumignon
rouge qui perdure dans les cryptes
ou les chapelles de vallons perdus
.
Tu devrais renoncer à cette ridicule
révolte qui ne dit jamais son nom
et refuse enfouie dans les tréfonds de ta conscience
de se manifester
.
Que sert d'avoir honte des humains
dont tu es D'avoir honte des politiciens
des hiérarques de tous poils Des mauvais maîtres
et des mauvais disciples
.
Bref de ce maigre univers en lequel
même le cercle des meilleurs amis fomente
ses stupides cruautés et ses pièges imbéciles
comme si toi pauvre naïf aux airs d'ahuri

tu pouvais être une menace pour quiconque !


.



Galets-nuages

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D'au-delà de la mer aujourd'hui les corbeaux de la lumière
m'ont apporté des nouvelles de l'Île d'émeraude
Le ciel bleu pâle de novembre bleuit leurs plumes noires
alors qu'en croisant les pattes ils arpentent l'arête
de l'immeuble voisin À présent voici qu'entre eux
ils complotent en latin sur l'avenir Je n'y comprends
rien sinon de temps en temps le mot «Cras-cras-cras...»
.
Je revois les falaises blanches aux airs de millefeuilles
Les passes écumantes aux courants bleu-marine
tombeaux de frégates sémillantes et d'antiques galères
Les récifs gris-rose où se dressent les hauts-reliefs abstraits
du hasard près des lames qui s'acharnent à les repolir
Car comme on sait le hasard fait bien les choses
.
Qu'ils sont émouvants les mondes lointains Les mondes
auxquels l'espace et le temps offre un lustre indéfinissable
Avec leurs langages sonores qu'on ne comprends pas toujours
Avec leurs rêves blancs tels des monastères ou des églises
Avec leurs rues étroites où passent de jeunes couples enlacés
parmi lesquels en scrutant bien l'écran de ma mémoire
.
Je nous aperçois jeunes et gais main dans la main
entre les façades basses dont les pampres encadrent
des portes peintes où des femmes dans la pénombre
discutent en agitant des casseroles à bout de bras
Je nous aperçois dévalant les escaliers blanchis à la chaux
et les pavés luisants pareils à ces galets clairs que nous avons
.
gardés en souvenir et qui près des livres jonchent nos étagères
avec la simple géométrie de nuages de bonheurs condensés.


.





Muse endormie
.
Écoutant la veilleuse dorée, le mutisme de la vigne
de métal qui l'enlace et ton silence aux paupières baissées
je m'émeus de la proche tiédeur de ton corps
de son souffle timide autant que de la courbe du cou
en laquelle ton entière nudité s'est réfugiée
.
La grâce de l'hirondelle alliée à la diserte alouette
explore l'aube en train de souffler ses millions d'aigrettes
de vertige qui argentent le ciel où mes yeux se perdent
tandis qu'elles diamants retombent sur feuilles et fleurs
des collines aux joues douces et les plaines mal rasées
.
Paisible auprès de toi j'observe le pourpre moutonnement
du petit-jour par la baie vitrée à laquelle s'intéressent
les bambous penchés et leurs merles hyperactifs
Un premier avion trace un trait de craie rose là-haut
Réveille-toi ma belle amante Ici la vie s'impatiente!


.









Illusion sans retour
.
Voyant les tourelles du château par-dessus
les frondaisons agiter à leur pointe d'ensorcelants
oriflammes, je suis parti à travers la forêt séculaire
si buissonneuse et dense que les ronces derrière-moi
se refermaient instantanément sur l'ordre des branches
qui se détendaient comme des ressorts pour me signifier
qu'aucun retour sur mes pas ne serait admis
.
Là-bas j'imaginais la Belle au bois dormant
sur une couche étendue dans un halo couleur d'éternité
et dans ses rêves imaginant qu'on la réveille d'un baiser
.
Du vent soufflait là-haut remorqué par des locomotives
dissimulées sous des vapeurs d'une opaque blancheur
qui par-dessus les plus hauts sapins l'entraînaient
vers le passé dont on devinait à l'horizon les murailles bleutées
.
J'ai marché sans aucun sentier qui me guide
sans étoile presque oublié de tous
à travers sables-mouvant marais rocailles moussues
inconscient de ce que le but que j'entrevoyais
de temps en temps par l'échancrure entre les cimes vertes
tantôt nues tantôt enneigées tantôt encoconnées
par les chenilles roses et grouillantes de lumière de l'aurore
jamais ne semblait grandir ni s'éloigner
J'ai marché des années jusqu'à sentir mes jambes durcir
et se paralyser à l'instar du bois des troncs environnants
juste comme enfin j'acceptais que le but de ma quête
reculât exactement à proportion de mon avance.

.



















Livres reçus
.
Les livres de poèmes s'empilent
À peine ai-je le temps d'approfondir un peu
ceux d'amis dont j'admire le talent
Les livres d'inconnus sont émouvants
souvent accompagnés d'un petit mot d'hommages
Contraint de les parcourir d'abord rapidement
j'y découvre des pages phosphorescentes d'espoir
.
Je m'attelle à tenter d'en dire quelque chose,
Froisse le feuillet et recommence
...Si difficile lorsqu'on n'est pas intelligent
de synthétiser le monde des autres
sur les seuls indices d'une suite de poèmes
qui se débattent manifestement avec l'Obscur !


.









«Poésie en archipel»
.
Lorsque les peines sont trop lourdes
lorsque le ciel de lait tourne au linceul
lorsque dans la fente de l'horizon une main
de lumière poste les nuages illisibles
tandis que la mer étale
sur ses mille genoux bleus nous ouvre l'espace
où déployé le désespoir
tourne en cercles
ainsi qu'un pygargue
.
Prends ton voilier léger filigrane
de rêve ornant l'épair de la réalité
et le cœur gros mais vaillant
appareille pour te consoler
vers ton archipel
de poèmes heureux
en songeant à tous ceux
pour qui c'est impossible.


.








Absolu démasqué ?
.
Se pourrait-il qu'en raison de sa logique, la technologie soit impérialiste, envahissante, et dangereuse parce qu'elle altère at gauchit subtilement les réflexes et la mentalité des êtres humains, en direction d'un fascisme naturel, je veux dire qui est dans la nature même du fonctionnement technologique foncièrement aristotélicien – du tiers exclu. Quel trouble alors jette dans ce fonctionnement et raisonnement, la physique quantique. En effet, rien n'explique vraiment les quantas de Planck, pas davantage que le nombre Pi, par exemple. Comme si derrière un univers des causes et du relatif, se dissimulait un impensable absolu.








