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10 janvier 2008 4 10 /01 /janvier /2008 10:37
             Sur la  plage


Au fond de l'aube chante un rossignol d'hiver
Là-bas des monts blessés saignent jusque dans la mer
Cris joyeux sur la plage Un gosse gesticule
Il poursuit son cerf-volant que le vent immense
pieuvre s'escrime à lui ravir avec ses innombrables tentacules
transpoarents et l'enfant constamment avance
puis recule

Un moment en observant cet enfant qui danse
c'est moi-même que j'ai cru voir point minuscule
et solitaire à l'horizon de ma conscience
Un vieil enfant quelque peu ridicule
aux prises avec l'invisible et qui pense
que cette lutte n'est pas nulle
et qu'il pourrait gagner avec un peu de chance...


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28 décembre 2007 5 28 /12 /décembre /2007 12:08

Après sa mort





Ce qui lui manquait

c'était le bruit de l'eau


ce ruissellement de fontaine

aux oiseaux dans la cour


Le commencement de l'éternité

avait coïncidé avec celui du silence


lorsque les vingt quatre colombes

qui nous observaient la tête oblique

en entendant sonner les heures


s'étaient envolées d'un seul

claquement d'ailes


Toutes les odeurs

s'étaient éteintes du même coup

avec les rayons du soleil


Il n'en restait dans le noir

de sa mémoire que la vision phosphorescente

d'une sorte de chrysanthème violet


Mais impossible déjà de se rappeler

l'exquis parfum des giroflées


Tout cela faisait qu'il y avait

comme un manque d'amour

au sein du Nulle-Part

de l'intouchable nuit


Pas de corps, pas de soupirs,

pas de douleurs, pas de cris

de plaisir


Pas de rires d'enfants


Rien – qu'une frustration

absolue Quelque chose

d'impossible à imaginer


pour un vivant.


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27 décembre 2007 4 27 /12 /décembre /2007 14:05

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    Un soir au Cap-Martin



La liberté comme un balcon qui donne

sur la mer qui donne sur la liberté

Ciel gris-rose

                  au large un haut navire illuminé

s'amenuise et disparaît sous la courbe

de l'horizon Le suivent d'un regard

mélancolique montagnes et falaises

qui voient plus loin que nous dans l'avenir

Sans doute une croisière vers les Eoliennes

ou les Cyclades

                    Un lot d'américains retraités

à casquettes décorées Des fêtards obligés

avec leurs chapeaux pointus penchés sur

l'oreille comme voiliers au vent d'autan

La mer aussi a des cheveux blancs

Demain pour nous tous le soleil

les oiseaux en foufelle et la verdeur

translucide des vagues murmurant

«l'appel du large»

                                      J'entends déjà

d'une lointaine nébuleuse Orion La Lyre

peut-être ou bien l'Aigle ou le Cygne

 

au gré des bourrasques m'arriver

les échos d'une musique étrange

Sont-ce les chants des anges

 

Parfois j'ai l'impression d'avoir rêvé

O musiques fatales que j'aime

et qui vous changez en poèmes !


 

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27 décembre 2007 4 27 /12 /décembre /2007 14:03

 

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                                          Quoi, la poésie ?

 

 

 

Dans ce qu'on pourrait appeler « l'univers contemporain », la poésie en poèmes n'occupe plus une place ni officielle, ni très visible. Je parle ici de la société occidentale. J'ai longtemps pensé qu'il s'agissait d'une véritable disparition, au profit, entre autres du genre romanesque. J'ai pensé aussi qu'il s'agissait d'un affaiblissement de la capacité de lecture :les lecteurs modernes ont pris l'habitude d'une passivité vis-à-vis de l'écrit (et
de l'écran) telle que l'exigence à l'égard de la chose écrite et de l'auteur impose, pour être lisible aujourd'hui, qu'une facilité absolue de compréhension évite toute sollicitation de l'imaginaire du lecteur. Le pont d'écriture sur lequel auteur et lecteur, quand il en existe un, sont censés se donner rendez-vous, suppose que l'auteur ait déjà traversé. Au temps de Mallarmé, c'était au milieu du pont que l'on se retrouvait : l'un apportant le poème, l'autre son imagination. Et le poème, de formulation hautement elliptique, ne suscitait d'intérêt que s'il réclamait, chez son lecteur, un bond de l'imagination capable de suturer les lacunes mystérieuses du poème. C'est ainsi que le poème était une sorte de petite machine langagière, dont la stratégie était moins de communiquer une information que d'amener à travers sa formule un lecteur à entrer dans la découverte de soi-même. C'est l'effort de compréhension qui amenait chacun à trouver dans le poème, moins ce qu'un auteur pouvait croire y avoir mis (s'il partait pour écrire de cette illusion), que ce que le lecteur en se fondant sur le prétexte du poème pouvait inventer, rêver, mettre en lumière de soi : mouvement de l'esprit alors à la base de ce qu'on a convenu d'appeler «émotion poétique».

 

A présent, l'affaire est devenue plus simplement complexe. D'une certaine façon, la poésie a perdu son lieu d'être, puisqu'on la veut partout et tout le temps, sans savoir clairement que c'est elle qu'on réclame. On cherche des vêtements qui donnent à rêver sur notre personnalité, on ne désire que des objets «désignés» de manière évocatrice ; la forme d'une automobile doit faire rêver de puissance, de vitesse, ou d'écologie ; un simple fer à repasser prend les lignes d'un yacht de luxe ; et ainsi de suite. Tous ces objets du matérialisme triomphant doivent, en corrélat avec le rêve, devenir désirables par une promesse cachée dans leur forme, leur couleur, les possibilités d'usages nouveaux. On le voit bien avec l'informatique : ce qui a fait la fortune de Windows et de Bill Gates, c'est le parti-pris d'ouvrir à travers les ordinateurs une multiplicités de fenêtres sur le monde, fenêtres dont le contenu est plus ou moins «virtuel», autrement dit «rêvé», et dont le couronnement est l'internet. A l'aridité fonctionnelle des premiers systèmes d'exploitation, avec lesquels, au prix de connaissances techniques assez avancées, on pouvait déjà réaliser les neuf dixièmes des ambitions pratiques que l'outil ordinateur était en mesure de satisfaire, s'est substitué, par un développement inouï de la puissance des processeurs, un environnement «multimédia», comme on dit, dont la richesse est essentiellement de faire rêver, et dont l'aboutissement est le jeu.

