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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 12:04

 

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Je suis un poète superficiel

 

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Comment en les syllabes quasi-incolores des « mots », mettre un peu de couleur, de lumière, un soupçon de musique de silex et d’étincelle à l’odeur de soufre ?

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La simple évocation par une brève phrase des attitudes et des organes de l’amour suffira-t-elle à rendre incandescentes les syllabes qui semblaient si ternes ?

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Un poème, une simple parole, un cri, peuvent-ils être le support émouvant d’une joie ou d’une peine humaines, ou bien ne nous jouons-nous qu’au semblant ?

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Labourer au fond de la plaie parmi les mouches et les sanies, les fermentations et les remugles purulents – très peu pour moi. Je préfère le tégument de la joie.

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Qu’il y ait puissance et heur de vivre sous tes formulations les plus tristes. Tu est dans le noir du grenier, émule de la Caverne ? Songe que « le ciel est par-dessus le toit... »

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La mer a l’avantage d’une apparence que l’on peut blesser autant que l’on veut : aussitôt elle retrouve le vernis frémissant de son unicité salée, sa surface « d’huile ».

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J’imagine le pelage profond de la Méditerranée au soleil, exactement comme la profonde surface de la poésie : la lumière brille sur le gouffre de la turquoise spéculaire...

 

 

 

 

 

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Cache-cache

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Houououou… fait la lune

derrière un nuage vert

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Hou-hou-hou-hou fait la hulotte

au fourché d’un chêne-vert

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La nuit n’en finit pas

d’amplifier l’écho à l’envers

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Houououou… fait la lune

derrière un nuage vert

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Hou-hou-hou-hou fait la hulotte

au fourché d’un chêne-vert

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Sur la plage un crabe écrit

en avançant de travers

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La nuit n’en finit pas

poulpe géant d’encrer la mer

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Houououou… fait la lune

derrière un nuage vert

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(Quant au dieu il s’est caché

derrière tout l’univers !)

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Démocratie

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Tout occupés à jouer dans leurs cours privées

ou les jardins de leurs palais nationaux

ils n’ont pas entendu gronder la rage des peuples

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Ils l’appelaient avec une moue de mépris

« populisme » et se bouchaient le nez face à ceux

qui voulaient auprès d’eux jouer les Cassandre

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Qui s’étonnera que ut cela finisse mal ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Étincelant oubli

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Que l’on oublie Oh le repos

Un vaste souffle qui lisse les arènes

et l’azur du désert tellement sec

que la nuit les étoiles ont soif

et viennent boire aux nappes des oasis

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Juste l’esprit tant qu’il existe encore

pour des retrouvailles avec lui-même

Les souffrances pourpres emportées

par le flux du temps ainsi que feuilles

de platanes au caniveau ruisselant

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Odeur d’encens mêlée de menthe

lavande et jasmin Baumes d’oubli

Tel un escargot rentre en sa coquille

toi – dans la spirale infinie du petit

enfant que tu fus à l’époque où tu

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n’habitais ni ne voyais que la Terre

poétique avec les oreilles des fleurs

tendues vers toi pour saisir tes jolies

confidences de blondinet bouclé

Les anémones te regardaient de leurs

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pupilles noires les yeux dans les yeux

Les oiseaux qui avaient envie d’être

apprivoisés venaient tout près tout près

afin que tu leur mettes quelques grains

de sel sur la queue ainsi que le conseillait

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grand-père et tu ne savais pas pourquoi

cet avis mettait tous les grands en joie

Ô spirale inachevée de ton passé - déjà

passé à peine écrit dans l’éphémère

poème d’oubli desséché que tu es devenu !

 

 

 

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Déprimante lucidité

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Comme j’admire ces poètes que l’on dit

« engagés » fût-ce engagés dans n’importe quoi

grâce à l’élan d’un merveilleux enthousiasme

à l’égard du monde où pullule l’humanité

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pourtant excessivement nocive pour tout

ce qui vit et pour elle-même Ah combien

j’aimerais être de ces optimistes joyeusement

béats qui sont convaincus que de l’ex-machina

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un Deus va sortir pour arranger les choses

in extremis Mais malheur à moi je n’observe

que désastres de tous côtés et si l’Invisible

existe il n’a ma foi pas souci de rien arranger...