Jours dérobés
.
Peu de choses à imaginer, pour que l'on assiste à la surrection de ton fragile univers. L'adret semé de pins parasols sur la couronne desquels s'attarde parfois mollement un nuage, dont le ciel d'été n'a rien à craindre. Au-dessus des brisants enluminés d'une fleur d'écume, la tour d'un phare mouline l'invisible fil de la nuit comme un pêcheur sur la jetée - ou comme nos grands-mères tiraient le fil d'un vieux pull-over bleu-marine pour en récupérer la laine -, jusqu'à ramener l'aube rétive qui rue en argentant les vagues.
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Étranges images qui se déclinent à la façon des feuilles compulsées par la brise : elle vibrent tour à tour. Les chants d'oiseaux se tressent à leur murmure froissé pour de secrets caducées. Ce sont voix qui évoquent des gens qu'on a pu connaître, mais trop fugaces identifier quiconque. Un goût de grappes alcoolisées pour enivrer les grives. Un étonnement de se trouver nez à museau, entre deux rangées de vigne, avec une biche au long regard étoilé. Éclairs incertains. S'ils étaient la mémoire d'une accalmie, leur violet ne surprendrait pas.
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Le port endormi dans les voiles d'un trois-mâts grec... Phrase lue dans quelque livre. Un instant de colère, de n'en pas retrouver dans ta tête l'auteur. Comment peut-on ainsi être hanté d'images encryptées dans des mots ? Elle trahissent une violente impuissance. Le couvercle du volcan saute et une pluie de pierres ponces incandescentes décrit des paraboles dans le ciel intérieur. À peine refroidies, voici le littoral jonché de galets d'ambre gris qui embaume. Des anges nus sous leurs tuniques blanches arpentent le bord, ils les collectionnent.
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Dans leurs paumes immatérielles, on voit les pierres s'épanouir comme des fleurs. Qui se mettent à sonner comme des cloches. Puis s'élèvent vers le ciel, soudain multiples bulles irisées, tandis que la lune est descendue visiter le potager, écartant les feuilles des choux-fleurs pour observer leurs blancs visages et vérifier qu'ils lui ressemblent. Au point du jour, dans la lumière rasante qui allonge les hautes herbes, on verra voleter en veste noire et plastron blanc la pie qui sait tout, et qui du bec prépare dans un chêne le nid radieux du soleil.



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Phrases modérément drôles

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Quelle sensualité dans la pierre, quand elle résiste à la main ! Quand l'éphémère rencontre ce qui dure. Sensation de sculpteur.
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Il aurait voulu être un intellectuel. Peut-être un philosophe. Les mots lui ont façonné une pensée qui l'a conduit ailleurs.
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Acéré, et pourtant navré par le malheur quotidien des hommes. Se peut-il que compassion et dévouement soient l'athanor qui opère la mutation de la faiblesse en force ?
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Qu'il est plaisant, ce bateau blanc qui danse dans la crique prêt à mettre les voiles. Il est la synecdoque de l'univers.
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Ton poème, l'étoile minérale dont le reflet s'agite et brûle au fond de l'eau pour faire semblant d'être une étoile de mer.
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Ton monde n'est-il pas trop beau pour être vrai ?
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Qui n'a pas vu la rage des tempêtes, avec leurs vagues hautes comme des immeubles, ou le ruissellement embrasé d'une éruption volcanique, ignore tout des dieux.
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Le soleil dans l'azur est le dauphin du ciel. Il appelle avec des ultra-sons. Sa fidélité est immuable. Ami de l'olivier, il en suscite l'huile dorée. Il sort puis replonge dans l'immensité, seul le regard peut l'approcher – de loin.
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Tous rêvent de composer le petit livre que chacun aura envie de conserver en permanence dans sa poche. Seuls quelques meneurs d'hommes, apôtres ou prophètes, y sont plus ou moins parvenus. Neuf fois sur dix, le résultat est un désastre.
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Jusqu'à quel point la pensée logique en laquelle s'opiniâtre l'être humain le conduit-elle à s'autodétruire ?
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Cette porosité en toi, par la corrosion des années, tu la colmates avec des couches de poèmes. Il s'agit d'asphyxier grâce aux vers d'aujourd'hui le taraudement des vers qui t'attendent.






Réajustement
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On ne sait vraiment qui l'on est que lorsque, après avoir réalisé ce qu'on espérait le plus intensément, on a découvert le si peu que c'était. Le masque de l'espoir ainsi tombé, il ne reste de nous que ce que nous sommes.









Pour une Vanité
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Torréfier les mots pour qu'ils dégagent leur arôme
grain après grain à mi-chemin entre chapelet et café.
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Animaux, arbres. Cheval, chèvre, vache, cochon, chat,
chien, poules, brebis, chêne, frêne, acacia, amandier,
nèflier, pin, olivier, pommier, prunier, syllabes, syllabes !
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Entre deux jeunes bouleaux ou deux peupliers frissonnants
tendre un hamac imaginaire et dormir dans le vent.
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À force de faire signe à la nuit à grands renforts de soupir
ton âme viendra bien cueillir ton âme parmi les étoiles.


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Mot-clé
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On est toujours surpris, malgré l'habitude, de découvrir sous le mot-clé « poésie » les plus banales et usées, voire navrantes, fantaisies sur le Net. Comme les humains, dépourvus de culture à propos de cela même qui théoriquement les intéresse, sont capables sans vergogne, avec une naïveté touchante, de réinventer l'eau chaude ou le fil à couper le beurre, convaincus qu'ils sont les premiers des milliards d'humains de l'histoire passée et contemporaine à y avoir songé. Pourtant Lautréamont disait que la poésie est à faire par tous et non par un !










Prix Goncourt 2013
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Un lieu lumineux – tel est l'endroit où réside l'éclair durable
de ton poème ! Comme s'il logeait au cœur d'une source
en laquelle tour à tour le soleil levant puis le soleil couchant
viennent tremper leurs doigts en hommage à Homère...
.
Mais ce n'est pas une source tranquille : on y entends souvent
des cris de révolte alors que les oiseaux viennent piquer du bec
leur reflet rageur, tout en racontant les injustices et les horreurs
qu'ils ont vues au cours leurs séjours aux quatre coins du monde.
.
Pendant ce temps, à ma grande joie, le prix Goncourt est décerné
au type qui a fait un roman pour raconter les combines de deux
joyeux drilles qui montent une arnaque au monuments aux morts
J'ai vu l'air triste du gars à la télé. Oublié son nom. On le redira.
.
Il n'a pas fini de répéter qu'il est heureux. Sa femme plus encore.
Le gros lot. Elle sait maintenant que son mec n'était pas un louzère !


.













Le monde à l'envers !
.


Si tu es entré dans un monde plus pur que celui d'ici
c'est en laissant derrière-toi celui que tu étais
naguère encore comme on pose un habit démodé
En ce monde-là n'entre pas mon ombre Le vent
s'y change en cristal qui - tel un insecte dans une aurore
d'ambre fossile y conserve le détail de ses antennes
pattes ailes aux membranes fines comme des cheveux -
emprisonne en un moment parfait aussi bien nos
rêves nos émotions nos souvenirs tout ce qui bouge
encore vaguement derrière nous en gesticulant
comme un hanneton à l'agonie que sa chute d'une
feuille a laissé sur le dos dans la poussière les pattes
en l'air incapable de se retourner ni de reprendre
son vol vers l'avenir dont l'azur occupe insolemment
toutes les facettes de ses yeux où le monde est inversé.