 

Dans tous les cas, il s'agit de voyage, du voyage poétique, qui déplace, qui emmène vers cet «ailleurs» dont un Baudelaire était tellement épris. Dans la poésie d'Homère, on voyageait vers Troie dans le but de récupérer la beauté, incarnée par la fameuse Hélène. C'était le projet de l'Iliade. Puis le poème s'est encore épuré dans ses objectifs : au cours de l'Odyssée, on voyage sans autre objectif que le rêve, comme Ulysse, qu'Homère oblige par toutes sortes d'artifices à visiter un monde méditerranéen magique et fantastique, avec Lestrygons, Cyclopes, Circés enchanteresses, Nausicaas ravissantes, et autres Sirènes dangereuses. Car le danger fait partie du charme et du désir. Le monde entier pour la conscience occidentale a pris l'aspect d'un poème à risque, il faut s'y risquer comme autrefois on se risquait à travers les mots. Le développement du tourisme, des tours du monde à la voile et des aventures humanitaires l'atteste. Ce sont les odyssées modernes, avec récits de voyages à la clé, retours d'aventures fascinants : les émissions de télévision telles qu'Ushuaïa sont le côté explicite, la « face visible» de cette «vieille» lune qui fascinait déjà Homère et Cyrano de Bergerac...

 

Bien entendu, «l'ailleurs» n'est pas forcément paradisiaque, il n'y a pas toujours d'île au trésor au bout : là est le risque, dont les agences de voyage s'efforcent en général de ne laisser que l'apparence, quand elles vous emmènent à travers l'Amazonie ou la jungle de Bornéo. Ou qu'elles suppriment complètement en y substituant des suggestions et des images de paradis, Caraïbes, Tahiti, Hawaï, l'île Maurice. Ce qui ne fonctionne avec succès que lorsqu'il y a effectivement dans le projet du voyage un halo de rêve, de désir, donc de poésie. Le touriste voyage pour se désorienter, mais pas trop, juste à son goût, comme le lecteur qui lisait des poèmes plus ou moins hermétiques selon la force de son imagination. Les formes de tourisme plus rudes, les tours du monde à pied, le baluchon sur l'épaule, à la Kerouac, et les départs pour «raisons humanitaires» dans des régions dangereuses, sont réservées aux rêveurs que les clichés poétiques, les clubs de vacances avec animations diverses et peu inhabituelles, ne comblent plus suffisamment en émotions fortes. Partons dans l'Everest si le Club Méditerranée ne nous suffit plus, comme on partait dans Mallarmé si Lamartine nous lassait.

 

De ce tour d'horizon concernant le poétique, disparu parce que partout et en tout répandu, je ne voulais tirer aucune conclusion autre que d'illustrer la fameuse parole d'Hölderlin selon qui «c'est poétiquement que nous habitons cette terre». Je m'interrogerai dans des réflexions ultérieures afin de cerner en quoi la diffusion générale et à usage pratique de l'esprit poétique peu aussi aboutir à un effet néfaste : la disparition véritable de la poésie, en poème ou autrement, non pas sa disparition fictive par dilution dans la vie elle-même ainsi qu'en rêvaient les Surréalistes, mais disparition fondamentale, radicale – si elle est possible ? -, avec ses conséquences éventuelles, perte de l'échange, impuissance, violence, destruction abyssale de la planète, recrudescence d'idéologie destinées à compenser cette poésie qui, comme je le disait, de n'avoir plus de lieu social, fût-ce en dehors des murs de la cité, risque peut être à terme de n'avoir plus lieu du tout.

 

  (à suivre)

 

 

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26 décembre 2007 3 26 /12 /décembre /2007 20:45

                             En mémoire du Désert


Du désert l'image me revient – gorges altières,

caillouteuses, austères, où défilent les spectres

de milliers de preux aux casques damasquinés,

empointés d'un croissant de lune. Superbes

sur leurs chevaux noirs à la robe lustrée,


ils scintillent d'un sombre éclat qui miroite en

des nappes improbables d'eaux frissonnantes.

Chaleur et gel à pierres fendre. Ici règne la

solitude du dieu. Les draperies immenses qui

empourprent le matin, les cieux glorieux de


couleurs et silence inouïs, les orgues cristallines

des grains de silice qui dévalent sous le vent

l'autre versant de la dune ; le foyer noirci

où brillent au matin, parmi l'encor rougeoyante

cendre, une ou deux flaques de verre... Ici,


l'atmosphère de l'aube est si transparente

qu'on peut, comme derrière un vitrail, apercevoiir

le mystère derrière la lumière. Aux falaises

la pierre est déjà couturée de signes : à celui

qui passe, l'effort de leur donner un sens. Et,


quand la nuit, en son caftan d'étoiles grelottantes,

descend les marches de l'ombre et du froid,

en regardant le ciel, on reçoit - comme l'éclair

d'un poignard qui frapperait de nulle part -

l'absurde conviction que l'âme est éternelle...






                  Grandir


Est-il vraiment passé le temps

du plaisir de vivre, de l'insouciance,

des grands rires dans la prairie

au milieu des amis, le dimanche,

lors de ces pique-niques où les filles

ont du rose aux joues et des yeux

rendus obliques par la tentation. Le temps

où par des soirs d'un bleu serein et sans

menaces, on regardait s'allonger les ombres

régulières de la haie de peupliers

en écoutant un rossignol caché comme

une feuille à contre-ciel. Grandir,

c'est gober ce temps-là, avec les illusions

de paradis que faisait naître un frisottis

doré sur une nuque, près d'une oreille

roulée comme un Tanagra : «appâts»

(selon la galante expression de jadis)

qui, ainsi que ces papiers étoilés

de Noël, enveloppent en guise

de friandise l'écrasant fardeau

de la réalité, pareille à une pleine

lune à la porte d'un château écroulé.

 



 


                                         Xavier Bordes

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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 12:09

 

Foudre verte

 

                                                                          à ma Mère

 

Et toi tandis que grondent le cristal des orgues      et le dies irae de l'orage dehors


toi           petite et fragile et mince          comme honteuse d'en être réduite à tes os

et réfugiée dans le chêne entouré de chrysanthèmes et de cierges d'où rayonne de profundis un astre noir       toi

tu n'entendras pas ce poème-ci     mais seule sous la dalle où est gravé ton nom  dans cette grande nuit qui moi-aussi m'attend     béante porte noire       si tu peux quelque chose entendre      ce ne sera rien que le froissement solennel de l'air dans la couronne des pins     quelques roucoulements de tourterelles        et au-delà

 

des murs du cimetière     un poème qui n'est pas mien     l'effrayant poème ordinaire du monde     écrit comme sous la dictée d'une verte tramontane    poussant à travers une âme incendiée      les mots     des mots roussis ainsi que feuilles mortes