 

 

 

 

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Poésie de consomkultur

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Pendant que mille amateurs de vers babillent

qui ne connaissent qu’à peine leur langue,

son architecture lentement prend forme

de ruine et les rares squatters de cette ruine

n’entendent plus un mot de La Fontaine

Verlaine ou Mallarmé. Quant à ce qu’on appelait

Poésie, c’est une pratique qui n’a plus de nom

car je persiste à penser que « rap » ou « slam »

sont autre chose : choses aussi loin du poétique

véritable que Basquiat est distant de Vermeer.

 

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Aparté

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Si marchent devant toi les Oubliés

avec entre leurs mains les pauvres globes cendreux

de leurs soleils éteints

n’en fais pas une affaire ! Le miroir

de la pensée-en-poème est ailleurs

Tu n’es aucunement obligé

de suivre leur procession triste

Mille autres chemins devant toi s’ouvrent

en éventail et chacun pourra te conduire

au riche échec dont tu te sentiras illuminé

Puis au suivant et au suivant par des chemins

que personne avant toi n’a connus

Quant au dernier de tous, l’Inéluctable,

qu’il rayonne avec ta mort

jusque dans les plus sombres dédales

de la nuit et des rêves

Là où seuls accèdent ceux qui ont

déjà depuis longtemps tout perdu.

 

 

 

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Ezra s’éveille d’une sieste

 

Nous avons beaucoup joué toute la journée.

Ezra, fourbu, bouclé, ravissant a fini par

céder au sommeil dans les bras de grand’mère

en plein milieu de l’après midi. Si beau

son visage endormi en plein bonheur après

avoir tellement résisté à s’assoupir ! Bref,

il s’est réveillé au crépuscule et on voyait

les merles fous se poursuivre dans les arbres

encore mauve-pâle, tandis qu’une presque

pleine lune illuminait l’angle d’un immeuble

au-delà du jardin. Le bambin descend du lit

pour venir dans nos bras le regard tout songeur.

- Tu veux un jus d’orange ? Demande Aïlenn.

- Non ! L’enfant secoue sa tête en faisant voler

ses frisettes. - Alors tu veux un gâteau, peut-être ?

- Non… (Quand il dit non, c’est toujours en french.)

- Tu veux quoi alors, la lune ? Ezra tend la main

vers la fenêtre – Yes ! On fait semblant de la

cueillir au ciel et de la poser dans sa petite paume

tendue. Il regarde et s’écrie : - Oooh ! Moon partie ! »

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Programme

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Non pas cent mais deux ou trois livres de poèmes

ces machins de langage que plus personne n’aime

Et le reste le semer à tous les vents de l’Internet

En écrits insouciants de leur tragique ou de leur

légèreté – au jour le jour selon les besoins en toute

liberté Car la faveur est insigne par l’électronique

de pouvoir s’adresser à toute l’humanité et ma foi

ici ou là pousseront peut-être dans de rares esprits

quelques fleurs de réalité aux pétales de rêve pour

qu’enfin notre monde à chacun sur Terre soit habité.

 

 

 

 

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L’inespéré lointain

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Transmuter l’or en plomb est certainement aussi difficile que l’inverse, mais pour certains moins rentable. Pour le poète, de l’or du silence faire une parole en forme de rose d’argent est en revanche une nécessité.

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Mais si ce faire n’est pas désintéressé, la rose ne sera que plaquée argent, voire en zinc ou en plomb. L’illusion avec l’oxydation du temps en éteindra l’éclat, que l’on ne pourra point raviver avec la pierre ad hoc.

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Versons le plomb fondu sur le marbre : quelles merveilleuses efflorescences, quel éclat, hélas fictif puisque rapidement terni ! Tant qu’à fondre le poème, qu’il soit au moins en nickel, ainsi que les instruments chirurgicaux.

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Bien entendu, cela suppose une élévation de la température dans notre creuset, ce qui n’est pas du goût moderne, lequel méprise l’oxygène des sentiments, le bouillonnement de la libre imagination, l’éther originel de la pensée.

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En un monde mondialisé, standardisé, qui n’a pour idée directrice que l’uniformité de l’ignorance, l’égalité dans la déshérence, la rivalité dans le bizeness de la détressse, toute ascension vers la grandeur est proscrite.

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Désormais la poésie n’a donc même plus droit de puiser à la source du silence, à l’or du jour naissant, de crainte que l’humain le plus deshérité, celui qui en aurait précisément le plus besoin, ne s’effarouche d’être affronté au trop pur.

 

 

(2015)

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Songeant à l’apophatisme

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Pour exister, il te faut le vêtement de la solitude, sorte de bure inapparente et comme monastique.