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4 novembre 2013 1 04 /11 /novembre /2013 10:14

 

                        Sic transit...

 

.

Il parle d'une chambre tapissée de peintures poussiéreuses

en laquelle pour grandir son écriture il réduit celui qu'il est

à rien Juste un passant qui contourne les reflets où des fleurs

de pluie fleurissent les trottoir et mouillent de froid ses souliers

.

Il sait bien qu'il ne sera jamais compris et moins encore depuis

qu'il s'acharne à louvoyer parmi les syrtes de l'inexplicable

tandis que ses poèmes les plus hauts se cognent aux étoiles

entre lesquelles ils dérivent ivres tels des fragments de banquise

.

détachés par - disons-le en souriant – le réchauffement climatique

Fragments d'une glace pure avivée par le bleu-saphir translucide

des millions d'années Épaves promises à se fondre tôt ou tard

en l'immensité salée qui les rendra sans s'émouvoir à l'anonymat.

 

 

.

 

 

 

 

 

Retour de la poissonnerie

 

.

Le sac de coques déversé sur la table de la cuisine Voici

que son bruit est celui des galets rebrassés par le ressac

Mille secondes lâchées dans le même instant avec des airs

de fourmis noires qui courent soudain sur le papier blanc

Mais non ces petits abdomens et ces pattes sont ceux des mots

qui vibrent avec le crépuscule dans ton regard fatigué

.

S'établit alors le silence du premier consentement, du premier

choc des prunelles, du premier amour – l'irréparable, déchirant

traînant après lui sa longue piste de scories hérissées et de cendres

comme nous en jetions sur les glissades vertes des enfants

pour leur éviter (à eux ou peut-être à nous) de se casser la jambe

Par la fenêtre l'or tremblant du soir laisse des larmes sur les vitres

.

Il est temps de plonger au fond de toi pour ramener en surface

l'amphore aux jeunes hanches qu'un visage de divinité décore

L'argile est pétrifiée et sous l'ongle toque ainsi que de la pierre

mais s'ouvre encore sur suffisamment de vide et de profondeur

noire pour contenir le poème entier de tes chagrins, de tes douleurs

et le psaume continu du vent lorsqu'il soulève incessamment la mer.

 

 

 

.

 

 

 

 

Malinconia

.

Vigueur noire – qu'on m'ôte le souci desséché

de tant de saisons périmées

comme d'une plate-bande les fleurs ternies

qui furent d'un si beau jaune d'or l'été passé

.

Ne pensons qu'au présent – ô noire vigueur,

puisqu'il n'est plus rien qu'on puisse faire

excepté ricaner d'un rire où la dérision

le dispute à l'amertume

 

tant les hommes sont acharnés à se détruire.

 

 

 

 

 

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 15:24

 

 

MEMENTO À REBOURS

.

 

Oh je veux oublier ce vent de novembre qui traverse l'automne comme un oiseau fugace argente un miroir.

.

Je veux cette nuit qui me dissipe dans sa noirceur et vide ma mémoire de ce que je suis.

.

Sur ton front de statue le jour effeuille un bouquet de lis, tandis que je t'observe en train d'assembler des pierres polies par la mer.

.

Cette méduse qui flotte dans l'immensité de l'eau verte, c'est ma conscience dans sa langue maternelle.

.

La plaine angoissante. Vertige horizontal. Mais la verticalité d'une paroi où varapper comme jadis ne t'accélère pas le cœur.

.

À l'image d'un arbre, tu as entamé une traversée vers un ciel qui n'a point de rive. Espères-tu qu'il vienne à toi sous forme d'un précipité d'oiseaux bleus ?

.

Ton moi répondrait à la même définition que celle du point mathématique. Pour qui t'aime, il n'y a rien à saisir, qu'une cendre de mots.

 

 

.

 

 

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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 14:55

 

J'apprends à rêver (9)

 

.

Qu'il est drôle et galvaudé ce mot de « poète » Il en fait rire certains « pouett pouett ! » tandis que d'autres le prennent au sérieux et s'en affublent avec dignité comme si d'être un contempteur du néant pouvait être un titre de gloire

.

Enfantillages tout cela plume ou calame ou bec doré qu'importe puisque tu n'as jamais réussi à cesser de lancer tes filets de mots à travers l'espace immaculé où du reste selon l'éclairage il passe quelque fois un peu du bleu pastel du ciel

.

Que ce que tu ramènes dans les mailles invisibles de la syntaxe et qui s'agite avec une vigueur non moins invisible qu'elle, ne nourrisse personne excepté toi et les quelques amis indulgents qui te lisent sans illusions par fidélité pure

.

voilà qui te laisse indifférent vu que tu ne peux cesser de rêver et de capturer tes rêves tels de grands poissons étincelants qui gigotent et se tortillent avec l'énergie du désespoir (selon les mots de ton ami) mais ne parviennent que très rarement à t'échapper

.

Évidemment ce genre de pêche ne peut séduire ceux dont les rêves en noir et blanc pour être moraux doivent se projeter sur des murs gris-anthracite y faisant défiler le film du quotidien sinistre des banlieues et autres visions « sociales » du malheur de l'humanité

.

comme si l'on ne pouvait ramener du fond de l'océan que des requins féroces des calmars géants prêts à tout balayer sur leur passage et autres témoins de la culpabilité des humains toujours prêts à faire sombrer stupidement le frêle navire de leur avenir

.

Mais dispose-t-on d'un autre baume que celui de la beauté pour calmer les plaies des peuples Il est permis d'en douter puisqu'on a tout essayé parmi l'éventail des imbécillités possibles avant d'en arriver à la conclusion qu'il n'est de bipède heureux

.

(si l'on veut bien prêter attention à l'avis d'un manipulateur de langage à la fois obsessionnel et impénitent au demeurant modérément doué pour écrire de ces sujets) que celui qui parvient à poétiser son monde à l'iriser précautionneusement

 

tel un enfant qui s'émerveille de faire grossir cette vanité caressée de toutes les images de ce qui l'environne cette sorte de zéro transparent de la conscience par lequel s'entame le décompte mathématique de l'univers et qu'on appelle « bulle de savon ».

 

.

 

 

 

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29 octobre 2013 2 29 /10 /octobre /2013 11:50

 

J'apprends à rêver (8)

.

 

Puisque la réalité du monde est si navrante si abominable puisqu'on a oublié – si du moins l'on a jamais su ! - comment gérer le terrible chaos qu'engendre l'anarchique multiplication des cruels bipèdes que nous sommes

.

il ne reste plus qu'à se retirer dans un ermitage avec en haut la montagne en-bas un ruban sablonneux pour contenir comme un cadeau la mer à quoi il faut ajouter un marronnier ou un platane au-milieu de la cour

.

Mais où trouver dehors sur l'un des cinq continents l'asile heureux et détaché de leurs vacarmes sombres qui me permettrait de passer dans l'ataraxie mes dernières années probablement moins nombreuses même que je ne l'imagine

.