 

mots qui seront un jour entassés avec les anciennes télévisions     les radios      les innombrables machines qui ont plu     déluge de ferraille et de plastique         sur l'humanité        et sans doute brûlés dans un immense autodafé d'où s'envoleront

des millions de pages        tel un envol de corbeaux noirs qui tirent d'aile en direction de la lumière

 

là-bas où    nimbée d'une éternelle aurore et ceinte d'une écume immaculée

l'Île d'Emeraude continue de rayonner bonheur et liberté       sous la forme d'une apparition     souriante sur sa conque     jeune femme à jamais blonde en cheveux jambes longues      avec pour clef de voûte un rien de mousse parfumée

Aïlenn      qui descend fouler d'un pied menu la cendre de la grève      la change en pollen doré

 

puis s'avance     sous les allées ombragées de cytises et de cerisiers en fleur      Et la voici qui lave sa nudité claire dans la fraîcheur des fontaines    hume l'anis et le thym     l'odeur salace des roseaux     coupés par des faunes cachés sous les buissons     à pleins poumons soufflant dans leurs syrinx pour fêter la Belle-enfin-arrivée

 

Ici    elle cueille un lys     une rose plus loin     comme si elle attendait de la sérénité matinale         où la pleine lune dans l'azur s'attarde à verser une ou deux larmes laiteuses      que tombe une foudre verte        un poème empenné de phrases vibrant longuement au coeur du silence       après avoir franchi le seuil de l'infini par la porte incarnat de ses lèvres

 

Un poème qui redirait l'amour du monde      que croyait avoir perdu dans la noirceur des jours de deuil et les hymnes funèbres       le poète désespéré.

 

 

 

 

 



            Une chaumière et deux coeurs !


Des jongleurs de brume, des acrobates de brouillard,

des rires plus lointains que des échos,

des chapiteaux taillés dans une épaisse nuit,

tout un cirque sans étoile au coeur d'un carrefour

désert que cernent des bâtiments d'ombre,

des sanglots résonnant du fond d'invisibles corridors,

et, ressac du coeur, la figure fantomatique,

d'un clown au sourire ambigu, comme tracé par un

Léonard de Vinci sur la ligne qui sépare les abysses

du désespoir, des eaux calmes de la mélancolie - avec

leur noir miroitement de cyprès et de lauriers,

surplombant les marbres et les myrthes de cette Ïle

des Morts si sereine que peignit Boecklin : c'est

tout cela que j'aperçois dans les moments où je m'incline

au-dessus du puits dont les profondeurs recèlent

l'incoercible tremblement d'une noirceur

qui n'est autre que le reflet de mon for intérieur.

Or,
       soudain la voici, l'Apparue, l'Aimée qui danse et chante,

Aïlenn qui change un plancher en pelouse, en piste de danse


une arène d'où les taureaux s'envolent, tournoyants soleils

ailés, puis s'évaporent dans les hauteurs d'ozone de l'été.

Aïlenn, la Gracieuse, enveloppée de cheveux blonds

dont la licorne du vent ne peut se retenir, par-dessus

son épaule, de venir flairer le parfum...

                                                        Et tout ce cirque

de mon coeur, pour un moment, s'évanouit ; les images

funèbres se dissipent comme buée au soleil, laissant

apercevoir par la fenêtre une sorte de jardin d'Eden :

une clairière, sa cabane dont le chaume reluit si fort

qu'il fait paraître saugrenue l'existence et même

l'idée de ce que les humains ont appelé «la mort».


 

 

   Femme de brume



Ce pourrait être l'illusion d'une résurrection

cette femme au visage effacé par une brume lumineuse

qui, dans mes rêves, vient vers moi depuis l'au-delà

de la mer : elle sourit sans sourire... Sa présence

affecte l'air ambiant d'une gaîté que d'aucuns pourraient



trouver triste comme, abandonnée en travers du chemin,

la mue d'une joie en allée, - morte depuis, au tréfond

d'une tanière obscure de mon inconscient que je n'ai plus

essayé d'explorer depuis des lustres ! Venimeuse illusion !

Et de fait, que reste-t-il de nous-mêmes après tant d'années ?



L'apparition qui nous visite est pétrie de vieux souvenirs.

Elle convoque la foule des Mères, des Tantes, des Amantes,

des Soeurs absentes, - et les rassemble en un bouquet

qui diffuse "le doux parfum des giroflées" et "l'inflexion

des voix chères qui se sont tues". C'est que malgré l'illusion,



le mauve du passé insensiblement tourne à l'ultra-violet :

pour nous qui connûmes des temps meilleurs, la Terre

rétrécit et chaque jour devient un peu plus inhabitable

(même "poétiquement" comme disait Hölderlin). La barbarie

croissante entre les hommes, on la dirait, ma foi, programmée



d'en haut comme le sont les bulles de savon, pour s'achever

en explosion : ce pourrait être l'illusion d'une résurrection,

du moins, s'il pouvait, du rien, s'engendrer quelque chose !












Le Rappeur


Il vivait d'une vie si triste, dans une cité
si noire. Ce n'était pas vraiment la misère.
Certes, l'on n'y mourait pas de malnutrition
comme au Darfour. Les enfants n'étaient pas
nus, le ventre ballonné, le joues décharnées,
à courir dans la poussière rouge pour un peu d'eau.
On n'en était pas là, certes. Cependant si l'on
veut bien considérer qu'est aussi grave la malnutrition
spirituelle : pour les âmes de la cité, on en était
à presque un siècle de disette et il ressentait ça
comme une intenable souffrance, au milieu de laquelle

il fallait bien pourtant tenir. Alors il écrivait
des textes indécis mi-romans, mi-poèmes, mi-enfer,
mi-paradis. De la tendresse à la colère, le langage

était pour lui une sorte de no-man's land, un espace
lunaire où il errait à son gré entre d'invisibles
frontières que rien ne permettait de déceler, sinon
la moment où recommençaient les avanies et les mépris
des abrutis, qu'il devait néanmoins, pour raison d'éthique

considérer comme ses frères : mais l'humaine forme exceptée,
il lui semblait souvent que rien ne pouvait être, en vérité,
commun entre ces malheureux aux manières grossières,
brutales, sans même un souvenir de ce qu'était l'amour,
et lui : tout entier habité par un être lumineux
qu'en d'autres temps, l'on eût qualifié de « Madone ».







 

               Odelette

 


 

                   Voici la rue

 

Où chaque jour je passe

 

                  La triste rue

 

Avec ses trottoirs pleins de crasse

 

      Ses immeubles noircis

 

Pourquoi faut-il que chaque jour je passe par ici ?