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Ce que tu es brille alors dans l’espace de l’exil, ainsi qu’un météore toujours incandescent qui continue d’irradier, même après avoir percuté le sol fangeux.

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Dans les allées de ton jardin, que n’atteint pas le néant du monde contemporain, déambulant les yeux sur l’azur des fleurs, par ta compagne de Beauté tu fais pièce à la mort.

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Lutteur de lumière – depuis toujours – tu tiens le soleil dans ta pensée ainsi que les dames andalouses l’éventail dans leur main, rafraîchissant d’un courant invisible la face du verbe de tes pères.

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Labyrinthique aux yeux des scruteurs du Tragique, ce qui pour toi est d’une simple droiture : tu as écrit sans briser ta relation avec l’envers occulte qu‘aucun secret cependant ne protège.

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On te reprochera souvent d’avoir parlé pour ne rien dire, alors qu’en réalité tu disais pour ne rien parler, tel un aventurier qui progresse sur un versant de neige mangeuse de bruits.

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Ceux-là, que leur chute a amputés d’une moitié, ceux-là que démange le plus l’impérieux besoin d’accéder à une poésie déroulée par le bec doré d’Orphée, délaissent aujourd’hui leur quête.

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Le silence qui consume ton encre, poète exilé, c’est le feu de vivre. À ne pas confondre avec l’enfer.

 

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Encore un legs inefficace

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Que le poème indéfiniment recommencé te serve de présence. Il est la dimension-même de ce que tu es.

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Réduit l’état de fantôme couleur de café, le poète vertigineux scrute au visage de la beauté une pâleur croissante qui le terrifie.

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Celui qui, depuis sa prime jeunesse, a ressenti dans ses os l’expérience d’agoniser, sait ce qu’apporte à un humain la profondeur de la Mort.

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Je n’explorerai pas avant l’heure le puits de pierre où réside le soleil. Dans son abîme transparent, une onde nocturne y couve le Phénix.

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C’est une flûte, c’est un oiseau, c’est un violon, c’est le clapotis du ressac et l’aboiement du chien, la voix de citron pur de l’enfant : c’est le temps perçu en beauté.

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Le regard que tu as croisé en lui recelait l’étoile d’Aïlenn. Quelle étrange chose ! Comme si un peu de son irréelle éternité régnait dans les pupilles d’une jeune fille de hasard.

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L’univers concentré dans l’être aimé, dépendance générale du Tout, en filigrane, par de mystérieux liens que le temps n’a pas réussi à user, couper, ni entamer !

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Hier, aujourd’hui , demain.

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Libre, errant au pays des complaintes lugubres, laisse à leurs chaînes aboyer les gardiens aux oreilles noires !

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Il y eut un Âge d’or, certes… Au-delà des mémoires les plus acérées. Cependant, il n’est pas certain que quiconque se plairait à le revivre.

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Quel serait ton fantasme ? Te poser, planant, dans les rêves de la Belle au bois dormant, cherchant sur ses lèvres le souffle de phrases somnambules...

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Buées d’or sur le ciel de la vitre qui découpe un carré d’aurore : tu songes d’avance à l’heure des crabes réunis et de la superlune !

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Cette habitude de côtoyer ton ombre et de la tutoyer, même fondue dans la nuit glacée, dont les bruits creux couvrent le murmure de tes prières !

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Les lis par six, la Création, le cilice des mots, l’hysope dans la main droite, un jour, comme sur une fresque immémoriale : ton mythe ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Un jour sans !

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Aujourd’hui, je n’ai pas reçu la moindre phrase.

Je me sens comme un orme survivant

complètement délaissé du vent.

Plus personne jamais ne s’y donne rendez-vous.

La fontaine est un rond de pierre vide,

plus de source, le robinet de bronze est muet.

Les volées de moineaux qui se chamaillaient

joyeusement dans les branches jadis

sont parties vers l’horizon de lumière écrue,

le froid blême s’installe au fond des coeurs.

Pour tromper toute cette désolation, je vais,

tel qu’un ours, entrer en hibernation...

 

 

 

 

 

 

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Vieux rêve récurrent (1998)

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Pénétrer au pays du sommeil bleu sombre, où les cloches sonnent à gorges déployées, avec de longues vibrations de gongs, tandis que des boîtes lustrées en forme de cercueils s’en vont, suivies de processions mornes, sur des route qui s’enfoncent dans la brume…

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Quel programme bizarre ! Les mains pétrifiées, comme de grès froid, s’abandonnent au-dessus des traits dessinés dans la glaise morte. Aucune folie ne peut ranimer les haies de buis qui cernent la demeure déserte, avec son toit aux ardoises imbibées du gris des nuées.