À la fin il faut bien se résigner à ne le découvrir nulle-part et parfois quand on le découvre comme il a pu m'arriver on s'aperçoit que la place est déjà depuis très longtemps occupée par de plus chanceux ou plus malins que soi

.

Si bien qu'il ne reste à coloniser que notre espace intérieur le seul qui soit inaccessible avec sa fugace presque immatérielle mais docile immensité que l'on peut vaguement lorsqu'on en a reçu le don cultiver ainsi qu'un potager

.

avec la binette de la syntaxe empruntée à notre verte langue maternelle ce français d'une si merveilleuse précision qu'il permet de fixer puissamment tous les rêves De les échafauder facette par facette selon une géométrie de diamantaire

.

Désormais je m'y veux retirer comme un moine dans sa grotte de cristal Y inviter le soleil fût-ce par une journée de pluie afin de me complaire au cœur de mille réflexions étincelantes enveloppé d'une paix scintillante de la même voluptueuse essence que la mer un matin d'été.

 

 

 

.

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (7)

.

À travers les spires de fer forgé peint en blanc depuis la terrasse le regard effleure les végétaux fleuris de la falaise et plonge directement dans le bleu intense de la mer

.

La comète blanche d'un canot rapide trace un sillage qui s'élargit avec le temps s'atténue puis s'efface ainsi qu'un souvenir L'empire scintillant du soleil sur les vagues

.

retrouve son intégrité originelle surveillé par quelques pins qui se sont accrochés à flanc de roc malgré le vertige abrupt Dans l'ombre de l'azur que le jour

.

instille dans les frondaisons les oiseaux se recueillent le duvet clair de leurs petits ventres rebondis épousant confortablement le rameau qu'ils ont choisi

.

Serein le cap strié ainsi qu'un crémeux millefeuille avance son étrave avec des airs de vouloir appareiller vers l'horizon où le ciel semble éclairé de diffuses promesses

.

Cancanant le bec en l'air dans l'enclos du monastère proche des oies vigilantes comptent les minutes les gens qui passent les sautes de la brise qui font lever dans les feuillages

.

des protestations chuchotées que j'écoute songeur le regard fixé sur la profondeur turquoise du golfe où le soleil que j'aime moissonne les limpides panicules de l'infini

 

 

 

.

 

 

 

 

J'apprends à rêver (6)

 

.

Prenant exemple sur la fée Morgane tu as érigé un château fondé sur une île inaccessible au ras d'un horizon immatériel ou peut-être bien sous la voûte de la mer selon les jours et la formule

.

Celle qui t'inspire y règne tantôt femme sorcière tantôt fillette innocente avec de fines crolles sur la nuque et le front Ses yeux candides transperçant les mensonges de l'univers et questionnant en silence

.

l'étrange chaos sur lequel il lui est ordonné de régner Toi auprès d'elle tu n'es pas Merlin mais plutôt le gardien noir le fidèle Anubis qui veille au seuil de l'illusion de sorte que «nul n'y puisse entrer qui n'est pas géomètre»

.

Car au-delà de l'immense poterne on ne se remplit les poumons que d'éthernité dont aussitôt l'effet monte à la tête y déversant un torrent d'images merveilleuses Impossible de s'en déprendre lorsqu'on y a goûté un jour

.

On entrevoit à la lueur de quatre lunes un camp aux tentes enguirlandées d'or entre lesquelles circulent tranquillement des licornes blanches du museau quêtant aux paumes graciles de la Dame qui passe une caresse, une douceur

.

Ou bien voici que ce qui n'est pas un nuage d'étourneaux brillants mais un poudroiement d'étoiles évolue en formant diverses constellations de splendeur La Grande Ourse insensiblement se déforme en Baleine

.

en Argo en Centaure en Aigle en Cygne en Corbeau en Lièvre en Princesse Andromède et pour finir en Cheval puis en Grand Chien qui rétrécit se dissipe et se met à serpenter à la façon d'un ruisseau de bruyantes pierreries

.

Et d'un coup surgissent de tous les côtés des sculptures polaires une banquise craquante de blocs enchevêtrés qui se montent les uns sur les autres comme un clan de vaches affolées dans un enclos trop étroit pour elles

.

On dirait un tableau de Friedrich excepté son effrayant silence mais tout cela ne dure pas et se transforme en un Versailles de lustres vénitiens tout scintillant de girandoles où la Poésie en longue robe d'autrefois

.

marchant sur le clapotis lumineux de la mer avec l'irréelle aisance qui lui est naturelle revient vers son prisonnier les mains pleines de runes ou d'autres mots enrubannés de sentences magiques chacune violente comme un long baiser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (5)

 

.

«Je voulais être plein de choses et je ne suis rien» disait-il Et le joueur de mots transpose en secret «Je voulais être plein de roses et je suis chien» Comme c'eût été beau ce doux flamboiement au fond de lui synonyme d'aurore !

.

Naufragé au sein de l'indulgent irréel de sa langue maternelle il aurait échoué sur la grève d'une sorte de Pontikonisi sur la colline de laquelle il se fût construit de bric et de broc une demeure parmi d'antiques chênes et cyprès

.

Il s'en serait fait le cerbère On l'entendrait quelquefois aboyer de loin les jours où les sons ne seraient pas étouffés par la brume et se propageraient en ricochets sur les vagues jusqu'à frapper les navires de quelques marins sans étoiles

.

Aux jours où son humeur ne serait pas trop sombre il prendrait une truelle en or du sable évanescent que le temps aurait laissé sur le rivage du ciment syntaxique de médiocre qualité puis sans souci d'architecture édifierait une nouvelle chambre

.

Ou bien un pavillon de jardin regardant vers la mer avec colonnes et coupole marbrée pour lui donner un air hellénique afin que la lumière y soit attirée et s'y sente chez elle Puisque c'est la seule façon qu'il connaîtrait d'y apprivoiser les fleurs

.

Et par suite d'attirer les papillons du rêve Ceux mouvant lentement des ailes aux couleurs de chasubles à ramages pourpre noir jaune d'or vert amande qui s'attardent un moment aux délices des calices le temps qu'une pensée monte sur leur dos

.

Puis se r'envolent en jouant avec le vent et décrivant dans l'air bleu du paradis toutes sortes de figures qui sont chacune un portrait de l'Invisible Autrement dit de l'absente Beauté d'un Ancien Monde qu'on aurait naguère quitté sans regrets.

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (4)

.

Bien sûr le miroir où se reflètent les strates des falaises couronnées de frondaisons crépues de la petite presqu'île est une lame d'eau claire qui s'élargit jusqu'au grand large avec des bleutés dignes d'un poignardjaponais «tantô»

.

Bien sûr les barques de couleurs vives les pédalos jaunes ou vermillon tirés sur le strand en attendant les baigneurs Au loin les maisonnettes blanches toutes identiques dispersées autour de la baie et qui sont des hôtels

.