 


 

Dans l'ombre des porches la bise pleure

 

Long est le chemin plus longues les heures

 
 

                       Voici le ciel

 

            Où glissent les nuages

 

                  Le très-haut ciel

 

Avec son bleu qui n'a pas d'âge

 

       Et souvent tourne au gris

 

Pourquoi me faut-il chaque jour en subir le mépris ?

 
 

Dans l'ombre des porches la bise pleure

 

Long est le chemin plus longues les heures

 
 

         Et voici l'Homme

 

     Tantôt loup, tantôt biche

 

       C'est ça l'Homme

 

L'un qui aime et l'autre qui triche

 

     L'Homme toujours changeant

 

Pourquoi me faut-il chaque jour vivre parmi ces gens ?

 
 

Dans l'ombre des porches la bise pleure

 

Long est le chemin plus longues les heures



 

              Villa Séfan, rue de Safi.


 Tu ouvrais la fenêtre – et le soleil acide et vert
du citronnier tombait directement sur le pâle corail

de son épaule écueil nacré rondeur qui émergeait

d'une foison de blonds reflets bouclés : Aïlenn



endormie de profil sur l'oreiller le nez mutin les lèvres
entr'ouvertes joliment comme deux rives pour le courant
transparent de son haleine Un parfum secret se cachait
sous d'autres venus du dehors magnolias fleuris giroflées




Le reste de la chambre est encore tout rempli d'une ombre
si chargée de silence qu'on y entend choir sur la table
de chevet l'un ou l'autre - de temps en temps - pétale
du bouquet de roses pourpres que j'ai cueillies au jardin



hier matin et placées là juste avant son réveil avec

une gerbe d'alexandrins qui chacun parlaient d'Elle
Ses paupières sur lesquelles la lumière de ce jour de mai
glisse comme sur la paroi d'un oeuf de grive sont closes




sur l'Autre Univers celui auquel vous ni moi ni personne
n'aurons jamais accès Celui qui quelquefois la fait gémir

mais plus souvent sourire comme une ange à ce rival ailé
que je hais – Morphée maître du Rêve et l'enfant de la Nuit.

 



 

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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 00:34
  Perspective Nevski

Naguère, le fait d'être un enfant – même
un vieil enfant ! - te laissait encore assez de temps
avant la Fin pour penser, comme tous les enfants,
que « la situation pourrait s'améliorer » ; que
tu avais devant toi assez de temps pour y bâtir
au moins un projet, un espoir : beau comme la
fameuse « perspective Newski » par un soir
d'hiver, quand le soleil se couche à une extrémité
en lustrant le toit gris du palais Stroganov, la façade
rose du palais de famille des Bieloselski-Bielozerski,
et que la nuit étoilée se lève de l'autre, derrière
les clochers d'or de l'église St Nicolas des Marins,
avec les reflets des bâtiments illuminés qui ondulent
et se mélangent constamment au fond de la Néva.
Assez de temps pour lire des bandes dessinées,
jardiner, aller au spectacle ou dans des soirées
littéraires, jouer avec tes petits-neveux à ces
jeux-vidéo dont ils sont si friands. C'était naguère.
Cet automne, toute perspective a disparu (les passereaux
du jardin aussi) excepté celle, à terme, de préparer
- Mais comment ? Qui le sait ? - ta propre disparition !










Maternité

Hier, rêvant dans la rue, inconsciemment j'observais
une jeune mère, grands yeux turquoise, cheveux blonds
tirés, offrant un visage harmonieux, carré, solide,
nordique en somme ; et son enfant, non moins nordique
et blond, avec une tête massive et une expression
assez ingrate dans ses yeux bleu foncé, étroits,
plissés comme ceux d'un vieil éléphant. Or, la mère
admirait son enfant, le cajolait, le couvait du regard
comme s'il se fût agi de la huitième merveille du monde.
Objectivement pourtant, l'enfant – deux-trois mois
au plus – était laid. Je lui trouvais cette expression
déplaisante que peuvent avoir les bébés et qui
anticipe celle que l'on découvrira sur leur visage
de méchants vieillards, une vie plus tard ! Mais
l'expression de la mère, ses gestes de tendresse,
sa façon délicate de tenir l'enfant dans ses bras,
tout donnait à ce tableau une sorte de grâce
intime – telle que les passants faisaient un détour
avec respect, comme on contournerait une bulle
sacrée de paradis. Et je me suis dit que nous devions,
plus ou moins, ressembler à ça, ma mère et moi,
lorsque nous circulions dans la montagne incendiée,
au milieu des soldats, près du fort de Briançon,
alors que la bataille faisait rage et que les avions
terribles vrombissaient au-dessus de nous en lâchant
leurs explosions incessantes : le paradis à côté
de l'enfer... J'ose seulement croire que moi - d'ailleurs
des photos existent - j'étais nettement plus beau !












Bleu pastel


Mon coeur, disait-il, est bien loin
dans l'espace et le temps. Tantôt,
en fictions d'avenir mes rêveries
s'égarent; tantôt en des années


qui furent de douceur, il y a
bien longtemps ! Si l'avenir n'est pas
- du moins tel qu'il s'annonce -
un tissu de projets enchanteurs,


le passé, le cher passé, quoique privé
du droit de faire des promesses,
ressemble à un compagnon sûr, face
aux séductions d'un fruit vert !


Certes, les tristes souvenirs sont plus
nombreux que les anciens bonheurs...
Même sur les chagrins pourtant,
l'émotion du passé jette une lueur


un peu grise, un peu douce ; elle arrondit
les angles de la vérité par l'agrément
du : «J'étais jeune en ce temps-là !»
Oh la jeunesse, oh la magie des autrefois !


Comme ces monts qu'on voit s'enfuir là-bas
et qui, davantage à chaque tour de roue,
par la force subtile de l'éloignement
prennent la couleur bleu-pastel du Paradis.













   B. C.

C'était un gentil garçon, un chanteur qui avait réussi
à faire son trou ; juste un peu drogué ; à peine alcoolique.
Le parfait romantique moderne, quoi ! Cheveux en bataille,
l'oeil noir, visage taillé à la serpe : l'air canaille et des


chansons sulfureuses, mais si «bouleversantes de vérité»,
comme disait Sylvie X dans son blog, «quand il était sur
scène !» Bref, un garçon charmant... - la douceur même !
Toutes ses «fans» féminines le regardaient, le regardent


encore avec les yeux de Chimène. Normal, c'est chouette
de sentir le frisson amoureux lorsqu'on frôle une gloire
télévisée et que, de plus, sous ses dehors un peu brute,
et ses blousons de cuir, on sait que le voyou n'est pas


dangereux. D'ailleurs les juges sont d'accord. Il n'est pas
un récidiviste. On ne risque rien sur ce point. Il n'a tué
qu'une fois l'une de ses amantes, en la tabassant à mort
sans le savoir parce qu'elle avait le culot de lui répliquer ;


ce genre d'accident, ça peut arriver à tout le monde ; sa
«reconversion ne pose aucun problème, disent les Majors,
puisqu'il est devenu plus célèbre que jamais...» Bref,
la vie d'une femme, chez nous, pays de France, ça vaut


quatre ans de prison. «C'est énorme», me disait un ami
qui revenait d'Oman. «Mon vieux, dans les deux tiers
des pays du monde, on n'aurait même pas pris la peine
de déclencher un procès !» Ouais. Ici, on est civilisé.







