Même les mots
Arrivés dans ce monde comme par inadvertance l'instant d'en sortir même conjecturé risque bien d'être une surprise Le plus contrariant est de n'avoir jamais véritablement su la vérité sur ce qui a eu lieu
Même les mots si merveilleux et si dociles dans ma langue à bien y réfléchir j'ignore encore ce qu'ils sont exactement Leur manière d'absenter les choses qu'ils évoquent de fonder les émotions qu'ils savent parfois provoquer à coups de souvenirs d'images et de nostalgie est mystérieuse
Il y a des liens troubles entre ce qui s'est passé et ce qui s'en dit et moi-même témoin acéré des événements que j'ai pu connaître je finis par ne plus bien savoir si ma vision est vierge d'illusion ou si entre moi et moi un impalpable s'est glissé ainsi qu'un mince verre déformant Plus j'approfondis
Plus ce que je reconsidère obstinément me paraît incertain Cet oiseau qui s'est posé fugacement sur une branche du bouleau d'en face était-il une mésange à présent j'en doute Ai-je mésestimé un ange ou un simple moineau L'étoile filante qui vient de disparaître était-ce une météorite un avion dans la nuit ou le passage silencieux d'un satellite
A la fin on ne sait plus par quel nom convoquer ce qui pénètre dans la sphère de nos sens Je dis : Aïlenn C'est le nom de la femme qui depuis tant d'années accompagne ma vie Pourtant chaque matin si je sais que c'est elle jamais je ne la reconnais Je cherche à la comprendre et sans cesse en elle une sorte de pollen doré m'échappe emportant l'essence de ce qu'elle est Son visage me saisit à chaque instant d'un émoi inconnu Ses gestes me fascinent Pris d'un vertige auquel les mots ne sauraient apporter aucun remède je plonge dans d'infinie réflexions sur ce qu'est cette femme puis sur ce qu'est une femme
Et sur ce que je suis moi-même Mais le miroir de ma pensée ne me renvoie jamais aucune image et je reste noyé dans un étang au bord duquel s'agitent les questions d'un grand hêtre mélancolique...