Jour de juin
Comment digérer le monde « moderne »,
le digérer avec l'esprit, s'entend,
l'apprivoiser, lorsqu'on voit, dans le moindre
port de Chine, à quel point les hommes sont
des fourmis au-milieu de leurs créations :
fourmis gesticulantes au-milieu de containers
qui traversent les airs, suspendus à d'énormes câbles...
architectures titanesques, métal verre et béton,
grues géantes barbouillées de jaune et de rouge,
odeurs d'huile et de kérosène, vacarme assourdissant,
étraves de navires imposants comme ces hauts
immeubles des cités « nouvelles », images
projetées du haut en bas de tours écrasantes ?
(Très loin de là dans des vallées perdues,
hâves et en haillons des paysans s'efforcent
de sarcler quelques légumes aux abords
de leurs masures rouges en terre séchée !)
Premier mercredi du mois.
Ici à Paris, il fait beau comme en juin;
(D'ailleurs nous sommes justement en juin !)
Le camion de la voirie municipale arrose la rue,
s'efforçant de tout asperger hormis les sacro-
saintes automobiles, les sombres automobiles
de toutes les couleurs qui sont là, luisantes, tapies
sur leurs roues, telles de grosses bêtes menaçantes
pleines de voyages
latents et d'accidents à venir qui vont broyer
des os et des corps, dans un vacarme d'enfer,
peut-être demain, ou plus tard, ou pour certaines
jamais ! Des centaines d'automobiles qui patientent
alignées le long des trottoirs. Elles ne respirent
même pas. Elles s'en moquent. Depuis toujours
elles sont en retrait de la vie ainsi que toutes les machines.
Ainsi que tous ces objets techniques que nous croyons
utiliser et qui nous dictent leur loi dès que nous avons
mis le doigt
sur leurs volants, leurs boutons, leurs engrenages.
Il fait beau comme un jour de juin et moi je suis malade.
Je regarde par la fenêtre un soleil qui répand
mon malaise sur tout ce que je vois et aussi
sur tout ce que je ne vois pas d'ici, allongé sur mon canapé :
sur tout ce que je ne verrai jamais, qui pourtant
n'est pas invisible pour autant. Comment digérer
le monde « moderne » ? Ses écrans qui feignent de nous
faire voir des choses situées quelque part ailleurs,
des gens qui marchent aux antipodes, des personnes
que nous ne rencontrerons pas, ou que nous ne saurions
pas reconnaître si nous devions les rencontrer
au hasard de l'une ou l'autre de ces journées ensoleillées
ou grises, quand on éprouve le sentiment que tout
existe, que tout est « moderne » parce que notre âme
s'en est retirée avec l'enfant que nous avons été :
et le présent, ce présent malade, inconscient de lui-même,
continue d'avancer dans la somnolence de ce jour de juin,
à la façon d'un avion à réaction quittant constamment
sa colonne de flammes horizontale, continue
d'avancer au bout de la colonne lumineuse de tous les
anciens
jours de juin, et d'autres mois, et d'autres années
qui furent « moi » en train de s'efforcer de digérer
ce monde « moderne », si différent de moi,
et qu'invinciblement j'éprouve comme une exténuante
maladie.