             Femmes d'aujourd'hui !





Sur quelque papier minuscule en métro je griffonne

des poèmes... Face à moi une femme de style nord-

africain, assez jeune, décolorée, m'observe l'oeil

humide puis consulte son téléphone pour vérifier

que personne n'y a laissé de message ;

étrange comme l'obsession de se communiquer des

choses proprement insignifiantes a pris le pas

sur tous les autres mouvements de la pensée !

Maintenant, voici que son « portable »a sonné...

Du coup la jeune personne entre en conversation

publique copines et shopping elle sourit au

vide et le sourire rend presque plaisant son visage

jusqu'alors renfrogné et gros de rebuffades potentielles

C'est que de nos jours, à la fois les femmes voudraient

qu'on s'intéresse à elles qu'on les considère comme

au centre de la société mais refusent aussi qu'on

leur porte attention dans les moments où elle ne sont pas

disposées, mettons, et le jeu

se complique même du fait qu'elle feignent constamment

l'indifférence voire l'irritation à l'égard de ceux qui

les intéressent, elles, afin de vérifier, à ce qu'elle disent,

«la sincérité de leurs sentiments».

Pour les hommes, elles veulent de «vrais mecs» oui

à condition qu'ils soient soumis et obéissants comme ces

petits bichons dans leurs bras qu'elles transportent

pour tromper leur envie d'enfant et qu'elle remettent

d'une tape sur la truffe à leur place lorsqu'ils

manifestent des velléités d'autonomie.

Si bien que les garçons ainsi traités finissent par se retirer

entre eux dans un univers de sentiments plus simples

et de jeux sportifs ; certains se préfèrent homosexuels

les plus déboussolés tournent au pédophile...

Quel que soit l'angle sous lequel on l'examine la société

où nous vivons est en train d'éclater de s'émietter

de telle sorte que d'ici peu on va comme au temps

des Anciens reconstituer la ségrégation les gynécées

pour deux moitiés de l'humanité qui désormais

se fréquentent de trop près pour être encore capables

de se supporter.





   Octobre 2007


Il y a si longtemps que le miroir de la source
où je venais me regarder enfant pour questionner
l'étrange chose que c'est d'avoir un visage
comme la lune sous le signe de qui je suis né
s'est enfoncé dans le brouillard du passé


Mais où mais où se sont enfuies les hirondelles


La source alors était alerte et vive et abondante
Elle s'élargissait invisible et fraîche sous les saules
ainsi qu'une Fontaire du Vaucluse où venaient les oiseaux
goûter la transparence afin d'y conformer leurs chants
Seule ma main savait distinguer la surface de l'eau


Mais où mais où se sont enfuies les hirondelles


Certes ne pleurons pas La rivière coule encore
Elle n'est pas au point de se noyer dans l'infini
bleu de la mer et le delta divin semble encore
éloigné : pourtant la force du courant s'affaiblit
et s'évase Une chose qui ne trompe pas


Mais où mais où se sont enfuies les hirondelles


Sur les rives que des maisons pimpantes jalonnaient
jadis on voit de plus en plus souvent des champs
en friche des forêts sauvages de grands arbres
morts Une odeur de marécage plane dans la brume
comme un pressentiment de décomposition

Mais où mais où se sont enfuies les hirondelles


Les vignes dont les fleurs s'envolaient dans le vent
Les vergers d'autrefois qui au printemps organisaient
leur bal valses viennoises où chaque arbre rivalisait
à qui aurait la plus jolie et la plus parfumée
robe de mousseline Certes nous ne pleurons pas

Mais où mais où se sont enfuies les hirondelles








Conversation dans un wagon






- L'espèce humaine ? Finalement, cher Monsieur,
a s s e z d é p r i m a n t e. Autrefois dans mon village,
nous vivions entre nous. Rien n'était fermé à clé.
Deux pandores, comme on disait, suffisaient
à maintenir « l'ordre public ». Quand venait
un étranger, il fallait certes un temps d'observation
avant qu'il soit vraiment l'un d'entre nous. Par la suite,
lorsqu'on avait acquis la certitude que, malgré
sa langue qui pesait comme un boeuf sur sa
façon de prononcer la nôtre, malgré son air
qui resterait tujours un peu bizarre, il était
devenu complètement l'un d'entre nous,
en particulier s'il se montrait capable de saisir
nos plaisanteries à nous, celles qui font référence
au passé du village, à quelque épisode fameux
qu'on racontait les soirs d'hiver pour passer
un moment ensemble auprès du feu ; lorsqu'il était
dans notre cercle sans que désormais nul n'y fasse
attention, alors la vie redevenait cette sorte
de ciel bleu plein de confiance, d'un côté les labours
et de l'autre les vignes, avec la poussière dorée
des cloches de l'aurore qui se répondaient
d'un bord à l'autre des vallées... Mais aujourd'hui,
mon bon Monsieur, nos villages se sont changés
en villes, ou bien sont morts. On nous a tellement
redit que ce n'était pas bien de ne pas accepter
sans examen n'imprte quel étranger qui vient
se réfugier sous notre ciel. Du coup, ce ciel
s'est pollué. Les villes s'enferment à double tour,
il y a des clés partout, serrures magnétiques,
grilles, barrières, cadenas. On doit tout surveiller
et la police est sur les dents, parfois même
complètement dépassée : tenez, ce matin, au bout
du cadenas passé autour du réverbère qui se dresse
devant ma porte, je n'ai retrouvé que la carcasse
du vélo que j'y avais attaché, hier au soir : plus
une roue ! Juste le cadre et la chaîne ! Un vélo
neuf ! N'est-ce pas malheureux ? Et c'est pourquoi
vous me voyez en ce moment forcé de prendre
le métro pour me rendre sur le chantier où je
travaille. Un vélo de sept cents euros, Monsieur,
et pour lequel j'avais dû économiser au moins
pendant un an ! C'est pourquoi je vous dis, Monsieur :
l'espèce humaine finalement est assez déprimante.
Les humains sont sans pitié avec tous ceux qui ne
sont pas de leur tribu. » A ce moment, le métro
s'arrêtait à la station « Nation », et l'homme
descendit se fondre dans la foule matinale.
Je suis rentré à pieds chez moi, tout en rêvant
au temps des jolis villages rouges, sous le ciel
qui bleuissait les feuillages des vignes et les
flaques d'eau où venaient les corneilles boire
leur reflet d'encre dans les sillons des labours.