Bien sûr les roseaux entre lesquels le soleil éclaire ton visage et ta robe claire le chuchotis des longues feuilles sèches dans la brise l'odeur de varechs qui s'attarde dans le creux d'eau saumâtre tout cela, tout cela

.

qui n'existe pas qui n'existe plus que dans la songerie qui m'y ramène tout cela porte une beauté dont la lumière s'attarde en moi ainsi que celle de ces très longs couchants des régions cimmériennes d'où tu es venue

.

Je m'attache dans tes yeux turquoise à retrouver la nuance de ces cieux-là C'est celle du paradis et j'y tiens comme à la plus précieuse émeraude Ta chevelure a conservé l'odeur fraîche des fougères et de l'oxygène des forêts au printemps

.

Et lorsque je t'ouvre comme un fruit c'est plonger dans une mer intime et chaude en laquelle les jeux des vagues se donnent libre cours C'est vivre dans une maison de cristal d'où l'on voit dehors se succéder de roulants poèmes d'écume

.

C'est planer sur des régions de galets divers aux nuances de gris et de roses célestes survoler des montagnes ocellées d'oliviers dont l'huile entre tes mains lustre le poteau d'Hermès et remédie par la joie à mon ignorance.

 

 

.

 

 

 

J'apprends à rêver (3)

.

Six ailes de feu et se détacha de l'aube le Serpent doré pour venir poser une braise sur mes lèvres ...que désormais ne s'en échappent que des mots purifiés

.

Des eaux qui s'entrebattaient à grand renfort d'écumes réjouies s'élevait un chœur de voix acides qui conféraient aux embruns une odeur d'iode et de citron

.

Sur la pente douce du sable qui sort de la mer comme aux lagunes avoisinantes s'entrecroisaient des résilles de lumière où se débattaient de rouges anémones

.

agitant leurs couronnes chevelues et ça et là des oursins noirs aux rayons figés pareils dans les nus replis du fond à des pubis pétrifiés qui seraient des reliques

.

de sirènes disparues Plus bas enveloppés de la menthe des hauts-fonds des vols de sardines vives comme gouttelettes de mercure viennent humer les effluves

.

des herbiers de chlorelles et de posidonies d'où tantôt surgit une amphore tantôt un arbre de corail entre les branches duquel un poisson-clown se livre à mille facéties

.

voire plus rarement l'oblique d'une colonne où se distinguent encore pareilles aux cornes du dieu les spirales symétriques d'un chapiteau ionique

.

Hélas au sein du rêve comme toujours intervient l'horreur humaine et si nous ne sommes pas dans les parages de Lampedusa à quelques brasses plus loin

.

dans l'obscurité progressive des profondeurs on devine cependant la longue silhouette d'une barque qui vient de couler dont lentement se détachent

.

de tous côtés comme sinistres graines d'une cosse et s'en vont au gré des courants leurs yeux blancs restés ouverts l'air halluciné une profusion de corps sombres parmi lesquels parfois se devine une forme de femme ou d'enfant.

 

 

.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (2)

.

Babounes bonites dorades bleues marlins noirs bécunes autant de troupeaux de poissons en transhumance à travers l'indigo immense pareils à des flottilles de nuages qui jamais n'atteignent à leur alpage

.

Ah - Vous accompagner jusqu'à l'Ile frangée de filaos et de récifs dont en esprit je me plais la fesse épousée par les sablons d'incessantes plages à contempler les hautes vagues incurvées d'un vertige sans fin

.

De vous - apprendre la nuit bleue qui balance étoiles et noctiluques au plafond mobile des eaux de même qu'autrefois lorsque le noir au-dessus de moi illimitait la chambre j'y voyais se réverbérer les clartés dansantes de l'étang où se baignait la Lune

.

Ce serait comme respirer l'arôme violent du datura d'une nuit brésilienne lorsque en un hamac qui tangue au vent tiède nous parvient la chanson d'un crooner aux accents portugais soulignés d'un rasgueado d'accords impossibles

.

Ce serait comme une berceuse qui endort imperceptiblement le regard d'un nouveau-né jusqu'à ce qu'il dérive et que ses yeux se ferment pour mieux entendre dans un autre monde les frais sopranos des séraphins

.

Un être mince et presque transparent m'éventerait de sa sollicitude aux plumes irisées sa présence ferait plus intense le silence qui se chargerait sans que les humains n'en sachent rien d'une espérance de foudre que seul

.

Son corps fendu et lisse d'albacore serait en mesure d'assouvir ainsi qu'un fruit précoce décroché des branches du désir aux temps où le bonheur n'avait pas besoin de mieux pour s'épanouir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'apprends à rêver (1)

.

D'avoir connu le paradis même s'il ne m'en reste que de très vagues souvenirs analogues aux reflets d'une petite île verte dans les mouvances floues d'une mer en rêve j'ai conservé une inexplicable oppression nostalgique

.

Une sorte de tatouage mental qui reparaît sur tous les clichés heureux que me restitue ma mémoire à la façon des abréviations laissées par les photographes qu'on fait venir pour les mariages et qui gaufrent d'un relief à peine perceptible au bas de la photo la jupe exubérante et blanche

.

de la jeune épousée comme pour rappeler qu'il existe toujours un élément étranger dans le bonheur qui risque de tout gâcher à moins d'avoir la sagesse d'en détourner le regard et de nous abstraire des mille imperfections que le chaos

.

s'efforce de conserver à notre insu dans les replis cachés de l'Ordre des Choses Car même une grève lisse et dorée à l'heure du soleil levant juste à l'instant où s'en retire la marée avant que les oiseaux n'y soient venus pour le plaisir de piétiner la perfection déserte

.

et d'y laisser jolis saboteurs de l'Immaculé le tracé cunéïforme de leurs pattes frêles même une dune pure à l'échine parfaite est toujours altérée par quelque spire de nacre ou autre relique abandonnée par l'eau difficile à identifier

.

Sous l'estran lissé demeure toujours hors de vue quelques débris d' Éden ou d'Atlantide fûssent-ils réduits à la minceur osmotique de l'interface entre réel et imaginaire vestiges d'autres temps où nous piétinions d'une écriture volubile

.

la clarté de pages de vélin qui nous ouvraient les vapeurs de leur éther comme si nous pouvions simplement la traverser puis le cœur léger nous r'envoler ainsi que voiliers qui migrent vers des îles plus heureuses en ayant pour ceux qui les suivront laissé

.

les signes désignant l'Orient qui attend avec sirènes nues et pierreries de l'Autre Côté du gouffre amer.

 

 

 

 

 

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 11:37

 

 

 

Lui, l'innocent de ses jours...

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D'espaces bleus derrière les haillons grèges des nuées,

d'espaces bleus qui déclinaient jusqu'à la nuit

tant en ai-je connu avec leurs milliards d'étoiles

et pourtant d'entre elles deux ou trois à peine

depuis les talus du rêve ont parfois cligné vers moi

.