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Passion indigo, l’ange du Beau m’approche, avec ses multiples membres, ailes ou bras ainsi que Khâli rayonnante ou, dans l’intense abîme, un calmar que sollicitent à la fois toutes les directions du sel. Je détourne mon regard de ce visage au sourire de douceur incandescente.

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Autour de moi, seulement les dos un peu voûtés de la foule qui se détourne. Quelques astres décrochés du ciel tombent au-delà des limites du regard. « Tu n’as pas l’âme d’un voyageur ! » s’écrie l’ange et d’un coup d’aîle brûlante il me chasse de son paradis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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À Pablo N.

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Montons ensemble disait-il en regardant

vers le nid d’aigle en plein azur Macchu-Picchu

Mais qui voudrait encore entreprendre Z après Z

de gravir la sente en lacets qui s’achèvera

parmi les hauteurs de pierre hantées du condor

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Là-haut le soleil sacré dans l’ajustement des murs

Monte avec moi frère disait-il C’était un temps

où monter vers les sommets prodigieux

pour les humains se pouvait encore

 

 

 

 

 

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Trajectoire occulte

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Pourtant l’ange le savait combien

une fois venu sur Terre il est difficile

de se faire aimer Se peut-il à la fin

qu’il en ait éprouvé du regret ?

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L’ombre de son aile rafraîchit

sur la joue de l’enfant l’imperceptible

duvet ce joli velours d’avenir

tandis qu’au loin le vent emporte

la mouette pétrie de clarté céleste

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Demain s’ouvrira le puits des étoiles

Une harpe égrènera les dernières secondes

On entendra bruire la mer au fond des conques

Et tout se résoudra en nuit comme une prière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pour un temps de détresse

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Tailler les facettes d’un poème

en espérant qu’il brillera comme un diamant

la seule ressource des temps de détresse

lorsque te chuchote à l’oreille des mots charmants

l’insidieuse mort dont tu refuses les avances

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Le merle du jardin chante que rien ne presse

Que c’est l’heure ou jamais de restaurer l’espoir

évidemment contre toute espérance

puisque évidement les choses ne pourront

qu’un jour ou l’autre mal finir

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N’y songeons pas Vivons au jour le jour

comme les peuples démunis qui n’ont

plus rien a perdre puisqu’ils n’ont jamais,

jamais rien gagné qu’une difficile survie

Vivons et goûtons chaque minute même anxieuse

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Comme si chacune annonçait le retour du soleil

 

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Recette de sérénité

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Rengaine ta douleur tes inquiétudes et tes plaintes

Vieillard ! Songe – un peu d’imagination te reste ! -

à quel point tu pourrais perdre davantage encore

Ne parasite pas tes jours avec l’image de leur fin

ou de la fin d’êtres si chers que leur disparition

sera comme un arrachement (tout palpitant encore

au sommet d’une pyramide aztèque par le couteau

de silex et d’or du hiérarque harnaché de plumes

multicolores) de ton propre coeur qui rouge se

répand dans ton esprit comme un soleil couchant.

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Viens ! Pose-toi sur la pierre auprès du bassin bleu

où les blancs lys des eaux ont semé leurs vastes

pétales de lune Observe sur la feuille verte la

grenouille verte dont l’oeil fixé sur toi demeure

tandis que son jabot de lin halète à la rapide

cadence de sa vie Récite-toi le haiku de Bashô

Et laisse ton âme infuser dans la paix du silence

en contemplant sur l’eau latente évoluer les sosies

ondulants des nuées là-haut paissant l’azur d’éternité

où n’ont cours ni douleur ni angoisses ni plainte.

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Published by Xavier Bordes
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commentaires

LA ROCA G 19/01/2017 08:13

Cher Xavier, toujours doué et vivant. Guillermo ne t'oublie pas et aimerai en savoir plus.

Xavier 19/01/2017 13:09

contact : xav.bordes@gmail.com

Xavier 19/01/2017 13:07

Doué, je ne sais pas, vivants, pas tout à fait sûr non plus.

marine 18/11/2016 16:22

merci pour ces beaux poèmes poète superficiel
à chaque instant suffit son oui