11 novembre 2007


Voici donc revenir le temps du froid et des tombeaux.
Les nuits d'air scintillant, tant et si pur qu'il semble
parfumé d'étoiles. Voici venir le temps des paysages
quasiment réduits à une sorte de simplicité de pages


blanches : oh, la neige ! - qui sait si bien arrondir
les angles ! Oh, les aurores ! - qui font leur nid
dorés avec les pies parmi les arbres transparents !
Et comme si le présent s'était subitement éternisé,


le courant de la rivière est devenu plancher de glace ;
sur les rives la joaillerie du gel s'expose à la vitrine
des ajoncs et des saules pleureurs ; plumes d'autruche,
les roseaux ploient sous leur panache de poudreuse.


0h, ce cri triste et amer ! - quand elle se souvient, le cri
de la grièche d'hiver ! Et cette figure sans ombre qui, sur le
blanc épair de l'étendue en direction des hommes inaugure un
chemin de traces noires : le poète, voyageur sans fin.


Et lui aussi se souvient : dans sa prime jeunesse, l'hiver
était moins désert, et plus joyeux les jeux des enfants,
plus nombreux, avec leurs bonnets rouges, les joues roses
des filles, leurs éclats sonores assourdis par la neige...











                          Pino Sylvestre



                                                          à mon fils.

Revivrons-nous ces jours mélancoliques où la nuit
par la voix des hulottes, et des chouettes chevêches,
hululait dans les noyers obscurs ; où l'herbe humide
essuyait à nos chevilles sa fraîcheur touffue, alors que,

tard, nous rentrions (comme on disait) «des champignons»
avec de grands paniers, profanes ostensoirs, balançant
à nos bras et répandant en chemin une fragrance rousse
où se mêlaient divinement cèpe et girolle. Automnes !

De si loin, me semble-t-il, à les revoir, la solitude était
encore en son enfance : elle s'auréolait d'une vague lueur
d'avenir qu'elle a perdue depuis – telle une rose oubliée
dans son solifleur en cristal, à l'angle de la cheminée

d'une chambre longtemps fermée, a vu par les années
dissiper son parfum desséché et s'évanouir sa couleur
à jamais. Et le vieil homme qui r'ouvre la porte, brus-
quement saisi par l'odeur du passé tandis qu'il pénètre

dans la pénombre pour aller ouvrir fenêtre et volets,
un instant croit, plutôt que du moisi, respirer le "Pino
Sylvestre" qui embaumait la pièce quand sa mère
passait en robe de soirée pour un dernier baiser.

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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 00:20
   L'irrémédiable.






Hier, ma mère est morte...


Je regarde un arbre si intensément

que le soleil revient illuminer
le tronc et les feuilles.
Grande voile latine du ciel sans nuages.

Ô
force du réel.
Nous, tous dans le même bateau.


Hier, ma mère est morte...

La foudre a frappé la racine principale

du grand hêtre aux paroles douces...
Peu à peu il a cessé de murmurer
dans le vent et s'est éteint à notre insu.
Grande voile boursouflée du ciel d'orage.

Lama sabakthani... Nous, tous dans le même bateau.


Hier, ma mère est morte...
Ce serait comme une source déracinée

qui ne pourrait plus faire chantonner
sa sève de lumière dans l'ombre du sous-bois.


Et les oiseaux s'en sont allés
ailleurs chercher les éclats du miroir de leurs rêves.

Grande voile grise du ciel sans joie.


Kyrie eleison !
Nous, tous dans le même bateau.
Hier, ma mère est morte...


A cause même de cela, je suis au bord
de pleurer : mais si les paupières me brûlent,
je reste pourtant les yeux secs à contempler


chaque objet du monde qui m'entoure.
Je sais à présent combien la matière est dure.

Combien la moindre pierre durera plus que nous


et sera là comme le ciel

quand nous mêmes n'y serons plus.

Nous, tous dans le même tombeau.
Hier, ma mère est morte...





 

Portrait I

 

C'est dans les derniers mois d'une vie

qu'on se demande brusquement

si l'on connaît quelqu'un.

Et l'interrogation se creuse encore

après sa mort, quand on est sûr

qu'on n'y pourra plus apporter

de réponse. Ainsi en est-il de mes songeries

à propos de ma mère.

Elle demandait

peu. Elle donnait tout. Plutôt

effacée, on oubliait facilement

qu'elle était là. Pourtant elle observait

et méditait en douce. Elle s'inquiétait

souvent mais sans le dire. Elle avait

délaissé le savoir, laisssant aux autres

la position du « savant qui juge des choses ».

Quoique ayant renoncé à comprendre le monde,

elle avait l'âme pleine de foi, d'espoir

et de souplesse. Elle priait son dieu avec

l'absence de doutes la plus aveugle

quant à l'effet de ses prières.

Il faut avouer

au demeurant que ses voeux étaient très souvent

exaucés. Mais elle était trop humble

pour le faire constater à son entourage. Au plus

esquissait-elle parfois un demi-sourire

plein de légers secrets. Le plus étrange

aux yeux de tous est qu'elle est morte,

à presque 88 ans, sans que personne autour d'elle

ne s'en soit aperçu ; et que, par une

bizarrerie de la nature, elle n'eut

jamais aucun cheveu blanc !

 

 

 

Portrait II

 

Elle vivait presque retirée du monde, quoique

l'écoutant et l'observant de loin. Curieuse

de tout, elle ne laissait pas voir ses intérêts :

mais lorsque, rarement, dans un débat

elle disait quelque chose – entre haut et bas,

sur un ton neutre – chacun était frappé

par la pertinence de son « grain de sel ».

D'une femme aussi frêle, à l'existence

de quasi-carmélite, on n'attendait pas

cette sorte de lucidité tellement ajustée

à l'actualité, ces opinions si lourdes

de sens qu'elles laissaient quelquefois

pensif même mon père... Elle vivait

presque retirée du monde. A présent,

elle s'en est retirée tout à fait. « Aujourd'hui,

me disait ma mère, il n'existe plus guère

d'adultes, dans les nouvelles générations. »

« Chère Maman, je voudrais bien savoir

ce que tu entends par « adulte »... » Alors,

elle prenait un petit air résigné : « Si je te le dis,

mon fils, tu ne comprendras pas, j'imagine !