Périples où j'errais sans ombre tel un soleil solitaire

ou roulais sur le sol désert moi plante sans racines

qui vivais de l'air du temps ainsi que les chardons

du Baragan Et c'est à peine si quelquefois deux ou trois

étoiles ont cligné de leurs cils de lumière

vers moi qui ne faisait depuis longtemps plus d'ombre

.

J'étais au profond de mon ciel source et torrent

et diamants et miroirs où passaient des reflets de sirènes

en robes de beauté un instant attifées

croupe arrogante et fente au décolleté des seins vénéneux

Le parfum de leur charme laissait longtemps flotter dans l'air

cent écharpes moirées que j'étais seul à deviner

Leurs voix m'ensorcelaient musique pleine de promesses

de voyages comme celle qui tombe des plafonds d'aéroports

austères imitatrices d'une fictive chaleur sexuée

résonnant en secret de la froide mélancolie des cathédrales

.

J'étais et je n'étais pas J'avançais parmi mes douleurs

faux sur l'épaule ainsi qu'un faucheur explore la moisson

Dans chaque épi sommeillait un futur souvenir infime pharaon

comme insecte dans les perles d'ambre d'un chapelet

Et je fauchais et j'égrenais ma vie seconde

après seconde tout à fait comme aujourd'hui

à cette différence près que je me croyais éternel.

 

 

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 09:09

 

Bribe de mer ionienne

.

 

Frisson du vent sur les vagues - de la lumière s'y réveille

ainsi le temps éveille à la vie la substance

sensible de l'être humain

J'entends encore ce vagir qui n'est autre en vérité

qu'un cri de mouette

déplorant qu'un nuage disparaisse à l'horizon

.

Ignorer l'avenir permet

de consentir aux aurores dorées

mais quand le voyage touche à sa fin

les couchants si dorés qu'ils paraissent

avec la pilule du soleil au-milieu de tout ce bleu

ont un goût d'acide prussique

.

Il te faudra bien l'avaler cependant

et tu n'auras pas même

le choix de l'heure !

 

 

.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Accès de mélancolie

 

Le braise de nos souvenirs

celle qui nous tient le cœur sur le gril

se change en cendre puis à notre insu s'éteint

ainsi que celle des barbecues du week-end

lorsque la fête campagnarde est finie

et que la nuit prépare un lundi de grisaille et de pluie

où la puanteur du métro remplacera l'odeur des fleurs

.

S'éteint le soleil

le beau soleil sans questions de notre jeunesse

qui tombant sur la prière des roses

inondait la statue brillante de la Vierge

aux mains jointes sur son secret

.

Bientôt ce sera la fin du vent

l'accalmie définitive qui ne balancera plus l'armoise

l'euphorbe ni la puéraire

Sur les sentiers des crêtes la petite chèvre Prakriti

qu'on appelait Krikri ne viendra plus semer

de son anus froncé les perles sombres des secondes

ni l'impalpable argent de ses tintinnabulles grelottantes

en nous fixant soudain

de son œil d'or fendu comme celui des poulpes

.

Pour finir il ne restera plus que le long et triste regard

de la Lune obligée à poursuivre en faisant semblant

d'être pétrifiée sa course éternelle

sans moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Graal disparu

 

À en juger par la gloire des chanteurs

que répandent les ondes

 

cristalline ou éraillée rauque ou maniérée

la voix

 

touche davantage les passants des rues

que le contenu des paroles

 

Retour aux temps casqués des aèdes

et des guerriers

 

Ecrire des poèmes en silence aujourd'hui

revient à se taire

 

Du reste il n'est plus de place pour les vrais

voyants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans un puits de silence

 

Si le poème se mesure aux échos qu'il suscite

dans quelle chambre d'échos mortelle

dont rien ne filtre au-dehors

ceci est-il enfermé

et comme carbonisé par une nuit

qu'on pourrait dire inextinguible ?

.

Vaguement les draps froissés nous rappellent

que nous sommes humains, que nous avons dormi

sur cette blanche page qui ressemble à un brouillon

que nos paumes ont recroquevillée et jetée

avant qu'un remords ne nous fasse la déplier

afin que l'amour demeure lisible

au lieu de tomber dans l'oubli

.

L'avons-nous cherchée au fond du sommeil la lumineuse

arène de l'île verte où s'enchantaient nos corps fous

Vent frêle sur le visage ainsi qu'au sommet

du mont les herbes parfumées caressent aux joues

les nuages venus de la mer

Ah respirer encore l'oxygène des oliviers mêlé à l'iode

qui bleuit les eaux des vagues empanachées qui nous assiègent

Trouver le galet prasin qui servira de talisman à nos retours

et le sable roux comme fourrure de renard

où nous écrivions de l'orteil droit des aveux qu'emportait l'écume

.

Cela tout cela qui nous observe avec notre propre regard

comment pourrait-ce éveiller le moindre écho

en vérité dans le monde d'ici

auprès de gens dont on a violenté le goût

au point qu'ils ont perdu toute notion, toute vision du paradis ?

 

 

.

 

 

 

 

 

 

 

Nul ne peut savoir

 

¡ Fue sueño ayer ; mañana será tierra !

(Gongora)

 

Elle est donc revenue telle un brouillard matinal

qui enrobe dans nos regards mornes les arbres

au jardin, la pie qui regratte dans son aile droite

puis gauche puis déploie l'éventail de sa queue

une deux trois fois Près de la fenêtre un feuillage

de bambou découpe au ciel blanc la géographie

de la botte italienne Elle est donc revenue avec

les secondes lentes où s'engouffreront des heures

Avec son tam-tam aux tempes que l'ombre intense

éblouit et son gémissement qui appelle au silence

.

Elle arrive du fond du passé tel un minuscule

scarabée noir au bout de l'ancien chemin périmé

Voyez-la qui pousse devant elle un visage blême

et rond comme une pleine lune où tour à tour

s'inscrivent puis s'effacent les traits de tous ceux

que nous avons aimés alors qu'un halo de voix

grandit jusqu'à en devenir assourdissant, insup-

portable et qu'à la fin l'on se résigne à constater

qu'il ne reste plus que le poème pour museler

un temps les intangibles crocs de la douleur

qui d'avance t'apprend à mordre la poussière...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mnésis

 

Au hasard ouvert, ce livre où j'ai lu quelques phrases

Et soudain il y eut, silencieuses dans ma tête comme

échos revenus d'une invisible paroi, les inflexions

de voix d'un poète ami - disparu depuis ma jeunesse.

Ce fut soudain comme inspirer l'haleine embrasée

du feu de bois auquel on se réchauffait les mains,

par une nuit de campagne aux courbes enneigées...

.

Nos têtes acagnardées, ainsi que des pierres, à celles

de nos petites amies du moment, avec emphase nous

lisions nos poèmes, dont l'encre était parfois à peine

sèche, alors qu'autour de nous de noires solitudes

aux prunelles phosphorescentes rôdaient à la façon

de feux-follets parmi les marbres d'un cimetière.

.

J'ai revu le visage de l'ami au miroir de ma mémoire

et le comparant au mien en un éclair j'ai enfin su

ce qu'était réellement la froide cruauté du temps.