Etre adulte, c'est être une jeune mère, avec

un enfant de deux mois à protéger, errant

dans la montagne, avec juste l'eau glaciale

des torrents pour y laver ses couches ; avec

la bataille qui fait rage des deux côtés -

la montagne et la vallée -, avec des éclats

d'obus incandescents qui pleuvent tout autour

et le vacarme terrifiant des bombes et des explosions

qui font voler en l'air les troncs et les rochers

à quelques centaines de mètres. Etre adulte,

c'est ne pas être devenue folle, avoir sauvé

son enfant, et qu'il soit devenu un grand

cornichon comme toi ! » achevait-elle, et j'aimais

son mince sourire de malice empreint d'une infinie

tendresse. « Etre adulte, c'est connaître directement

la réalité, et agir. Vous autres, vous ne connaissez

que la fiction. Comme ceux qui portent des lunettes

de couleur, vous regardez à travers la télé, la radio,

le jeux par ordinateur devant lesquels vous passez

tellement de temps sans vous en apercevoir, vous

regardez les choses à travers ce qu'ils appellent

les « médias » !

               Et rien de ce qui est vu à travers les médias

n'est la réalité. Tout y est transformé, déformé,

fabriqué. » - « Mais Maman, même notre oeil,

notre oreille, sont des médias et ils peuvent aussi

déformer les choses... » Elle hochait la tête :

« Je savais bien que tu ne comprendrais pas,

et moi, je ne suis pas assez savante pour t'expliquer ! »

Et son visage, tel un paysage où passe l'ombre

d'un nuage, s'éteignait, se fermait. En trottinant,

elle retournait à ses menues occupations. L'on

ne lui tirerait plus un mot de la journée.

 

 

 

                La plaie

 

Il en est qui ont quitté leur pays.

Moi, c'est mon pays qui insidieusement

me quitte. En premier lieu s'en est allée

la joie : celle des aubes, blanches puis écarlates,

puis de l'aurore découpant les dos de dromadaires

des monts, en face des fenêtres de cuisine

où fumait mon bol du petit-déjeûner. La joie

à traverser les sentes enserrées entre les hautes herbes,

par la brise tiède ébouriffées ainsi que mes cheveux.

 

Les passereaux entrecroisaient leurs cris aigus

aux cimes du sous-bois ; leurs vols de l'une à l'autre

dessinaient d'invisibles guirlandes, comme on en

suspendait aux arbres du jardin les jours de fête -

quand toute la famille était assemblée jusqu'à

l'arrière-grand'mère et que cela rendait difficile,

pour le photographe amateur, la photo générale,

à cause du nombre : il se plaignait qu'il y en avait

« toujours un hors du champ » ! En ce temps-là,

évidemment, je me demandais chaque fois de quel

« champ » il s'agissait -. Quant le flash avait brûlé,

nous tous, jeunes enfants, nos sandales crissant

au gravier de la cour, nous élancions vers les tables

dressées sous la tonnelle, où attendait une abondance

de choses excellentes, loups grillés, pâtés en croûte,

cailles aux raisins, mille sortes de légumes, fruits,

tartes, fromages, boissons de toutes les couleurs.

Au-dessus de nous, le ciel, sur les tuileaux romains

de la grande maison, était d'un bleu profond

comme on n'en voit plus.

                                   Et le soleil radieux

s'arrêtait à l'aplomb du vaste tilleul sous lequel

les fins verres de cristal étincelaient lorsque,

bougeant au souffle de fraîcheur venu des collines

tout embaumé de lavande et de thym, s'agitaient

ses branches bleues qui tamisaient la lumière...

 

Et mon père était là, dont la sagesse reconnue,

l'intelligente autorité, me gonflaient la poitrine

d'orgueil. Ma mère aidait ses soeurs sans qu'on

remarque le travail qu'elle abattait discrètement.

Elle était là, ici, partout, avec son fin sourire

et ses si jolies mains que j'aimais à voir rectifier

l'ordonnance des couverts d'argent à la belle brillance.

Ma mère, qui parlait toujours à voix douce et que j'ai

si souvent inquiétée !

                              Oui, la joie est partie à jamais.

On a remplacé le lavoir, où venaient rire et bavarder

toutes les femmes du village, par une font en ciment

qui ne fait même pas de bruit. D'ailleurs, elle est

tarie depuis qu'on a fermé l'arrivée d'eau, suite à

des restrictions dues à la sécheresse persistante.

 

Et tout ce qui nous reste, au loin, ce sont

les incendies qui pèlent les collines et dès lors,

les abandonnent en robe couleur de cendre. D'abord,

la joie s'en est allée. Puis ce sont les êtres aimés

qui sont partis, comme à regret, les uns après

les autres, tandis que le village ne m'offrait plus,

dans la rue, que des visages inconnus ; et que

les ruelles changeaient aussi, perdant l'une après

l'autre les enseignes des petits magasins familiers :

le boulanger et ses gâteaux, le quincailler si fier

de nous montrer ses rayonnages pleins d'outils

et de produits variés. La pharmacienne en blanc

qui me donnait toujours des bombons à la menthe.

Le marchand des quatre saisons, l'épicier, le bar-

tabac, le vendeur d'électroménager qui gardait

pour moi les vieux « ventilos des frigos » afin

que dans ma chambre je me « fasse frais, l'été ».

Tous disparus et bien d'autres encore, à commencer

par Héloïse, entrée dans notre maison à quinze ans

pour être gouvernante de ma mère enfant, et qui

est morte juste après ma dernière visite, il y a

plus de vingt ans. D'ici peu, moi-aussi, à mon tour

je disparaîtrai. Et la plaie, ouverte avec moi

dans ce monde qui fut parfait, se fermera

sur le néant définitivement.

 

 

                          L'ovni

 

Pendant presque deux ans avant que n'apparût

au firmament de la famille un peu surprise

cette sorte d'ovni merveilleux et indéfinissable

qu'on appeait « ta ravissante petite soeur »,

je fus seul avec ma jeune mère qui ne travaillait

plus et demeurait à la maison : il fallait que la cire

brille sur tous les meubles, que le moindre grain

de poussière fût expulsé, que tout paraisse

constamment astiqué et lumineux de propreté.

C'était au temps où le soleil, à mon réveil,

faisait monter le long du mur, en face de mon lit,

des ronds d'or qui se déplaçaient insensiblement,

un phénomène qui me jetait dans un étonnement

toujours renouvelé, un étrange miracle à propos

duquel je me retenais de poser à mon père

la moindre question – de peur d'en recevoir

une explication rationnelle. A cette époque,

le visage de ma mère, comme sur un écran

géant de cinéma, était l'équivalent d'un paysage

auquel rien ne se pouvait comparer, hormis

le bonheur que j'éprouvais à la voir aller

et venir d'une pièce à l'autre, chantonnant

quelquefois, tandis qu'elle accomplissait

les tâches fastidieuses du ménage ; elle passait

à grandes enjambées, dans un frou-frou

de robe et de parfum léger, auprès de moi

qui m'efforçais en trottinant de la rejoindre...

Lorsque j'étais trop dans ses jambes, elle

me prenait sous les aisselles, me reposait

de côté en me jetant un baiser accompagné

d'un sourire si tendre qu'à ce seul souvenir,

il me semble que je la perds une seconde fois.

 


 

  Réunion de famille






Cette nuit toute la famille était réunie en plein jour,


dans la pièce de mon père. Lui dans son fauteuil-club


couleur havane. Arrière-plan de violons en sourdine


et de "j'ai perdu mon Eurydice," en italien, voix de


la Callas. Silencieuse, ma mère, comme souvent penchée


sur une "réussite", étalée devant elle, sur toute la largeur


du bureau. Rayonnages de livres au mur. Les oeuvres


complètes de Diderot en habit de cuir vert et or.


Ma soeur assise sagement sur le canapé près de moi.


Mon frère, se balançant sur une chaise, racontant,


et discutant de choses que je n'ai pas bien retenues.






Il régnait une atmosphère d'affection paisible,


une harmonie que je n'arrivais pas à m'expliquer :


"Ils ne sont donc pas morts ? " me disais-je,


en regardant avec surprise mon père et ma mère.


Et j'avais envie de rire, de faire mille extravagances,


en songeant que tous les noirs événements de cette année


passée n'avaient été qu'un cauchemar de l'espèce la plus


morbide que Dieu nous pût envoyer.(J'ai souvent pensé


qu'une divinité qui a conçu la vie et le monde tels


que nous les connaissons, péchait par son intense


mauvais goût et son penchant pour les farces sinistres.)






Trève de métaphysique et de spéculations fuligineuses !


Bien entendu je me suis réveillé dans le noir au-milieu


de l'ancien cauchemar : celui que couramment on appelle


"réalité". J'ai su qu'à l'opposé de tant de nuits où je n'ai pu


dormir qu'à peine, le rêve m'avait apaisé, offert grâce à


de l'illusion, la trêve d'un sommeil tranquille. Depuis


je n'ai qu'un espoir : celui, lorsque l'instant sera venu,


de m'endormir en refaisant un rêve de ce genre


pour ne jamais me réveiller.

 

 

 

                Orphée aux enfers

 

Parmi les ombres, cette femme que vous devinez, là-bas,

c'est ma mère. Depuis sa mort je n'ai cessé de la pleurer.

Elle a rejoint mon père dont la mort m'avait fait triste

autrement – d'une façon, disons, moins « organique »-.

Plus loin là-bas, ma grand'mère que j'ai tant aimée...

Mon grand-père aussi, quoique lui ne soit pas exempt

de quelques reproches (à présent, il y a prescription !)

A côté, divers amis, ce blond-là, encore jeune

est un poète qui fut mon meilleur camarade de lycée.

Ce colosse, ici, c'est mon oncle, préhistorien fameux,

foudroyé à Tucson d'une crise cardiaque, à la porte

de l'hôpital. Il y en a bien d'autres encore, une vraie

foule : parfois ils se mettent en procession dans ma

mémoire - on dirait une manif' de syndicat - et ils

défilent en silence. Un silence violent, désespéré,

qui dit : « Honte à tous ceux qui nous oublient ! »

 

 

                   Ligne blanche


De bonne heure, il avait choisi de se révolter.

La ligne blanche, il l'avait franchie souvent
aidé d'un rail de coke ; et la ville aussitôt
lui semblait plus lumineuse ; moins bruyantes
les rues, moins malodorantes ; plus sympathiques
les gens, plus doux, plus lents surtout...

Ce devait ressembler à ça, d'être noir
au temps de l'Apartheid et de circuler dans une rue
de Capetown, mettons, le long du port où sont
les belles avenues, les hôtels quatre étoiles avec
«Vue sur le Mont de la Table» ; et les jardins publics
embuissonnés d'arums et de lys, avec tamarins
et micocouliers - saupoudrés des premières neige                       
de juillet qui donnent à toutes choses, même au crime,
la blancheur de l'innocence : ce devait être ça, pensait-il,
d'être Zoulou portant bouclier de cuir et harnachement
de guerre, et de circuler au-milieu d'une foule de gens
venus d'autres continents, cravate au cou, portable
à l'oreille, avec leur décence et tout le reste.

A ceci près que lui, c'est au-milieu des siens qu'il se sentait
étranger. Très étranger. Complètement étranger.

 

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15 novembre 2007 4 15 /11 /novembre /2007 23:59
 

 

   Après la fin







Premier automne de vieil orphelin : au jardin,

les corneilles croassent ; au ciel couleur lilas

un croissant argenté rivalise avec la brillante Vénus.

Rien n'a changé, sinon que je n'ai pas vu encore



le rouge-gorge de septembre avec lequel je fus ami,

et qui venait surveiller, de son petit oeil noir,

mon travail depuis la balustrade du balcon. Pourtant

nous sommes presque mi-octobre ! Peut-être qu'il sera



mort lui-aussi. C'est peu, la vie d'un rouge-gorge...

Premier automne : c'était la rentrée, autrefois.

Mes nouveaux livres de classe, souvent d'occasion

et usés, portaient au dos de la couverture


une vignette avec un semeur au milieu des labours.

A l'avance, par curiosité, nous lisions, ma mère

et moi, les "Morceaux Choisis" assortis de gravures

fascinantes et variées : elles étaient formées



de fines lignes parallèles plus ou moins épaisses

qui de loin dessinaient ensemble une sorte de photo.

Combien n'ai-je pas rêvé au secret de ces lignes !

Ce n'est que vingt-cinq ans plus tard que j'ai appris



qu'il s'agissait d'une technique à l'eau-forte,

aujourd'hui complètement délaissée. Depuis, mes livres

d'école moisissent toujours quelque part dans la cave,

chez mon père : chez moi désormais. Peut-être qu'en les



feuilletant - lorsque viendra l'heure effrayante du tri -

je trouverai, entre deux pages conservé, un cheveu

de ma mère ou l'un de ces pétales desséchés que nous y

enserrions après avoir, elle et moi, cueilli joyeusement



des fleurs sauvages dans le pré qui s'étendait derrière

la maison jusqu'aux montagnes comme un infini de bonheur







(ici pas de point final)
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