 

 

 

.

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10 juillet 2013 3 10 /07 /juillet /2013 14:35

 

C'était en août

.

Le vent de mer glace le front enfiévré

des amants sur le sable des calanques

Un crépuscule d'oliviers à contre-jour

flamboie là-haut sur la table des rochers

.

Dans un coin parmi l'enchevêtrement

des bois flottés pourrit un oiseau mort

De temps en temps l'écume vient lécher

le bout d'une aile aux plumes blanches

La plaie du corps est noire de mouches

.

Les amants on ramassé leurs serviettes

Ils ont gravi le sentier au détour du roc

disparu Bruit d'automobile qui démarre

Une large pleine lune à face de mongole

passe le nez par le rebord de l'horizon

.

La houle roule jusqu'au littoral de longs

esquifs de silence qui sur les brisants

éclatent avec un déchirement de papier

froissé par la main rageuse d'un pirate

.

qui découvre qu'il n'y avait pas de trésor

ici mais seulement un enchevêtrement

de bois flottés où pourrit un oiseau mort.

 

 

 

 

 

 

.

Exclu

.

Tandis que les juges dans l'ombre

encaissent l'or de la justice sacrifiée

Tandis que les politiciens font fortune

en dupant le peuple aussi malhonnête qu'eux

Tandis que les penseurs inventent mille

arguties pour nous faire prendre leurs vessies

pour des lanternes en complicité avec

les biologistes et les fabricants d'OGM incontrôlés

et que les religions se cabrent avec désespoir

autour de leurs fictions cruelles et mortifères

Tandis qu'universellement les intérêts particuliers

laminent l'intérêt global de l'humanité

.

 

Moissonneur de fins nuages d'ambre au cœur

desquels on devine l'image de ses amours

le poète avance dans son désert azuré

en dialoguant avec le spectre qui l'attend

tout près très loin - au bout de la route

 

 

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La beauté de Méduse

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L'art commence lorsqu'une œuvre est source d'un malentendu qui émerveille, puis stupéfie.

 

 

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Le tabernacle était vide

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Où qu'on aille on rencontre l'indéfinissable

danse des années semblable à celle des éphémères

autour d'un sylphe debout sur le miroir glauque de l'étang

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Pour les uns c'est la colonne intangible d'un dieu

absent Pour d'autres c'est la stature incolore

d'un personnage défunt toujours au centre de leur vie

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Parfois en regardant le ciel nocturne pareil à un pré

fleuri de milliers de regards dorés je me demande

autour de quel néant tourne la foule des étoiles

 

 

 

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Solstice d'été

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Sur leurs vaisseaux aux voiles irisées

gonflées comme des bulles transparentes

les marins masqués d'argent manoeuvrent

en sautant parmi les vergues et enfléchures

Fluides et vertes étraves hypnotiques

gréées de hautes écumes qui prennent le vent

pour appareiller vers les côtes d'Italie

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Le regard pénètre de fragiles réminiscences

l'armada moutonnière de la houle

Profondeurs flagellées de posidonies

parmi les taches de soleil sur le bleuté

du sable étoilé d'oursins très noirs

Parfois l'irréelle et cuisante beauté d'une méduse

indolente laisse flotter ses falbalas de tulles et dentelles

dont un mauvais couturier n'a pas pris la peine

de couper les trop longs fils

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L'esprit s'envole au bord de la mer

toujours Il chevauche la mouette et le nuage

Il s'éblouit des mille pattes incandescentes

du scolopendre-soleil piétinant les flots

Brusque bouffée d'une odeur irrespirable

de barques de la St Jean séchant sur les rochers

comme au bon vieux temps où tu ne comprenais

pas pourquoi Calendau le vieux pêcheur

à la barre répétait que pour bien sortir de la baie

il fallait rester à «suer carré»... *

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* «sud-est, quart-est» (avec l'accent.)

 

 

 

 

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Meurtrière

 

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Il collait l'oreille contre la pierre

pour vérifier que n'y bat aucun cœur

Que seule la matière y dure en son silence

traversé de milliers d'insaisissables ondes

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  1. Pierre éteinte éclat d'ancien ruisseau de feu

  2. Pierre froide confidente de mon avenir

  3. Pierre déjà tout imprégnée de mon ombre

 

Sur sa face le mauve est tombé des étoiles

muselant les plaintes anesthésiant les douleurs

avec la dignité des mères qui s'endorment

et ne se réveilleront plus

 

 

 

 

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Odelette de l'oubli

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Lisses pensées une croix blanche d'avions

au-dessus des toits de l'Hôtel de Ville

pour rappeler que c'est le fameux jour X

Jefferson et Independance day

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Oublions nos années tristes vapeurs enfuies

Les enfants devenus désormais grands-parents

Petites voix citronnées dans nos mémoires

effacez-vous qui n'avez plus lieu d'être

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Qu'un vent tragique brouille les feuillages

J'entends un bruissement de bêtes folles

que change en cendres le soleil couchant

Adieu adieu mes infidèles beautés décimées

 

 

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Intangible

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J'aurais bien voulu voir tout beau comme en rêve

ou comme à Olympie où fleurissaient les arbres de Judée

parmi les colonnades de temples presque tout entiers

masqués d'invisibilité par l'accumulation des siècles

Mais il reste toujours une lézarde qui traverse la fresque

.

Proche et lointaine à la fois telle une petite déesse

antique elle est de l'autre côté de la fente du mur

le pied en avant dans sa longue robe harnachée de fleurs

et de clochettes de cuivre Chevelure frisée l'oeil immense

elle profile un nez mutin sur fond de ciel vert-bleu de Prusse

.

Nous ne la rejoindrons jamais dans l'Autre Dimension

Ni ses petits seins ni sa voix ni sa grenade bien cachée

Au demeurant à quoi cela servirait-il Elle vit dans l'éternel

présent des dieux qui n'ont jamais senti frémir leur poitrine

du rythme angoissant et doux d'un battement de coeur

 

 

 

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«Oh les beaux jours»

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Les beaux jours qu'on attendait

sont enfin revenus Chaleur des plages

et fraîcheur du sable mouillé que lutine l'écume

tentant d'atteindre aux pieds les belles demi-nues

Jours de jeux de marivaudages de trahisons

sous les yeux blasés des sauveteurs qui discutent

sur leur mirador blanc au drapeau vert

.

L'Europe heureuse est en vacances

On a mis la Crise entre-parenthèses

Juillet rime avec Tour de France

Pin-pon-pin-pon Caravane foire et rigolade

Le président monte dans la voiture de tête

Il cite les noms des coureurs à connaître

(On lui a préparé des fiches qu'il lit de travers)

Ça le fera sûrement remonter dans les sondages

.

Les beaux jours qu'on attendait

sont enfin revenus Et pourtant

rien ne ressemble au fond de moi - rien -

à la joie que j'imaginais après six mois de pluie

L'horizon fourmille d'ombres qui ont déserté

En Égypte se prépare la même guerre civile

que dans les autres pays musulmans auxquels

les religieux confisquent leurs printemps

Et le seul humain raisonnable Nelson Mandela

est en état de mort suspendue...

 

 

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Céphéide

 

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Entre les troncs rouges des pins l'eau miroite

Spectrale sur l'eau danse une forme squelettique

en faisant grincer un violon que seul j'entends

Dans la maison voisine on y ruisselle un piano

Tombe dans la mer une étoile qui s'éteint

.

Sur le jeu d'échec du monde le petit pion

de droite bloque entre les oliviers la fameuse

diagonale du fou Mais la dame a déserté

Ainsi que ses pareilles elle a l'âme versatile

et nous conte un paradis qui sent la pomme pourrie

.

La grenade juteuse se fend sur ses gemmes roses

On se croirait en Grèce ou en Andalousie

L'horizon étire un chewing-gum de nuages

en remâchant sa vaste solitude bleue

face à la foule verte innombrable de la mer

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«L'aile déplumée...»

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Quand le cœur dès l'aurore ploie

sous les poèmes ainsi qu'au rosier

s'incline une rose accablée de mille

resplendissantes gemmes de rosée

que choisir la gorge serrée avant

que s'abatte dans la glaise dispersés

les parfumés fragments de paradis

Ce qui s'écrit efface le murmure

de ce qui voulait bleu de sommeil

encore et tout enguirlandé de rêve

s'écrire Et te voici finalement poème

décevant, nu de beauté abandonnée

comme la muse dénouée après un

éprouvant corps-à-corps nocturne.

 

 

 

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Dedans et dehors

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On dit que c'est juillet

dans la rue un enfant pleure

A la cuisine j'émince un oignon

et je pleure aussi

.

Pourtant c'est joli un bambin frisé

qui rouspète dans sa poussette

Comme un oignon en fine tranches translucides

à dessin d'ondes concentriques

.

Un plaisir aussi ces légumes rouges jaunes

verts pourpres poivrons courgettes aubergines

tomate gousses d'ail thym laurier huile d'olive

coupés menus en vue d'une piperade

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Séparément passés à la poêle

d'abord (pour un temps adapté)

Puis tous ensemble pour finir

Comme jadis faisait grand'mère

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Petite odeur de Provence

tandis que juillet toujours nuageux

s'impatiente et que dans la rue suce

l'oreille de son ours un bambin consolé.

 

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Étapes

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Enfant tu vois ce qui étrangement brûle

comme brûle la main cette pellicule de glace

qui colle au pommeau de la porte

tandis que bleuissent dans les arbres transparents

des crêtes enneigées

Constamment tu te heurtes à ce qui n'a pas

de direction et demeure immobile

ininterprétable.

.

La jeunesse jette du désir sur toute chose

Fait du monde un fruit à la pulpe moelleuse

avec baisers pour écorce et sexe pour noyau

Menthe et goût d'amande prussique

Tant de choses exigent que l'on mette au point

le sens qu'elle vont imprimer à notre vie

Accessoirement complétée d'une conscience

qui veut apprendre la beauté

.

Ensuite le monde est fait L'on s'y jette avec

l'appréhension du plongeur qui ne sait pas si l'eau

de la piscine est tiède ou encore glaciale

Inutile de balancer trop longtemps

mieux vaut joindre les mains comme en prière

et piquer dans l'élément puis nager avec force

pour un temps où il n'est plus question

de s'attarder à se poser des questions

car il s'agit dans les premiers d'atteindre l'autre bord

.

L'âge venant si passionné qu'on soit

peu à peu tout retourne insensiblement vers le non-sens

sous l'érosion d'une lucidité qui est le signe avant-coureur

de la Fin.

 

 

 

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Dépouillement

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Analogue à cette clé froide qui ouvre le portail

d'une maison aux volets clos que depuis longtemps

hante l'hiver

.

le poème tiré par ses mots de tête

bouge dans ton imagination

Mille lumières s'allument au long de ses ramifications

formant une voûte d'air pur et constellé

vers laquelle monte la buée de notre haleine

.

Bien entendu cette vision composée

d'une infinité de regards de sensations de chagrins

mais de joies aussi

n'a de réalité que dans les vers avec lesquels le cœur

gros tu te consoles de ce qui ne fut pas

.

Mais aussi de ce vide des chambres où résonne

ta voix dans la demeure abandonnée

dont ton souvenir restaure la profusion

de bibelots de miroirs de tapis de meubles de tableaux

et autres objets désormais disparus

.

puisqu'au contraire des Ramsès et des Toutankhamons

tes aïeux défunts n'en ont plus l'usage.

 

 

 

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4 Juillet 2013 - 18 h 15

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La poésie serait-elle un attracteur étrange

Du chaos comme un oignon elle pèle

les écorces de temps Organise les odeurs et les goûts

de nos vies envolées comme fumées

Acceptant nos rêves emmêlés de souvenirs

comme nos souvenirs embrouillés de mirages

.

Vois ce cheval de glace qui traverse l'hiver

irisé d'images transparentes

Et ce soleil dont les sabots de feu piétinent la mer

qu'en se jouant évitent les dauphins

avec mille cabrioles

auxquelles se prête l'eau docile

.

La voix d'un ami lointain

soudain résonne au téléphone avec un accent

de nos jeunes années qui réchauffe l'atmosphère

Nous voici un peu plus près des choses

Dans la main le récepteur prend un peu plus de consistance

Et dans le cœur on accueille la nuit qui s'en vient

avec un peu plus d'indifférence

 

 

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Minime

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Sois léger et non intelligent comme un Pinson

Le lustre des vocalises soyeuses de philosophes

n'est pas pour toi qui n'as qu'une vieille voix

recroquevillée comme feuille d'automne

et enrouée à force de hurler

telle Cassandre aux remparts

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La langue en toi panse ses plaies

Ces failles entre mots qui ne cicatrisent pas

Par leurs fentes parfois surgit l'irradiation qui stupéfie

La pensée

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N'en demande pas plus

 

 

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Les poètes

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On les voit les pieds dans la boue

le nez dans les étoiles avançant comme s'ils reculaient

Un peu ridicules parfois hirsutes ou sectateurs de la fée verte

attablés sur les photos en noir et blanc

d'anciens bars décourageants

.

Vies souvent ratées et comme toutes les vies

au fond inutiles en regard du fonctionnement général

de l'Univers Existences de fourmis à pattes trempées dans l'encre

qui sèment leurs hiéroglyphes ineptes sur le papier vierge

avec la volupté de l'enfant qui marche dans la neige

.

Le même crissement Le même étouffement des bruits

à travers la paroi qui protège du Monde l'Autre Monde

La même pâleur dorée d'aurore sur les bonnets pointus

des sapins La même lune qui s'obstine dans le jour

à lorgner ici-bas avec un air de compassion

.

Tels sont-ils On ne les changera pas

Faiseurs de vers un jour faiseurs de vers toujours

même dans la tombe.

 

 

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Published by Xavier Bordes - dans poésie
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